Petites lueurs dans la nuit
- Fr. Guy
Le lieu des lucioles. Sophie Parlatano. Éditions Le Temps de l’Arc, 2025, 79 pages.
Je croise dans les allées du parc Stagny par hasard Sophie Erbrich-Parlatano et Federica Cogo. Elles sont à la recherche d’arbres bibliques — sans doute un ou deux cèdres du Liban et autant d’oliviers sauvages.
Sophie m’offre son dernier livre de poésies intitulé Le lieu des lucioles. Je me réjouis de l’ouvrir.
Sophie est née à Genève en 1969. Une vieille amitié et une connivence nous lient. Sa mère était une protestante de la Riviera vaudoise et son père italien. Ils habitaient à deux pas de notre couvent. Sophie vint me trouver un jour pour me faire part de son désir d’être initiée aux sacrements de notre Église. Elle n’avait pas encore vingt ans. Je la baptisai donc, et elle devint pendant plusieurs années mon adjointe à la formation des adultes de Genève engagés dans un processus de conversion à l’Église et à son Évangile.
J’imagine que c’est dans le cadre de notre paroisse Saint-Paul qu’elle rencontra François Erbrich, qui devint son fiancé, puis son mari, avant d’être le père de ses trois garçons : Vincent, Thomas et Clément. Douée pour le chant et la musique, Sophie se découvrit aussi des talents d’écrivaine et de poète, qui donnèrent lieu à des récits et à des recueils de poésie. J’en ai présenté quelques-uns dans mon Journal écrit dans le courant de mes belles années.
Aujourd’hui, elle aide à la rédaction de récits de vie les personnes qui fréquentent le Service de spiritualité catholique confié à la responsabilité de Federica Cogo, que je rencontrais régulièrement à la prison de Champ-Dollon, au temps où elle était aumônière de cet établissement et moi le célébrant de la messe dominicale. Je n’ai donc pas à m’étonner de la voir gambader aux côtés de Sophie au cours de ce bel après-midi d’automne. Je rends grâce à Dieu qui a permis et ménagé cette rencontre imprévue et bienfaisante.
Le lieu des lucioles de Sophie Parlatano est son nouveau recueil de poèmes. Il me laisse rêveur et songeur. J’admire l’artiste qui les compose. Mais je suis perplexe, et même allergique, au style symbolique — trop pressé de le décoder. Je demeure un intello à la recherche d’un sens clair, direct et accessible à ma pauvre comprenette, sans faire le détour à travers des expressions poétiques, si belles soient-elles.
Une lecture détendue de ces quelques vers devrait-elle me réconcilier, non pas avec Sophie — aucun contentieux entre nous — mais avec sa poésie ? Les vers reproduits en quatrième de couverture pourraient me servir de clef :
« Je ne suis ni la fleur
Ni l’insecte qui butineEncore moins la beauté
Je suis l’œilAssoiffé d’espace. »
Anne Bregani, l’auteure des pages introductives, écrit :
« Ce que Sophie Parlatano reconnaît, nomme et nous fait découvrir dans sa poésie, c’est le chant de l’invisible qui, secret ou fervent, s’élève derrière tout être et toute chose.
La forte présence du corps, en particulier des mains, nous dit une poésie habitée où la lumière n’est pas évanescence, mais réalité, mais vie — jamais loin, même petite, même sertie au cœur de l’ombre.
Une écriture fine et profonde où l’auteure va à l’aventure et trace un chemin de quête. »
Ces mots sont tout aussi énigmatiques que les poèmes qu’ils introduisent. Mais je peux les comprendre. Les mains qui diffusent un rai de lumière pourraient être celles de Sophie, affairée à son ménage, au service des quatre hommes qui lui sont proches, ou encore à l’entretien de sa maison et de son jardin. Sa poésie est vraiment « habitée ». La luciole, c’est donc Sophie : petite lueur dans la nuit, assoiffée d’espace.
La luciole pourrait être aussi le symbole de mon espérance cachée sous l’écume des jours. Elle est prête à luire au milieu des souffrances. Cette hypothèse me permet de lire et relire ce livre, et d’en offrir au lecteur quelques extraits :
« J’ignorais les beautés simples.
Désormais, je vois le ciel dans une flaque.Je reviens de loin. »
« Fidèle au plus infime du jour,
Croyant au vitrail du cœurComme à la nacre
De nos larmes. »« Écrire
Comme si le miel pointait au bout de la plume.Rêver d’alvéoles
À la place des grilles. »« Quelque chose croît
À l’insu des ruisseaux d’encre. »« Prends mon poème
Entre tes mains
Lis-le tout entierEt dis-moi, s’il te plaît,
À quoi ressemble, entre ses pans de silence,
Ton jardin ? »« Comment croire au ciel sans la terre,
Et à la terre sans le ciel ? »« Que fait-on, ce jour et demain,
Du passage des anges ? »« Quel est mon lieu ?
Mon Dieu, si tu le trouves,Eh bien, que la sincérité et la joie
Y prennent placeDans un tendre face-à-face ! »
« Temps de l’épreuve.
Quelle rocher frapper,
Quelle pierre à réveiller,Pour faire jaillir en nous
Des sources insoupçonnées ? »« À la source de ta soif
— tu l’ignores encore —
Se trouve ta force. »
Ma relecture de ces poèmes m’amène à nuancer et préciser les intentions que je prêtais à Sophie, qui l’avaient amenée à écrire sa poésie. Je le fais maintenant dans les lignes qui suivent, désireux de corriger ce que j’avais platement écrit. Que l’on pardonne mon audace et mon inexpérience. J’ai touché de mes doigts impurs un trésor fragile et délicat, et je l’ai manipulé à ma convenance !
Je reprends la formule : la poésie de Sophie est habitée. Habitée non seulement par ses problèmes personnels, mais aussi — et surtout — par la misère et le désarroi de notre monde actuel. Sans en prononcer le nom, elle s’insurge quand on lui parle de ce qui se passe à Gaza, en particulier de la souffrance des enfants. Sa poésie n’ignore pas non plus l’égoïsme des puissants qui se prennent pour les maîtres et les dieux de l’univers.
Elle préfère mettre son espoir dans la petite luciole — minime lueur qui scintille dans les ténèbres. La poésie de Sophie est engagée ; ses mots rendent espoir à un monde fourbe et violent. Les tout derniers vers de ce fascicule l’attestent, s’il en est encore besoin :
« Pour contrer le déclin
Des papillons et des lucioles,
Ouvre les ailes de ton chant,Crois à la force de ton thorax,
Permets les métamorphoses. »
Rien n’est donc définitivement perdu.
Merci, Sophie, de nous le rappeler.
Tes poèmes ont la force de l’Évangile.