Voir Dieu
Ac 6,1-7 / Ps 32 / 1 P 2,4-9 / Jn 14,1-12
Voir Dieu... Il n'est pas nécessaire de s'appeler Philippe pour se sentir semblable à lui : cet apôtre impatient de parvenir à la vision béatifique, de se plonger, corps et âme, dans cette contemplation de l'essence divine, cette fruition de la saveur de Dieu qui nous fera entrer dans une joie sans fin. « Tu nous as fait pour toi, Seigneur – s'écriait saint Augustin – et notre cœur est sans repos, tant qu'il ne repose en toi. » Toute la tradition a toujours considéré la visio Dei comme la finalité de notre vie chrétienne. Pour le moment, cette finalité, c'est en espérance que nous la vivons et chacun d'entre nous sait tout ce qui lui manque pour rejoindre cette gloire ineffable, promise à ceux qui ont le cœur pur.
Pourtant, aujourd'hui, voici que le Christ anticipe cette béatitude et qu'il déclare à Philippe : « Qui me voit, voit le Père... » La réalisation de la promesse n'est plus remise aux lendemains, elle prend forme ici et maintenant, bien que de manière encore mystérieuse. Le Royaume de Dieu est au milieu de nous ; en la personne de Jésus, le paradis s'ouvre devant nous et la lumière des cieux vient irradier nos jours, ici même et dès à présent. Avouez que cette déclaration est considérable... !
Alors, que nous dirait le Christ, aujourd'hui, à nous qui sommes aussi dans l'attente de cette rencontre inouïe ? Eh bien, je crois qu'il nous dirait exactement la même chose qu'à Philippe... À un détail près, cependant : lorsque le Christ fait cette annonce à ses apôtres, il est visiblement présent au milieu d'eux. Il est le signe vivant de la présence du Père. Mais un signe doit forcément être visible. Les apôtres voient le Père, parce qu'ils le voient lui, Jésus. Tandis que nous, nous devons nous contenter de croire ce que nous ne voyons pas. Alors, concrètement, que peut signifier pour nous cette affirmation catégorique du Christ : « Celui qui me voit, voit le Père ? »
Pour pouvoir parvenir à cette vision de Dieu, il nous faut d'abord le voir lui, le Fils de l'Homme, celui qui s'est fait semblable à nous et qui nous montre le visage du Père. Mais où pouvons-nous le voir, lui qui a quitté ce monde visible où nous sommes encore confinés ? Où le trouverons-nous, ce “sacrement du Père”, cette porte visible qui s'ouvre sur l'invisible ? Ne faut-il pas voir, dans la réponse donnée à Philippe, comme une invitation à aller plus loin, à appliquer cette vérité à notre réalité présente ?
En vérité, si le Père est dans le Christ, le Christ aussi est réellement présent en chacun d'entre nous. « Ce n'est plus moi qui vis, dit saint Paul, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Et aussi : « Tout ce que vous faites au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous le faites » (Mt 25,40). C'est donc bien là, au plus intime, que commence le chemin qui nous conduit au Père : le chemin qui va de la vie à la vérité ; le chemin qui s'ouvre au cœur de notre vie présente et aboutit au cœur de la vérité plénière qui est l'amour du Père. Seule l'humanité – celle du Christ, bien sûr, mais aussi la nôtre –, seule l'humanité s'offre à nous comme le chemin qui nous conduit à la divinité.
Pourquoi chercher ailleurs un accès, si celui-ci nous est offert ? Il est à portée de notre main, il est en nous-mêmes, et en chacun de nos frères et sœurs. Juste là ! Pas plus loin... « Aussi long que soit le chemin – dit le sage Lao tseu – il commence toujours par le premier pas. » Et le premier pas se franchit, ici, au cœur de cette humble humanité qui est la nôtre. On parle souvent de l'imitation de Jésus-Christ ; or, si nous voulons réellement l'imiter, commençons comme lui-même a commencé : il s'est incarné, il s'est fait l'un des nôtres, il a assumé notre humanité. Devenir toujours plus humain est notre tâche principale et le sera pendant longtemps, car mener à bien ce devoir primordial nous achemine vers Celui qui nous a créés.
