Mgr Pierre Bürcher : un évêque migrant
- Fr. Guy
Chemins d’espérance, Flashes de vie et de ministère. Pierre Bürcher. Ed. Mounir Hodaly, Bethléem 2025, 63 pages.
J’ai hésité à divulguer ces lignes sur mon blog et auprès de mes amis et amies. Le personnage qui a tracé ces « chemins d’espérance » entre prochainement dans sa quatre-vingtième année.
Même s’il fut évêque, Mgr Bürcher demeure un inconnu pour la plupart de ses compatriotes. Un homme du passé ? Certainement pas.
Je n’en aurais jamais parlé s’il n’avait lui-même rédigé et offert à ses connaissances et amis ce modeste ouvrage qui se présente comme un album illustré reflétant les principales étapes de sa vie. Je ne saurais dire que j’ai fréquenté ce prélat d’origine valaisanne qui se mit au service de mon diocèse. Mais le fait qu’il fut le compagnon et le confrère de Mgr Pierre Farine qui exerça à Genève un ministère semblable à celui qui fut le sien à Lausanne ne saurait me laisser indifférent. Et puis, j’aime l’histoire de mon Église locale, surtout quand elle est racontée par ceux ou celles qui en furent les acteurs. Ce qui est le cas ici.
Mgr Bürcher ne se laissa pas enfermer à l’intérieur des frontières de sa terre natale. Son ouverture pastorale à d’autres horizons et à d’autres continents témoigne de sa « catholicité » et augmente notre intérêt à feuilleter son ouvrage. « Je me suis découvert migrant », écrit notre évêque auxiliaire émérite. Nous allons le découvrir en décryptant quelques « flashes » de sa vie de serviteur et de pèlerin. Un parcours tout à la fois profond et interpellant.
Le silence de la nature
Mgr Bürcher est né le 20 décembre 1945 à Fiesch, village alémanique du Haut-Valais, proche de la vallée du Rhône. Il se souvient avoir pu contempler depuis la maison paternelle un glacier atteint aujourd’hui par le réchauffement climatique. D’où son admiration pour la création et son engagement pour la conserver.
Mais l’eau ne manqua pas le jour de son baptême célébré dans l’église du village deux jours après sa naissance. Pierre avoue que ses parents étaient impatients de le voir arriver. Mais leur patience et leur espérance furent récompensées. Cinq naissances suivirent celle de Pierre, attendue depuis six ans.
Mgr Bürcher écrit aussi que sa famille vécut modestement dans ce cadre alpin, mais sans connaître la misère. La guerre et ses privations venaient de prendre fin. La vie n’était pas alors facile à Fiesch. Mais la charité et la solidarité familiales n’avaient pas perdu leurs droits. Pierre en parle avec une émotion teintée d’une once de nostalgie.
Fourmi discrète sur les rives du Léman
La « fourmi discrète » est le totem que Pierre hérita de son groupe scout de Nyon. La fourmi dont il s’agit était disposée à relever tous les défis, mais avec discrétion. Une belle définition de son tempérament.
En effet, Pierre, avec toute sa famille, avait été emporté par la vague migratoire des années d’après-guerre. Cette migration amenait des travailleurs vers des villes en expansion qui manquaient de main-d’œuvre. C’est ainsi que le jeune Pierre fut contraint de quitter son village de montagne valaisan et d’émigrer dans la commune vaudoise de Nyon. C’est dans cette ville qu’il commença son école primaire, sans connaître un seul mot de français. Ce fut, écrit-il, sa première migration. Une migration culturelle, quoique facilitée et adoucie par le tempérament jovial du jeune écolier et l’accueil amical de ses condisciples de classe et de jeu.
Le jeune écolier découvrit parmi ses compagnons des enfants protestants. Une autre migration, religieuse celle-là, qui lui ouvrait la porte de l’œcuménisme, sans mettre en question sa tradition catholique. Ainsi, l’exemple de son curé — qui célébrait si bien la messe — fut décisif quand il choisit de répondre positivement à sa vocation à la prêtrise.
