Chronik von Bruder Guy Musy der Gemeinschaft in Genf

Offenes Buch!

L’audace de la sainteté

  • Fr. Guy

Il ne faut désespérer de rien

Charles Desjobert. Pier Giorgio Frassati. L’audace de la sainteté. Préface de Didier Decoin. Éditions du Cerf, 2025, 138 pages

Deux souvenirs précis au sujet de ce petit livre. Tout d’abord son auteur, le frère dominicain Charles Desjobert, architecte, assigné au couvent de La Tourette. J’ai rencontré au couvent Saint-Hyacinthe de Fribourg ce frère encore jeune, achevant sa formation théologique de base à la faculté de théologie de cette ville. Dynamique, sympathique et cultivé, Charles incarnait alors l’espoir d’un renouveau de l’Ordre des Prêcheurs dans son pays et même dans le mien. Il demeure pour moi une référence de la résilience dominicaine.

Je ne m’étonne pas que le frère Charles ait été passionné par la vie et la personnalité de Pier Giorgio Frassati, ce jeune Piémontais foudroyé à l’âge de 24 ans par une poliomyélite voici déjà cent ans.

Pier Giorgio était membre des Fraternités laïques dominicaines. Ce qui le rapproche encore de notre frère Charles, qui publia au Cerf un choix de ses lettres et maintenant cet opuscule qui devrait précéder ou annoncer une prochaine canonisation. Enfin, je présume.

Dans un extrait de sa préface, Didier Decoin, de l’Académie Goncourt, présente ainsi Pier Giorgio :
« Il est le fils du fondateur de La Stampa. Il est un opposant radical au fascisme. Il est jeune, beau, a l’humour mordant et athlétique. Il est amoureux des montagnes. Il est fédérateur et fidèle en amitié. Il ose tout donner aux miséreux. »

On comprend que notre frère Charles – et il n’est pas le seul – se soit laissé séduire par ce beau tempérament.

J’ai eu la chance de me recueillir un jour face à son tombeau dans une église de Turin et de découvrir avec une amie le sanctuaire marial juché sur une montagne piémontaise où Pier Giorgio aimait se rendre à cheval pour participer à la messe dominicale. L’ambiance de sa famille, on le sait, était anticléricale et donc peu assidue à ce genre de dévotions. Tout de même, Luciana, la sœur cadette de Pier Giorgio, rendit hommage à son frère dans une brève biographie parue après sa mort. Je l’ai lue avec beaucoup d’émotion. Elle relate les derniers moments de son frère qui se mourait dans une grande solitude, ignoré des siens. Mais ses proches, à commencer par son propre père, ne purent ignorer ses funérailles. Le cortège funèbre fut entravé par une foule de gueux, amis et bénéficiaires des largesses de Pier Giorgio, leur ami. C’est alors que la vérité éclata en plein jour et que la main gauche sut enfin ce que donnait la main droite. À l’insu de tous, Pier Giorgio passait ses nuits à secourir les misérables et se dépouillait pour eux, même s’il lui arrivait de rentrer discrètement pieds et torse nus dans la demeure de son richissime père, sans que ce dernier ne l’aperçût dans cette tenue dérisoire.

C’est aussi auprès de l’un de ses amis de la rue que Pier Giorgio contracta le virus mortel qui l’envoya si vite au trépas.

Ce jeune athlète devait attirer bien des regards. Entre autres ceux d’une jeune fille avec laquelle il aurait pu partager sa vie. Mais son père s’y opposait vu la différence sociale des deux partenaires. Pier Giorgio s’éloigna d’elle sans lui donner la vraie raison pour ne pas l’humilier davantage.

Une pointe d’humour en guise d’introduction de ce livre : le frère Charles dédie son œuvre à son neveu Clément et, ajoute-t-il, « à tous les types louches du globe terrestre ». En fait, l’expression « types louches » était le nom que s’était donné le groupe de jeunes amis turinois que fréquentait Pier Giorgio.

Pier Giorgio est né à Turin le 6 avril 1901 dans une famille aisée et célèbre. On l’a déjà dit, son père sénateur fut le fondateur et directeur de La Stampa, un des principaux journaux italiens de cette époque. Sa mère était artiste-peintre.

On reproche à Pier Giorgio, enfant et adolescent, d’être indolent, paresseux, de ne pas prendre la vie au sérieux. Le sérieux ? Seul compte dans son milieu familial terne le succès professionnel, politique et financier. La communication n’existe pas. Les repas sont silencieux. Le père écrase tous les commensaux et la mère se réfugie dans son univers artistique. L’unité et la stabilité du couple sont donc menacées. Le qu’en-dira-t-on et un vague sentiment religieux empêcheront le divorce.

