Yakîn et Boaz

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 7e dimanche de Pâques

Ac 1,12-14 / Ps 26 / 1 P 4,13-16 / Jn 17,1-11

Ce dimanche, septième dimanche de Pâques, ce qui, dans la Bible, correspond au chiffre parfait, occupe une position particulière dans le cours de l’année liturgique : entre la fête de l’Ascension et celle de la Pentecôte, entre l’ascension au ciel du Corps humain de Jésus-Christ et la descension sur terre de l’Esprit divin répandu sur toute chair. Ces deux mouvements, ascendant et descendant, nous placent, pour ainsi dire, à l’entrée du sanctuaire, entre ces deux colonnes qui flanquaient le portique du Temple de Jérusalem et que le Livre des Rois nomme « Yakîn » et « Boaz ». Deux termes intraduisibles, mais que la tradition associe, pour « Yakîn », qui est la colonne de droite, à l’action de la miséricorde, qui est une action qui descend du ciel vers la terre ; et pour « Boaz », qui est la colonne de gauche, à l’action de la rigueur, c’est-à-dire de cet effort soutenu que l’homme doit fournir pour se rapprocher du Père et qui est donc un mouvement qui monte de la terre vers le ciel.

Être debout entre ces deux colonnes, entre ces deux mouvements ascendant et descendant, nous situe au cœur du mystère chrétien, qui se résume tout entier dans ce double mouvement que le patriarche Jacob contemplait déjà, dans la vision des anges qui montaient et descendaient le long de cette échelle qui unissait entre eux le ciel et la terre (Gn 28,12). Le mouvement ascendant est celui de l’ascèse, du sacrifice, de la discipline rigoureuse que nous nous imposons, tâchant de faire en sorte que notre vie tout entière soit glorifiée, en devenant une offrande parfaite capable de s’élever vers le Père. « Jésus leva les yeux au ciel et dit : Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie », lisons-nous dans l’Évangile d’aujourd’hui (Jn 17,1). Et que signifie que le Père glorifie le Fils, sinon qu’il l’attire jusqu’à lui, dans les hauteurs des cieux, par la force irrésistible de son amour ? Et que signifie que le Fils glorifie le Père, sinon qu’il répande, sur la terre, l’Esprit de vérité qui procède de lui, afin qu’il achève sa mission sur la terre et que tout soit finalement remis entre les mains du Père ?

Pour pouvoir entrer dans ce dynamisme, pour pouvoir nous hausser vers le ciel, il nous est nécessaire de nous débarrasser du poids de nos péchés qui toujours cherchent à nous entraîner vers le bas. Elle est là, l’exigence de rigueur de « Boaz ». « Nos âmes sont appelées en haut, nous disait saint Léon le Grand, dans une lecture des Matines, que les désirs terrestres ne les appesantissent pas ! » Nous devons nous en délester, afin d’entrer dans ce mouvement où notre chair est destinée à s’alléger, à se spiritualiser, à se remplir d’esprit et de lumière, afin d’entrer graduellement, et dès ici-bas, dans le mystère de cette transfiguration, qui est aussi celui de la génération de notre corps glorieux ; ce corps où se déploieront les sens spirituels qui nous permettront d’obtenir cette vision béatifique qui nous procurera, selon saint Thomas, la parfaite félicité.

Toutefois, ce mouvement ascendant n’est possible qu’en vertu de l’autre mouvement, qui le précède et qui est symbolisé par la colonne de « Yakîn » : le mouvement descendant de l’Esprit qui s’incarne ; en la personne du Christ, évidemment, mais aussi en chacun d’entre nous, puisque le mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire celui de la présence vive et réelle de l’amour divin en ce monde, doit être un mouvement d’incarnation sans cesse renouvelé. Donc, en deux mots, la chair doit se spiritualiser, mouvement ascendant de « Boaz », et l’esprit doit s’incarner, mouvement descendant de « Yakîn ». Et voilà en deux mouvements tout le mystère chrétien résumé. Nous sommes donc invités à nous tenir entre ces deux colonnes, à faire acte de présence à l’entrée de ce temple, qui est celui de l’Esprit, c’est-à-dire à nous tenir vigilants dans la prière, car la prière n’est rien d’autre que cela : un acte de présence, un acte de présence en face de l’éternel Présent. Et si nous y sommes invités, c’est pour que nous nous placions au cœur de ce mouvement, que nous l’épousions, que nous le fassions nôtre ; que nous puissions monter avec le Christ. Et que signifie monter, sinon vaincre nos pesanteurs ? Oui, il nous faut jeter du lest, afin de pouvoir être spirés par le souffle et nous élever vers l’azur.

