Viens dehors !

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 5ème dimanche de Carême

Ez 37,12-14 / Ps 129 / Rm 8,8-11 / Jn 11,1-45

Nous voici en présence d'une ultime frontière : celle de la mort qui résume les quatre premières, puisque la mort est la conséquence du mal commis par les hommes, la porte d'entrée dans un mystère de salut qui demeure indicible, la condition même de l'amour vrai qui exige la mort de l'homme ancien et l'expérience d'une peur et d'une douleur à laquelle nul n'échappe. C'est l'histoire de Lazare qui nous y introduit. Inutile de le dire : ce qui lui arrive est unique. Contrairement aux autres frontières que nous avons méditées durant ce carême, et qui peuvent être franchies dans les deux sens, la mort est un passage dont on ne revient pas. En effet, que ce soit la frontière du mal, celle du mystère, celle de l'amour ou celle de la souffrance, elles sont perméables dans les deux sens : on peut commettre le mal, s'en repentir et revenir sur ses pas ; on peut entrer au sanctuaire de l'amour, puis s'en montrer indigne et en être chassé ; on peut connaître la souffrance et en être délivré ; quant à la frontière du mystère, seul Dieu la traverse lorsqu'il se manifeste en nos vies, avant de se retirer dans le silence. Mais le billet pour la mort n'est jamais un billet aller-retour. Ce qui, d'ailleurs, a fait dire à un humoriste : « Ce doit être vraiment bien, au-delà de la mort ; la preuve, c'est que personne n'en est jamais revenu. »

Personne, sauf Lazare. Il est, à ma connaissance, le seul homme qui est mort et a été enterré deux fois dans sa vie. Le seul homme dont on peut visiter ses deux tombes : l'une, dans le village de Béthanie, près du Mont des Oliviers, et l'autre, dans le cimetière paléochrétien de la crypte de Saint-Victor, à Marseille, dont il a été, selon la tradition provençale, le premier évêque. Mais, pour chacun d'entre nous, le royaume de la mort garde bien ses secrets. Ainsi que le confesse quelque part saint Augustin : « Au sujet de nos défunts, de là où ils se trouvent, de ce qu'ils font, il nous faut être sincères : nous n'en savons rien. »

En soi, la mort n'est pas un problème. Comme le rappelle Michel de Montaigne : « Tant que je vis, elle n'est pas là, et lorsqu'elle sera là, moi, je n'y serai plus. » Mais cependant la mort reste un problème pour deux raisons : d'abord, elle peut toucher l'un de mes proches et me jeter dans le désarroi, comme Marthe et Marie-Madeleine, les deux sœurs de Lazare ; ensuite, parce que ma propre mort ne cesse de consulter sa montre et se rappelle à moi de multiples manières : par l'expérience de ma fragilité, par les échecs, la déception, la maladie ou, simplement, par cette solitude intrinsèque dont personne, jamais, ne peut rompre le verrou.

Mais alors, que nous dit cet Évangile ? En quoi nous concerne-t-il, puisqu'il s'agit d'un fait unique qui ne se reproduira probablement jamais dans l'histoire des hommes ? Peut-être veut-il nous dire que Jésus n'attend pas le moment de la mort pour nous appeler hors du tombeau, de ces multiples tombeaux où, si souvent, l'homme s'enterre, en pleine vie. En fait, Dieu ne supporte pas la mort… ! Comment le pourrait-il, puisqu'il est lui-même la Vie. Jésus non plus, d'ailleurs, ne la supporte pas. Devant elle, il verse des larmes amères. C'est que la mort est redoutable : elle nous arrache à la vie… et la vie, c'est Dieu lui-même. La conscience de la mort, lorsqu'elle nous saisit, nous laisse sans espoir. Elle nous laisse même sans Dieu. « Le séjour des morts ne te loue pas ; la mort ne te célèbre pas ; ceux qui descendent dans la fosse n'espèrent plus en ta fidélité », s'écrie le prophète Isaïe (Is 38,18). Jésus lui-même l'a expérimenté sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné. » La mort, c'est la vie qui nous lâche la main. C'est la victoire du néant. Je dis qu'elle nous prive de Dieu puisque, pour nous y rejoindre, Dieu veut d'abord nous en tirer.