C’est pourtant dans cette famille que Pier Giorgio s’affirme et veut rester chrétien. Une résolution fortifiée par sa communion fréquente qui le fait traiter de bigot par ses proches. Il est conscient d’être décalé parmi les siens et en demande pardon à son père. Un pardon qui ne lui sera accordé que s’il entre davantage dans les vues paternelles. Ce qui lui est impossible.

D’où lui vient cette proximité intime avec Jésus ? Certainement pas de ses parents. Mais il a reçu la foi comme un don divin. Elle lui permet de reconnaître Jésus dans le pain eucharistique quotidien et dans les pauvres qui portent son effigie. Non pas celle de César, mais celle du Christ dont les misérables de ce monde sont la véritable icône.

Si Pier Giorgio n’est pas excellent en classe, il est cependant très cultivé. Il aime le théâtre, déclame Dante, visite les musées. Très sociable, il aime taquiner et blague volontiers avec sa sœur cadette. Son père, nommé ambassadeur à Berlin, Pier Giorgio poursuit des études universitaires en Italie. Son biographe parle d’une corvée traversée toutefois par de multiples participations à des associations, charitables de préférence.

Mais cette époque est aussi celle de l’avènement du fascisme et de la Marche sur Rome. Pier Giorgio considère ce mouvement politique comme un fléau pour l’Italie. Il rompt avec les amis et les groupes qui y adhèrent. Il intervient quand des militants mussoliniens pénètrent de force dans la demeure de son père rappelé de Berlin.

On ne s’étonnera pas d’apprendre que cet athlète piémontais fut amoureux de la montagne. Conscient de sa forme physique, il rêve du Mont-Blanc et de pistes de ski. La montagne le rapproche du Créateur et, curieusement, de la mort. Après avoir conquis un sommet, Pier Giorgio prie un « De profundis » pour tous ceux et celles que la montagne a tués. Mourir, dit-il, ne doit pas nous effrayer. Au contraire, cela peut nous permettre de rester attaché à l’essentiel.

On doit sans doute au frère Filippo Robotti d’avoir établi un contact entre l’Ordre des Prêcheurs et Pier Giorgio Frassati. Ce dominicain lui avait proposé de l’accompagner lors de ses visites dans les quartiers déshérités de la banlieue turinoise. J’imagine aussi que ce fut ce frère qui lui fit connaître le Tiers-Ordre dominicain. Pier Giorgio s’y engage non sans avoir persuadé son meilleur ami d’en faire de même. Il choisit comme nom dominicain celui de Jérôme, qui évoque Savonarole dont la fougue et l’engagement civique séduisent le jeune Piémontais.

Toute la vie de Pier Giorgio ne se déroule pas sous un ciel serein. Il souffre de la mésentente de ses parents et surtout de la rupture affective imposée par son père avec Laura, une orpheline qui participait aux équipées alpestres des « types louches ».

On connaît déjà les causes et les circonstances de son décès foudroyant. Ses derniers mots audibles concernaient une facture de médicaments de l’un de ses protégés qu’il prenait à sa charge. Ce dernier acte de charité, l’oubli de soi dans l’extrême détresse, le définit admirablement. Un point d’orgue inattendu conclut cette symphonie inachevée composée à la gloire de la charité.

Je conseille vivement ce livre aux lecteurs qui désespèrent face à l’incroyance des jeunes de notre temps. Mes lignes ne font que survoler son contenu. Charles Desjobert y ajoute de nombreuses citations puisées dans les Lettres de Pier Giorgio. Elles donnent du corps et de l’âme à son volume.

Ne croyons pas que l’expérience religieuse du jeune Piémontais n’est qu’un accident de l’histoire d’une Église en pleine crise. Je viens d’écouter le récit du parcours de vie accompli par un aide-soignant qui nous quitte pour des raisons d’étude. Baptisé et catéchisé dans notre Église, il devint athée à l’âge de l’adolescence et avoue avoir retrouvé la paix intérieure après avoir invoqué Dieu au cours d’une nuit ténébreuse. Depuis ce moment il s’affirme croyant et ne se gêne pas de l’affirmer dans un monde qui se moque de telles convictions. Mais c’est dans l’Église évangélique du Réveil, non loin de la gare Cornavin, qu’il raffermit sa foi en rejoignant un groupe de quelque cent jeunes qui ont fait un chemin semblable au sien.

Il ne faut désespérer de rien. Surtout pas des jeunes. C’est Dieu qui ouvre la marche de leur cortège. Il suffit qu’ils s’en souviennent en lui souriant chaque matin.

Cette image a été créée avec l'aide de DALL·E.
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