Un long cheminement gymnasial au Petit Séminaire Saint-Louis de Genève et à Einsiedeln, puis un autre plus théologique au Grand Séminaire et à l’Université de Fribourg le préparèrent à son ordination sacerdotale en 1971.
Ministères en Suisse
D’abord vicaire à Fribourg, puis à Lausanne. Enfin Vevey comme curé de la paroisse Saint-Jean. Puis son évêque le nomme directeur du Séminaire diocésain. Une nomination imprévue pour Pierre Bürcher. Mais il considère comme un cadeau le mouvement des « Focolari » qui l’accompagnera tout au long de sa vie.
Le 2 février 1994, le pape Jean-Paul II le nomme évêque auxiliaire du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Une autre mutation pour ce migrant. Il résidera à Lausanne pendant treize ans comme vicaire général d’une communauté de 250 000 catholiques, des migrants pour la plupart.
L’évêque ne tait pas ses difficultés avec le système politique vaudois qui régit à sa façon ses relations avec les Églises locales. Est-ce la raison pour laquelle en 2007 Benoît XVI le nomme évêque de Reykjavik en Islande ? Une autre migration plus surprenante que les premières.
L’Islande
Tout au nord de l’Europe, avec ses glaciers, ses volcans, ses aurores boréales, ce pays abrite aussi une infime minorité catholique, composée essentiellement de migrants qui, pas plus que les autres habitants de cette île, ont échappé à la crise économique et financière qui frappa leur pays d’accueil.
L’évêque suisse s’est appliqué à conforter financièrement son petit diocèse qui ne dépasse pas 15 000 adhérents. Il recourut à ses amis de Suisse et d’ailleurs et à des organisations caritatives. Il est même parvenu à créer deux nouveaux lieux de culte dans ce décor fabuleux. On lui doit aussi d’avoir intensifié le dialogue œcuménique avec les chrétiens luthériens et leurs responsables, largement majoritaires en Islande.
Retour au pays
Après sept années sous le ciel froid islandais, la santé pulmonaire de notre évêque se dégrade. Ses médecins lui recommandèrent de vivre désormais sous un ciel plus clément. Il quitte alors sa mission nordique et s’attend à vivre sereinement sa retraite d’évêque émérite.
Mais le pape François lui propose de devenir administrateur apostolique du diocèse de Coire en Suisse, qui manquait de pasteur régulier à cette époque. Ce qui aurait dû n’être qu’un ministère passager devint une charge qui dura deux ans. Une nouvelle migration de Pierre parvenu à l’automne de sa vie ?
Émigré à Coire
Une migration intérieure sans doute. Le diocèse de Coire multiculturel est une entité complexe dans l’Église catholique de Suisse. Il comprend de petits cantons alpins et Zurich, la plus grande ville de Suisse, capitale industrielle et financière du pays.
Ce diocèse avait été secoué par l’affaire Haas dont la nomination épiscopale avait été contestée. Un nouvel évêque avait tenté d’y restaurer la paix. À son départ pour la retraite, Pierre Bürcher, administrateur apostolique, devait assumer la fonction épiscopale en attendant la nomination d’un évêque résidentiel.
Ce furent deux années difficiles, troublées par l’épidémie du Covid-19 et par le débat sur les abus sexuels. Pierre en parle explicitement et même personnellement.
Espérance et renaissance
C’est le titre que donne Pierre à l’étape actuelle de sa vie. Loin d’être figé, il partage son temps et ses multiples activités entre l’aumônerie des moniales dominicaines de Schwytz et la Terre Sainte où il est très sollicité par les pèlerins et les diverses Églises locales.
Je n’en dirai pas plus sinon pour ajouter que ce recueil contient aussi des homélies et un entretien de Mgr Bürcher paru dans le « Walliser Boten ». Il garde les yeux ouverts vers des cieux nouveaux. Une attitude qui ne fait qu’augmenter son espérance. La nouveauté vers laquelle il marche ne peut que le réjouir. L’apôtre Paul disait déjà que « notre citoyenneté est dans les cieux ». Ce qui ne nous empêche pas d’aimer la terre et ses créatures. C’est l’exemple que nous donne Mgr Bürcher.