Nous pouvons illustrer cela par une métaphore qui va peut-être vous surprendre : celle de l’aviation. Sans doute l’une des plus belles conquêtes de l’homme, grâce à laquelle il a réalisé son plus vieux rêve : celui de pouvoir voler et de s’approcher du ciel. En effet, qu’est-ce qui permet à un avion de prendre son vol, sinon l’air lui-même qui le porte. C’est en s’appuyant sur l’air que l’avion s’envole ; c’est par l’air, ou par le souffle de l’Esprit, que le corps est arraché à la pesanteur, à la gravité de ses actes, afin de pouvoir s’élever vers les nuées. « L’Esprit repose sur vous », vient de nous dire saint Pierre, dans la deuxième lecture. L’Esprit repose sur nous et nous aussi, nous reposons sur le souffle de l’Esprit.

Pour pouvoir ainsi s’envoler en s’appuyant sur l’air, l’avion doit d’abord prendre de la vitesse et s’élancer sur la piste de décollage. Et que signifie, ici, cette vitesse nécessaire à l’envol, sinon le zèle qui doit être le nôtre ? Nous devons, en effet, nous empresser d’accomplir la volonté de Dieu et courir au-devant des nécessités de nos frères et sœurs, voler au secours de notre prochain. Il faut donc que nous soyons zélés aux deux sens du terme : au sens du zèle qu’il nous faut montrer pour être fidèles à notre vocation, mais il faut aussi que nous soyons ailés, au sens d’avoir des ailes, à la manière des anges. Chez l’ange, l’aile symbolise ce mouvement vertical qui résume toute sa raison d’être, comme nous venons de le contempler, dans la vision de Jacob. L’ange s’élève vers Dieu, porteur de nos prières, ou s’abaisse vers nous, porteur de la grâce de Dieu, mais son mouvement est toujours vertical.

Et c’est ce zèle, cette magnifique célérité qui nous permettra d’avoir prise au vent, d’être saisis par la grâce, soulevés par l’Esprit. Et, de même que d’énormes avions, pesant des dizaines de tonnes, échappent aux lois de la pesanteur, de même nous recevrons la grâce d’être hissés vers Dieu avec tout ce que nous sommes et qui, bien souvent, se manifeste à nous comme une lourdeur. Car il n’y a rien de ce que nous sommes qui doive être abandonné sur terre. Dieu ne veut pas seulement sauver tous les hommes, il veut aussi sauver tout l’homme, l’homme tout entier, avec tout ce qu’il est. En vérité, il n’y a rien de jetable en nous, rien qui soit superflu ou mauvais, mais seulement de bonnes choses, toutes créées par Dieu, et que nous utilisons parfois de manière inadéquate. Il faudra donc que tout soit replacé dans l’axe de cette prise d’envol, tout notre être, tout ce que nous sommes, avec toute notre histoire, notre mémoire et notre désir, pour que tout cela soit entraîné dans les airs, à la suite du Christ. Tout est appelé à entrer dans ce dynamisme du salut. Le Christ est venu assumer toute l’humanité, afin de la sauver tout entière.

Et alors, lorsque nous nous laisserons soumettre à l’influence de celui qui a promis qu’il attirerait tout à lui lorsqu’il serait élevé de terre (Jn 12,32), lorsque nous aurons ainsi pris notre envol, lorsque nous deviendrons capables de voir le monde d’en haut, à travers le regard que Dieu lui-même porte sur toute chose, lorsque nous aurons connu cette joie de l’élévation dans la prière et l’amour de nos frères et sœurs, nous nous rendrons compte que tout cela ne fut possible que par une grâce venue d’en haut, une grâce descendue du ciel. C’est elle, la grâce de l’Esprit Saint, dont nous invoquons la venue en ces jours, debout entre les colonnes de Yakîn et de Boaz, à l’entrée du Temple de sa gloire, et que nous recevrons, dimanche prochain, dans la gratitude, dans la réjouissance et dans l’éblouissement.

Une vue d'ensemble du deuxième temple de Jérusalem. Wikipédia/Dan Ariely. Licence Creative Commons Attribution 3.0 Non modifiée.