Mais la vie elle-même n'est-elle pas un mystère ? En vain nous essayons d'en contenir les flots, cherchant à refermer nos doigts sur elle. La vie est insaisissable et même les scientifiques ne peuvent la définir qu'en parlant de ses fonctions. Mais son mystère n'est pas à notre portée. Tels des papillons affolés, nous nous heurtons à cette cloison qui nous sépare de la lumière. Chacun de nous pressent que la réalité est bien plus vaste que ce que nous en percevons. En fait, non seulement il y a quelque chose au-delà, mais ce qui est vraiment se trouve toujours au-delà de ce que nos yeux peuvent discerner, de ce que nos mains peuvent toucher. Notre véritable identité – le nom qui nous sera révélé, lorsque nous serons aussi appelés hors du tombeau – appartient à cet au-delà : cet infini qui est inscrit en nos cœurs et nous attire sans cesse vers lui. Ce que nous sommes, nous ne le sommes que sur le versant invisible de notre histoire. Et c'est de ce côté-là que nous devons nous tourner…

Mais le drame de l'existence est qu'elle s'érige en marge de l'essentiel, sur du vent, dans la fuite d'un néant qui, de toute manière, finit par nous rattraper. Sans le Christ, notre perte est certaine. Nous sommes en prison dans cette existence, en attente du jour de notre libération qui est le jour du Christ. Et il est vain de chercher une clef pour ouvrir la porte de ce cachot : évidemment, elle est à l'extérieur. Le Ressuscité la tient dans sa main. Par contre, ce que nous pouvons faire – outre contempler le soleil par l'étroite meurtrière de ce tombeau où nous gisons, nous les morts-vivants –, c'est de préserver l'espérance et de venir en aide à nos compagnons de captivité, à la manière de François-Xavier Van Thuân, cet évêque placé en isolement dans la prison de Phu Khanh, au Viêt Nam, et qui a célébré sa messe, par cœur, tous les jours durant treize ans, avec un simple croûton de pain. Sublimes et dérisoires, nos moyens de survie ne sont pas des leurres, mais la victoire éclatante de l'espérance.

Le mystère de la mort, c'est l'écart entre le Vendredi saint et le jour de Pâques que nous vivrons bientôt. Le Vendredi saint, qui résume notre condition actuelle : celle du sacrifice et de la passion, de l'affrontement inéluctable avec la mort, celle de notre point de vue actuel, indépassable en soi, puisque nous y sommes enchaînés. Aux jours de la Passion, le regard des disciples – et le nôtre aussi – se voile soudainement et, à travers l'opacité de ce rideau fermé, on ne le voit pas encore, l'éclat de la Résurrection. Mais lorsque celui-ci se met à resplendir, on oublie aussitôt les jours de la Passion et on se réjouit. Entre les deux, entre l'horreur de la Passion réitérée et la gloire du matin de Pâques, il y a le Grand Samedi qui est un temps de silence infini, comme un gouffre qui s'ouvre, comme une immense question. Nous ne pouvons que nous abîmer dans la contemplation de cet écart : il est, pour nous, infranchissable. C'est dans cet espace du Samedi saint que se tient forcément notre réflexion, entre deux évidences : celle de la défaite et celle de la victoire ; celle de la mort qui nous assaille et celle d'une vie éclatante où son aiguillon sera désarmé.

Peut-être que la véritable attitude chrétienne devant la mort est de parvenir à équilibrer en nous le désir de vivre et le désir de mourir. Le désir de mourir : d'échapper aux limites qui contraignent cette vie où gémit le besoin d'une impossible plénitude ; mais aussi le désir de vivre : de cultiver, dans l'humble jardin de notre existence, cette semence d'éternité remise aux mains de notre patience. Dans ses Demeures de l'âme, Thérèse d'Avila dit que, dans la sixième demeure, l'âme n'a qu'une seule pensée : échapper à ce monde et rejoindre l'Époux ; mais qu'une fois parvenue à la septième et dernière demeure, elle renonce à ce désir, comprenant qu'elle se trouve là où Dieu veut qu'elle soit. Si le désir de vivre dépasse celui de mourir, on s'enferme dans une étroite vision de la vie, où seule importe la pérennité de sa forme actuelle. Et si le désir de mourir est plus grand que le premier, on se condamne à une plainte sans fin, succombant à la tentation de cultiver la douleur et de la transformer en souffrance, de nous enfermer en elle, incapables de porter notre regard au-delà des reliefs accidentés de la vie et de voir que la lumière pointe déjà à l'horizon.

Enfin, je voudrais terminer en donnant la parole à un homme de Dieu qui, lui, se trouve déjà au-delà de cette lumière qui nous éblouit et nous aveugle : le regretté Ambroise-Marie Carré, dominicain bien connu, chez qui on a retrouvé cette magnifique prière : « S'il te plaît, Seigneur, à la pensée de la mort, à l'approche de la mort, ne me retire pas le don de la joie. Que la fragilité de mon corps et sa lente usure ne fassent jamais pâlir mon sourire, n'altèrent jamais ma vaillance intérieure. Parce que je suis le réceptacle de ta vie, je voudrais que cette vie rayonne autour de moi jusqu'en la minute inimaginable où je m'endormirai sur ton épaule. »

Jean Jouvenet, La résurrection de Lazare, 1706. Domaine public.