Léon Blum
- Fr. Guy
Une cassette audio à peine entamée gît sur mon bureau. Elle est la biographie de Léon Blum (1872-1950) dont personne ne parle aujourd’hui. Après avoir évoqué sur mon blog la personnalité de Robert Badinter, si proche de Léon Blum sous bien des aspects, je me dois de le faire aussi pour Léon, même si ses restes ne sont pas exposés au Panthéon. J’en donne ci-dessous la raison.
Premier ministre du gouvernement français dominé par le Front populaire en 1936, Blum fut à l’origine en France des premiers congés payés et donc des colonies de vacances. Grâce à lui, et pour la première fois de leur vie, des ouvriers et ouvrières passèrent quelques jours en montagne ou au bord de la mer.
1936 est aussi l’année de ma naissance. Un lien qui nous réunit. Mais il en est d’autres. Léon Blum, Juif ignoré, honni et méprisé, est un exemple de ténacité et de courage face à l’injustice et à l’exploitation des plus faibles. Les épreuves ne lui manquèrent pas, mais sans bruit ni ostentation de sa part, il fut un résistant et un défenseur de la dignité humaine. Il ne repose pas au Panthéon. Il laisse cet honneur à de moins méritants que lui.
En dépit du décalage historique, cette biographie devrait m’intéresser. Je me propose d’en poursuivre la lecture auditive. Tiendrai-je ma promesse jusqu’au bout ?
Eh bien, je la poursuis…
Le jeune Blum, féru de littérature, de femmes et de poésie, est d’abord un dandy de la Belle Époque. Un « juif d’État », comme on appelait à cette époque ses coreligionnaires proches de l’appareil social et politique de la République. Du bon monde, très fréquentable. Blum fut le condisciple de Gilles à l’ENS et n’entretenait que des relations épisodiques et traditionnelles avec la synagogue.
L’antisémitisme sans notation religieuse ne prendra sa forme et son essor qu’au cours de la crise économique du début du siècle. Les Juifs, empêchés pendant des siècles de devenir propriétaires terriens, n’avaient donc que les tractations bancaires pour subsister. Le prêt à intérêts était alors interdit aux chrétiens. Les Juifs étaient donc mieux équipés pour faire face à la crise économique et financière que les autres citoyens. De ce fait, ils suscitaient envie et jalousie.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’affaire Dreyfus qui divisa la France et opéra un tournant décisif dans l’engagement politique de Léon Blum. Je compte en savoir davantage lors des prochaines auditions. Attendons !
Je n’attendrai pas longtemps. Jean Jaurès et son socialisme réformateur et pacifiste, plus que l’affaire Dreyfus, influencèrent l’évolution politique de Blum. Mais Jaurès est assassiné en 1914. Un coup de tonnerre en Europe. Blum perd son maître à penser et assume son héritage. Au Congrès de Tours en 1920, il s’opposera au socialisme léniniste révolutionnaire et devient un des fondateurs de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), minoritaire. Le discours que Blum prononça à cette occasion fut décisif. Il refuse la violence communiste et veut maintenir ouverte la vieille maison hospitalière où habitait Jaurès.
Blum critiquera plus tard le Traité de Versailles. Il juge immoral que le vainqueur humilie le vaincu. En 1929, il est élu député de Narbonne au Palais Bourbon.
Les auteurs du livre – ils sont plusieurs à être cités – soulignent le côté paradoxal du personnage : une voix fluette, costume croisé de ville conforme au dernier cri de la mode parisienne. Son message est cependant bien accueilli par les classes populaires, même si sa manière de parler et de se présenter diffère de la leur. De même, sans mettre en cause l’institution matrimoniale, Thérèse, son égérie politique, sera sa maîtresse qu’il épousera après la mort de son épouse légitime.
L’avènement du nazisme n’effraie pas Blum. Il pense que le fascisme ne survivra pas à ses contradictions internes. Naïveté et courte vue qui lui seront reprochées plus tard. Mais dans ces années-là, la France est en pleine crise financière et sociale. Le Front populaire de 1934, qui réunira les forces de gauche divisées depuis 1920 contre le fascisme, vient au pouvoir. Blum y adhère malgré les méfiances de la droite classique qui redoute l’intrusion du communisme dans le gouvernement de la France. Pour ne rien dire de l’ignoble Maurras et de ses épigones nationalistes et antisémites qui contestent à Blum sa nationalité française pour ne voir que ses origines juives et son prétendu appui au sionisme qui naissait alors. Un déchaînement de haine et de violence dans tout le pays, à commencer par sa capitale. Les remous que nous vivons actuellement n’en sont qu’un pâle reflet. Blum fut victime d’un attentat en février 1936, le mois même de ma naissance. Les camelots du roi et l’Action française en furent les responsables.
Le passé ne suscite pas toujours la nostalgie, mais aussi la répulsion. Ne l’oublions pas.
Février, c’est aussi la victoire du Front populaire qui regroupe la SFIO, les communistes et les radicaux. C’est aussi la fête des congés payés. Le début d’une nouvelle ère en France. Ces congés favorisent d’abord la rencontre des familles (le fameux tandem) et la diminution du temps de travail.
Une embellie de courte durée cependant. En 1940, la France est occupée par les nazis et les Juifs sont gazés à Auschwitz. Léon Blum s’en sortira-t-il ? Ses ennemis auront-ils la peau de celui qu’ils traitent de traître juif ? Réponse au prochain épisode.
La fin en 1938 du Front populaire, qui ne peut surmonter ses divisions internes, coïncide avec la mort de Thérèse. Blum est effondré, alors que ses ennemis ne le sont pas. Le maréchal Pétain est en première ligne de ses détracteurs. Il accuse Blum d’avoir été la cause de la défaite et de la débâcle de 1940. Il démissionne de son poste de premier ministre, quitte Paris et tombe dans la déprime. Mais il refuse de quitter son pays. Il choisit d’être résistant. Parlementaire, il se rend à Vichy et s’oppose au vote des pleins pouvoirs offerts au Maréchal. D’où son arrestation, son procès et une longue détention dans des conditions très pénibles. Après une prison française, deux ans au camp de Buchenwald. Mais il sera soutenu par la présence attentive et affectueuse de Jeanne, son troisième amour.
La fin de la guerre lui permettra d’assumer la présidence du gouvernement provisoire de la République, avant de mourir en 1950 à l’âge de 78 ans. Ceux qui veulent se recueillir devant sa tombe ont du mal à la repérer dans le cimetière. Seuls son nom et son prénom figurent en épitaphe. Pour l’immense majorité de ses compatriotes et de nos contemporains, Léon Blum est un parfait inconnu.
Ces quelques lignes voudraient tant soit peu réparer cette injustice et lui rendre hommage. Malgré ses apparences, Blum fut un homme modeste, défenseur des démunis. Il renonça à la révolution pour parvenir à ses fins. Il préféra des alliances, même « contre nature », comme celle qui le lia avec la bourgeoisie catholique qui défendait des points de son programme. Un homme libre et courageux qui mérite notre respect. Le mien, de toute façon.
Je mets un point final à mes réflexions écrites suggérées par l’audition de la cassette audio consacrée à Léon Blum. Parvenu presque à la fin de l’écoute de la biographie de ce courageux homme politique français, j’irai jusqu’à la fin de l’audition, mais je n’ajouterai pas mes gloses personnelles. Il me suffit de déplorer ces jours la décadence de la République française. J’ai l’illusion de croire que Blum pourrait restaurer cette nation. Mais encore faut-il savoir que cet homme d’État a bel et bien existé. Beaucoup de nos contemporains, français ou non, l’ignorent totalement.