Un nouveau visage du christianisme en Europe francophone ?
- Fr. Guy
Les Évangéliques, Michel Mallèvre. Éditions du Cerf (Collection : Loyola), 2026, 171 pages.
J’ai rencontré le frère dominicain Michel Mallèvre pour la première fois de ma vie en RCA. Ensemble, nous avions fait le voyage de retour vers la vieille Europe, après quelques décennies passées sous le soleil africain. Il fut missionnaire au Congo-Brazza, tandis que je « missionnais » sur les mille et une collines du Rwanda. J’étais alors loin de soupçonner ce qui l’attendait à son retour au pays. Depuis quelques années, il est assistant du Provincial de France qui est aussi mon Provincial. Et j’ai le plaisir de suivre le frère Michel dans ses déplacements, tels qu’ils me sont communiqués par le Bulletin « Prêcheur », le magazine de notre Province désormais commune.
Après avoir repris la direction de la revue « Istina », le frère Michel a pris goût aux relations entre catholiques et autres chrétiens.
Il reprend dans cet ouvrage un thème déjà abordé : celui des « évangéliques » qu’il ne faut pas confondre avec les « évangélistes ». Un ensemble à plusieurs compartiments rapprochés mais aussi distincts.
Dans l’introduction de son livre, Michel Mallèvre tente de débroussailler cette jungle religieuse et d’identifier ses éléments. Mais son livre n’est pas un dictionnaire. L’auteur vise plus loin et plus haut.
« Après un aperçu de l’histoire et de la situation actuelle, tant au niveau mondial que dans l’Europe francophone, nous chercherons à mieux comprendre les grandes convictions doctrinales et éthiques des évangéliques, puis nous nous interrogerons sur les défis qu’ils posent et sur les possibilités de dialogue avec eux. »
Ce résumé du contenu du livre nous impose aussi trois moments de réflexion relatifs aux évangéliques.
L’histoire de cette dérive remonte au temps de la Réforme de Luther, de Bucer, de Calvin et de Zwingli. Cette réforme, approuvée et imposée par les autorités politiques locales, ne tarda pas à sécréter des éléments radicaux causeurs de troubles et même de guerres civiles. Ces minorités contestaient le baptême des enfants (anabaptistes). Après de multiples violences, le mouvement se réorganisa sous l’autorité de Menno (ancien prêtre catholique). Les Mennonites, leur nouvelle appellation, purent subsister dans quelques vallées de l’est européen et en Suisse, sur les crêtes du Jura (les cœurs purs), où ils s’y trouvent encore. Les Amiches sont issus des Mennonites.
L’anglicanisme et le calvinisme écossais feront surgir d’autres groupes minoritaires qui trouveront en Amérique un terrain favorable à leur expansion. Mais c’est surtout le piétisme qui favorisera leur développement. Il s’agit d’un retour à la foi personnelle plutôt qu’à un christianisme rituel. Parmi toutes ses expressions, mentionnons le « méthodisme », les communautés de frères, larges ou étroits, et les Quakers (les trembleurs).
Le pentecôtisme apparaîtra plus tard avec ses formes surprenantes : possession de l’Esprit, glossolalie, guérisons, etc. Il influencera même les milieux traditionalistes catholiques.
En termes statistiques, les évangéliques, globalement considérés, constituent des millions de fidèles répandus sur les cinq continents. Vont-ils devenir l’Église francophone de demain ? C’est la question du frère Mallèvre.
Notre auteur ajoute quelques précisions qui concernent la Suisse. Les évangéliques forment 0,3 % de la population, soit 24 000 fidèles qui fréquentent quelque 1 500 communautés. Elles sont davantage répandues en Suisse alémanique où le protestantisme est mieux enraciné. Au total, une forte croissance, multipliée par 7 en quarante ans.
Faut-il parler d’un émiettement évangélique ? Il n’en est pas question. En dépit de la diversité administrative, des fondamentaux sont communs : autorité de la Bible, salut par Jésus-Christ, envoi en mission, croyance au retour du Christ (millénarisme), etc. Et même des contacts entre les divers réseaux et communautés.
Faut-il espérer un dialogue œcuménique entre évangéliques et les groupes chrétiens dont ils sont issus ? Pour diverses raisons, des pasteurs évangéliques rejoignent les Églises protestantes traditionnelles. C’est le cas de Genève et même du canton de Vaud où l’Église « libre » a fusionné avec l’« Église nationale ». Les motifs sont divers : sécularisation avancée de la société, pénurie de vocations pastorales, netteté des convictions, confessions de foi des évangéliques, raisons économiques, etc. Michel, qui écrit son livre pour des citoyens français, est plus à même d’en parler pour son pays.
Michel fait aussi allusion aux rapports des évangéliques avec la politique sociale du pays où ils résident. Par exemple, leur opposition à l’avortement et à la pédophilie. Aux USA, ils forment sur ce point un groupe de pression très fort. En Suisse, ils disposent de leur parti politique qui siège au Parlement fédéral. Ces prises de position ne devraient pas empêcher toute tentative de dialogue avec eux. Beaucoup de chrétiens partagent quelques-unes de leurs convictions. À mon humble avis, l’obstacle le plus décisif est leur lecture littéraliste de l’Écriture et, pour certains, leur incapacité à découvrir l’ombre d’une vérité dans les arguments de ceux qui ne craignent pas de discuter avec eux.
C’est pourquoi je ne crains pas de voir la francophonie basculer tout entière chez les évangélistes. Trop de raison a marqué notre culture et notre histoire. Trop de martyrs issus de nos rangs sont morts pour témoigner de leur foi. Je respecte et admire cette floraison de dissidents. Et je souhaite que nous formions ensemble une famille humaine et chrétienne qui respecte la dignité de tous les fils et filles du même Dieu.
Enfin, je remercie le frère Michel d’avoir composé ce livre si exact et si respectueux. Les lecteurs et lectrices trouveront réponse à leurs questions, sans pourtant sombrer dans le vertige de la défaite et du découragement. Nous avons tous besoin des uns et des autres pour suivre le même guide qui nous conduira non seulement à notre bonheur personnel mais encore à celui de l’humanité déchirée ces jours par tant de haines et de violences.