Une loi écrite dans le cœur
Dt 30,10-14 / Ps 68 / Col 1,15-20 / Lc 10,25-37
Moïse dit au peuple : « Écoute la voix du Seigneur ton Dieu… en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans le livre de la Loi » (Dt 30,10). Si l’on suit de près ses recommandations, il s’agit d’abord d’écouter la voix du Seigneur. Cette voix est celle qui résonne au plus profond de notre cœur, dans les splendeurs de la création et les conseils de ceux qui nous entourent et qui sont, eux aussi, guidés par l’Esprit. C’est ainsi que, de tout son cœur et de toute son âme, on revient au Seigneur : à ce pasteur attentif qui nous guide au son de sa voix. Mais cela, il faut le faire tout en observant les commandements et les décrets inscrits dans le livre de la Loi, c’est-à-dire dans la Bible et, tout particulièrement pour nous, dans le Nouveau Testament. En effet, l’Écriture est normative, mais l’appel à la sainteté va plus loin que les normes… sans toutefois y contrevenir.
Saint Thomas d’Aquin enseigne – dans le Livre des Sentences ou son Commentaire sur l’Épître aux Romains – que, pour chaque homme, le dernier recours réside en sa conscience et qu’il ne peut pas aller contre elle sous peine de péché, même si celle-ci est objectivement erronée. Nous devons prendre au sérieux cet avertissement, car le Seigneur nous a fait le don de cette liberté intérieure qui procure à l’homme l’intime conviction de ce qu’il doit faire en vue de ce qu’il estime être le plus grand bien. Cependant, le discernement reste nécessaire. Et il peut s’effectuer en ayant recours aux leçons de l’Écriture. « Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte » (Dt 30,11). Les préceptes de la Loi, s’ils sont reçus dans un cœur brûlant d’amour et une conscience sagement éclairée par la vérité, ne sont pas au-dessus de nos forces. Ce qu’ils nous demandent est certes surhumain – comme, par exemple, aimer nos ennemis – mais cela n’est pas hors de notre portée.
« La loi n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : qui montera pour nous la chercher ? » (Dt 30,12). Elle serait aux cieux et demeurerait inaccessible s’il s’agissait de préceptes édictés d’en haut avec l’obligation d’y conformer notre nature indocile. Dieu nous laisserait alors dans une situation désespérée, condamnés à échouer dans notre tentative d’atteindre le salut. Non : « La Loi est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur » (Dt 30,14). Il s’agit de cette loi annoncée par le prophète Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. Je mettrai en vous mon esprit, je ferai que vous marchiez selon mes lois, que vous gardiez mes préceptes et leur soyez fidèles » (Ez 36,26-27).
Le Psaume que nous venons d’entendre le redit à sa façon : « Moi, je te prie, Seigneur : c’est l’heure de ta grâce ; dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi, par ta vérité redresse-moi » (Ps 68,14). Ce salut qui nous redresse est littéralement celui qui nous « ressuscite » en nous tirant de cette mort spirituelle dans laquelle le péché nous a plongés. En nous remettant debout, le Seigneur nous donne la force de poursuivre sur ses pas, pour parvenir aux parvis du Saint Palais de Gloire. Car le Seigneur est le Dieu des vivants. « En lui – nous dit saint Paul – tout fut créé, dans le ciel et sur la terre : les êtres visibles et invisibles » (Col 1,16).
Tout est créé par le Verbe de Dieu : les réalités visibles – celles au milieu desquelles nous nous efforçons d’ouvrir notre chemin, en dépit des difficultés – et les réalités invisibles – celles qui ne sont pas de ce monde et qui, invisiblement, nous soutiennent dans ce combat. « Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église » (Col 1,18). C’est par lui que tout subsiste dans la vie, c’est-à-dire dans ce dynamisme vital qui mène les choses à leur aboutissement, qui est de retrouver, dans la gloire, leur innocence primordiale. Et cela, il peut le faire, puisqu’il est avant toute chose visible, antérieur au péché des origines et témoin de l’ordre originel de l’univers. Mais il n’est pas seulement la racine de tout ce qui existe, il en est aussi l’accomplissement : la tête de l’Église, qui figure ici cette immense « ré-capitulation » (de capita : la tête), dans laquelle la création retrouvera la grâce qu’elle avait dès le commencement.
« Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel » (Col 1,18-19). Cette plénitude des fins dernières n’est pas une vaine projection, le rêve d’hommes qui souffriraient de leurs limites infranchissables. Elle est d’ores et déjà manifestée en la personne de Celui qui a tout récapitulé en lui et qui devient ainsi l’icône vivante de ce qui nous attend et que Dieu a préparé depuis la fondation du monde. Ce que nous serons, ce que nous sommes appelés à être dès à présent, nous le contemplons dans la perfection du Christ manifestée à la face des nations.
Dans l’Évangile, un homme vient vers Jésus. Il lui demande : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » (Lc 10,25). Celui qui pose cette question a bien compris que la simple observation des décrets et des commandements n’est pas suffisante pour atteindre la vie éternelle. Quelque chose y manque, et cette chose est justement la manifestation de cette vie qui, à partir de notre avenir, irradie notre être et touche notre cœur, y fondant la certitude que l’objectif peut être atteint. Comme le dit Richard Bach : « La seule chose qui te sépare du but que tu t’es fixé est l’ignorance, qu’au fond de toi, tu y touches déjà. »
Jésus répond au docteur : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? » (Lc 10,26). Comme toujours, il prend comme point de départ le lieu où se trouve son interlocuteur. Celui-ci lui parle de la Loi, il lui répond sur le terrain de la Loi. Mais ceci, afin de l’amener lui-même, de manière très socratique, à ses propres apories, à ce qui manque à son raisonnement encore trop humain. Le cœur de l’homme aspire à quelque chose qui soit vraiment nouveau et qui vienne transformer sa vie en ses plus grandes profondeurs. Alors Jésus ajoute : « Fais ainsi et tu vivras » (Lc 10,28). On voit, à travers cette réponse, que l’observation de la Loi est une voie qui conduit à la vie. Mais ce n’est pas encore la vie éternelle. Jésus va maintenant lui démontrer, par une parabole, ce qui manque à son « système moral ». Car le système moral n’est qu’un contenu qui peut être salutaire, mais qui demande à être rempli par quelque chose qui ne vient pas de l’effort humain, mais du don de Dieu.
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho » (Lc 10,30). Comme dans toute parabole, chaque élément utilisé se revêt d’une valeur symbolique. Ici, Jéricho, c’est la cité terrestre, et Jérusalem la cité céleste. Le chemin qui va de l’une à l’autre – ainsi que l’explique Origène – est un chemin qui descend. Par sa nature blessée, l’homme est dans un processus de déchéance. C’est sur cette voie périlleuse qu’il est attaqué par des bandits qui vont le dépouiller de ce qui lui appartient : sa dignité de fils de Dieu.
En touchant à cela, les forces maléfiques le meurtrissent gravement et le laissent à moitié mort. Un prêtre et un lévite passent par là, mais ne s’en occupent pas. Tous deux sont pourtant les garants de la loi écrite, mais ils se montrent incapables de le secourir. Le Samaritain, au contraire – qui, lui, n’applique pas les préceptes de la Loi juive – voit le pauvre abandonné sur le bord du chemin. Il le voit et est saisi de compassion. Il soigne les blessures de sa nature déchue avec de l’huile et du vin (cf. Lc 10,34) : c’est la matière des sacrements, l’huile de l’onction reçue au baptême ou à la chrismation, et le vin de l’eucharistie. Quant à l’auberge où il conduit le pauvre homme, c’est évidemment l’Église, où il retrouvera la santé de l’âme et du corps.
Voyant que l’homme a compris le message, Jésus lui dit simplement : « Va, et toi aussi, fais de même. » Ce qui signifie de toute évidence : ne te satisfais pas d’une loi qui peut être hypocrite et ne servir qu’à te donner bonne conscience ! Va plus loin ! Franchis le pas de l’amour, n’hésitant pas à te compromettre, afin de voler au secours de ceux qui sont atteints dans leur intégrité et dont la vie est en péril. Et n’oublie pas que tu ne te sauveras que par leur intermédiaire, car c’est par eux que Dieu a décidé de te donner sa grâce. Comme cela est précisé, notamment, dans le rituel du mariage : « Que votre maison – c’est-à-dire votre cœur – soit ouverte aux pauvres et aux indigents et que ceux-ci vous reçoivent un jour dans la gloire du paradis. »