Après Birkenau
- Fr. Guy
Les chrétiens catholiques de ma génération ont entendu parler de deux dames françaises qui portent le même nom, mais dont le destin fut fort différent.
La première, victime de ses privations volontaires, mourut à Londres au cours de la Seconde Guerre mondiale. D’origine juive, elle fut une mystique chrétienne proche de Jésus. Mais elle ne fit jamais le pas pour adhérer à son Église. Gustave Thibon, qui l’hébergea un certain temps dans son vignoble, est un excellent connaisseur de cette femme engagée dans le soutien au prolétariat, mais plus encore dans la cause de Dieu. On lui doit ce chef-d’œuvre, Attente de Dieu, une série de lettres adressées au Père Joseph Perrin, un dominicain qui la fréquentait alors.
L’autre Simone Veil est sans doute mieux connue de nos contemporains que son aînée homonyme, même si elle partage avec elle les dures conditions de ses origines juives.
Devenue ministre du gouvernement français, on lui doit la dépénalisation dans le droit français de l’avortement et donc la généralisation de l’IVG.
Cette mesure, désapprouvée par le catholicisme officiel, l’a rendue célèbre et l’a conduite à reposer au Panthéon.
C’est elle qui fait l’objet du livre que je présente aujourd’hui. Il y sera surtout question de sa déportation dans le camp de la mort de Birkenau, au temps du nazisme triomphant.
David Teboul, ami de la famille Veil, a établi ce recueil à partir de lettres, d’entretiens et d’autres documents sur Simone Veil après son retour de déportation.
Les premières pages relatives à sa famille sont assez semblables à celles de Robert Badinter : juifs d’origine, sans doute, mais d’abord français, partageant les idéaux de la République laïque et démocratique. Un standing social et culturel élevé, des principes familiaux dictés par le père, intouchables.
Les parents sont différents : le père, patriote, déteste les « boches », et la mère est adorée par ses quatre enfants — surtout par Simone, la petite dernière.
Comme la plupart des juifs français de leur condition, les Veil, qui résident à Nice, n’imaginent pas un seul instant que l’horreur puisse un jour les concerner. Mais tout va basculer avec l’arrivée des nazis allemands, qui remplacent à Nice les fascistes italiens. Ce fut le 6 octobre 1944 que la famille Veil fut embarquée dans un train qui l’emmena à Drancy. Puis, de Drancy… à Birkenau.
Je n’ai ni le cœur ni le courage d’en dire davantage. Le lecteur de ce livre avisera lui-même de ce qu’il fera. Quant à moi, je veux être clair : la description des tortures mentales et physiques que subissent des innocents nous enferme dans un pessimisme insurmontable. Notre pauvre humanité mérite mieux. De temps en temps, des lucioles traversent et illuminent sa vie.
Je préfère donc retranscrire le premier témoignage de Simone Veil (1927-2017), prononcé en 1947. Ces quelques paroles, prononcées par cette jeune juive de vingt ans au retour de sa déportation à Birkenau, valent mieux que tous les éloges qu’on puisse lui adresser maintenant qu’elle repose au Panthéon.
Une véritable confession de foi :
« Née et élevée au sein d’une famille française de longue date, j’étais française sans avoir à me poser de question.
Mais être juive, qu’est-ce que cela signifiait pour moi, comme pour mes parents, dès lors qu’agnostiques, comme l’étaient déjà mes grands-parents, la religion était totalement absente de notre foyer familial ?De mon père, j’ai surtout retenu que son appartenance à la judéité était liée au savoir et à la culture que les Juifs ont acquis au fil des siècles, en des temps où fort peu y avaient accès. Ils étaient demeurés le peuple du Livre, quelles que soient les persécutions, la misère et l’errance.
Pour ma mère, il s’agissait davantage d’un attachement aux valeurs pour lesquelles, au long de leur tragique histoire, les Juifs n’avaient jamais cessé de lutter : la tolérance, le respect des droits de chacun et de toutes les identités, et la solidarité.
Tous deux sont morts en déportation, me laissant pour seul héritage ces valeurs humaines que, pour eux, le judaïsme incarnait.
Six millions, dont furent mes parents, mon frère et nombre de mes proches. Je ne peux me séparer d’eux.
Cela suffit pour que, jusqu’à ma mort, ma judéité soit imprescriptible.
Le Kaddish sera dit sur ma tombe. »
— Simone Veil