Cela peut paraître trop simple. Mais quelle immensité dans cette déclaration ! Tant de religions ont prêché l'éloignement, voire le mépris de notre humanité, afin de rejoindre une hypothétique réalité spirituelle désincarnée. Le Christ nous dit tout le contraire. Il nous dit : « Je suis là, pourquoi chercher ailleurs ? Pourquoi perdre votre temps ? Allez donc au plus simple, au plus immédiat ! C'est là que s'ouvre la porte que vous cherchez. C'est là que vous attend le Père. »
Bien sûr, lorsque nous serons dans notre corps de gloire, nous disposerons d'un regard nouveau, qui nous permettra de contempler ce qui, pour le moment, demeure invisible à nos yeux de chair : le visage du Père dans toute sa splendeur. Mais, en attendant, l'expérience la plus élevée, la plus belle à laquelle nous puissions prétendre, c'est de contempler l'humanité : l'icône de Dieu lui-même. « Qui me voit, voit le Père. » C'est à la rencontre de l'autre que nous devons aller. Derrière chaque visage, il y a une histoire, une histoire glorieuse et douloureuse à la fois. Une quête de l'infini, au cœur de laquelle, un regard implore notre présence, nous cherche éperdument, comme on cherche une rive. L'autre – celui qui pose ses yeux sur nous –, n'est jamais un moyen pour parvenir à Dieu. Il ne s'agit pas d'utiliser notre prochain pour parvenir à notre fin. Ce serait exactement contraire à l'amour du prochain qui nous est demandé. Au nom de l'amour, l'être aimé est une fin en soi : la plus noble qui soit, le lieu même où Dieu se montre et se donne ; la splendeur de l'invisible révélée, de manière mystérieuse et sacramentelle, dans la réalité visible. « Qui me voit, voit le Père. »
Dans ses “Catéchèses sur le corps”, Jean-Paul II nous l'enseigne : « Dans sa dimension corporelle – écrit-il – l'autre est un sacrement primordial, un signe qui transmet efficacement au monde visible le mystère invisible caché en Dieu de toute éternité. Comme signe visible, ce sacrement se constitue avec l'être humain en tant que corps. Le corps en effet – et seulement lui – est capable de rendre visible ce qui est invisible. » Et Jean-Paul II conclut : « Dans l'homme créé à l'image de Dieu est révélé le caractère sacramentel de la création, le caractère sacramentel du monde. Par sa dimension corporelle, l'être humain devient un signe visible de l'amour qui a sa source en Dieu lui-même. » Dès qu'on le regarde avec ces yeux-là, tout homme devient le sacrement du Père, le signe visible qui nous donne un accès immédiat et certain à son invisible présence.
Personne n'a jamais vu Dieu, affirme saint Jean (1 Jn 4,12), se faisant l'écho d'un aspect de la foi de ses ancêtres déjà proclamé au moment de l'Exode : « L'Éternel dit : tu ne pourras pas voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre » (Ex 33,20). Même au mont Thabor, les apôtres n'ont pas pu contempler la divinité du Christ. Celle-ci reste cachée aux yeux de chair. Ce qu'ils ont vu, c'est son humanité transfigurée, illuminée, irradiée par la présence du divin. L'icône flamboyante du Toujours-Autre. Mais la vision surnaturelle de Dieu, on ne peut en jouir ici-bas : on ne peut voir Dieu sans mourir. Non pas que de le voir nous fasse mourir – au contraire, cela nous fait vivre ! –, mais parce qu'il faut mourir pour le voir. Mourir à soi-même, à notre prétention de le saisir, de refermer sur lui l'horizon de notre perception. « Noli me tangere ! », « ne me touche pas ! », dit Jésus à Marie-Madeleine (Jn 20,17).
Mais les yeux de la foi – qui sont déjà, dans notre corps mortel, les yeux en formation de notre corps glorieux –, les yeux de la foi, eux, sont capables d'aller au-delà du voile des apparences. Ils peuvent contempler ce que les yeux de l'homme n'ont jamais vu et que son cœur n'a jamais imaginé. Lorsque nous sommes touchés – même fugacement – par le rayon de la sainteté, nous sommes projetés au-delà de nous-mêmes, introduits dans cette présence du Père dont le Royaume n'est pas de ce monde. Alors oui, ce sont les portes du paradis qui s'ouvrent devant nous. Nous avons tous touché, ne serait-ce que du bout du doigt, ce flamboiement furtif qui nous procure le pressentiment de ce que sera la béatitude, en nous faisant “voir” le Père.
Mais humblement, et plus quotidiennement, cette réalité-là, il nous faut la vivre ici et maintenant, dans l'humilité de notre inscription en ce monde, dans la douceur des jours qui passent ou dans l'ardeur des épreuves qui nous assaillissent. Au milieu de nos frères et de nos sœurs. Dieu est partout : à nous de le découvrir dans les gestes qui sont les siens, les regards qui viennent de lui, les sourires où filtre déjà sa sainte lumière. « Qui me voit, voit le Père... »