Une communion d’amour

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour la Solennité de la Sainte-Trinité

Ex 34, 4-9 / Dn 3, 52-55 / 2 Co 13, 11-13 / Jn 3, 16-18

Dans la célébration de ce jour, nous avons l’occasion de méditer et de comprendre un peu mieux ce que nous enseigne le disciple bien-aimé : à savoir que « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8). En effet, notre Dieu est amour non seulement parce qu’il est bon avec nous, parce que l’amour émane de lui et qu’il le répand autour de lui, mais parce qu’il est amour en lui-même, que son essence même est l’amour. Dieu, le Dieu en qui nous avons placé notre foi, est lui-même communion d’amour entre trois Personnes unies entre elles de telle manière qu’elles ne sont qu’un seul Dieu.

Par conséquent, nous ne confessons pas « un seul Dieu en trois personnes », mais bien « trois personnes qui ne sont qu’un seul Dieu ». En effet, le mystère que l’Église célèbre aujourd’hui n’est pas celui d’une sorte de divinité préexistante qui se révélerait à nous sous la forme de trois personnes. Il n’y a aucun Dieu qui se cacherait derrière la Sainte-Trinité et les trois personnes divines ne sont pas des modalités sous lesquelles ce Dieu se manifesterait à nous. Ce genre d’hérésie a été sévèrement condamné par l’Église, et cela dès le IIIe siècle.

Non, le mystère que nous fêtons est bien plus beau que cela… et bien plus mystérieux. Il faut le dire et le redire : le Dieu que nous adorons, le Dieu avec lequel nous entrons en relation, le Dieu que nous prions et qui nous aime, le Dieu qui nous a créés et nous a sauvés du péché et de la mort est un Dieu personnel. Il n’est pas une vague divinité, une espèce de principe insaisissable diffusé dans l’éther. Non, en Dieu il n’y a rien d’autre que ces trois Personnes que nous connaissons comme le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Les Personnes divines ne font qu’un, parce qu’elles possèdent la même et unique plénitude de l’Être divin. Dieu lui-même est communion. Tel est peut-être son plus grand secret…

Et ces personnes sont des personnes au plein sens du terme. Elles le sont bien plus que nous : caractérisées par une conscience, une liberté et une capacité d’entrer en relation les unes avec les autres, puisque c’est là ce qui leur est propre. Il existe trois sortes de personnes : les personnes divines, les personnes angéliques et les personnes humaines, les plus imparfaites de toutes. Seules des personnes sont capables de tisser entre elles des liens d’amour.

Lorsque nous connaissons Dieu, nous n’entrons pas en relation avec une espèce d’essence divine, nous entrons en relation avec le Père, ou avec le Fils, ou avec le Saint-Esprit. C’est pour cela que nous pouvons établir, avec chacune de ces trois personnes, une relation d’amour, une relation vraie et réciproque, une relation qui a ses exigences et est capable de nous procurer une immense joie.

On avait déjà eu l’intuition de cela dans l’Ancien Testament, en dépit de la mission d’Israël de défendre farouchement le monothéisme au milieu de peuples qui, tous, sans exception, étaient polythéistes. Par exemple, dès le récit de la création, on est surpris d’entendre Dieu parler au pluriel : « Faisons l’homme à notre image. » On a l’impression d’assister à un colloque au sein même de la Trinité. On connaît aussi le récit de Dieu se manifestant à Abraham, au chêne de Mambré, sous la forme de trois anges ; thème repris par Andreï Roublev dans sa fameuse icône de la Sainte-Trinité que l’on affectionne de manière particulière en ce monastère. Et puis, rappelons aussi cette habitude juive de désigner Dieu comme le « trois fois saint ».

D’ailleurs, cette même idée se retrouve dans nombre de religions, où l’on voit fleurir toutes sortes de triades divines : la Trimûrti hindoue : Brahma, Vishnu et Shiva ; la triade grecque : Zeus, Poséidon et Hadès. Les Celtes représentaient leur divinité principale par le Tribann, un diagramme composé de trois lignes convergentes. Dans les cultures amérindiennes, on retrouve cette même intuition : les Incas, par exemple, vénéraient un dieu suprême, Illapa, le tonnerre, qui se décomposait en trois personnes : le père, le fils aîné et le fils cadet. Le thème est omniprésent. Il ne s’agit pas là, bien entendu, du mystère de la Sainte-Trinité tel que nous le confessons, mais de préfigurations par lesquelles l’humanité a exprimé ce lent processus qui permet à tous les peuples de se préparer à l’accueil de l’Évangile.

La Trinité est à l’origine de notre foi. La raison n’y entend rien et il n’existe aucun moyen de faire entrer dans nos catégories logiques que trois personnes distinctes puissent ne former qu’un seul Dieu. Il est vain de vouloir l’expliquer. C’est un de ces sujets où la raison atteint ses limites, où il ne nous reste plus qu’à accomplir le sacrificium intellectus : le sacrifice de cette intelligence qui cherche à tout ramener à ses catégories. Un de ces cas où, sur le rivage du mystère, la seule chose que nous puissions faire est de tomber à genoux et d’entrer en adoration. Face à cet abîme, nous sommes invités à contempler, en Dieu, un dialogue ineffable, une sorte de cantique à trois voix. Mais c’est là un mystère réservé au cœur et non à l’entendement.

Face à cela, nous sommes en présence de la source de toute communion. Comme le Père, le Fils et l’Esprit Saint, par la vertu de l’amour inimaginable qui les unit, ne forment qu’un seul Dieu, nous sommes invités à être, nous aussi, en communion les uns avec les autres, afin de nous rapprocher le plus possible de ce foyer ardent de l’Amour qu’est la Trinité. La seule façon d’y comprendre quelque chose est de se laisser engloutir dans ce mystère.

Sainte Élisabeth de la Trinité disait que les relations entre les trois Personnes divines sont si amples qu’elles englobent toutes nos relations amoureuses. Cela signifie que l’exercice de l’amour nous projette au sein même de la Très Sainte-Trinité. Nous sommes bien loin de cette compréhension de l’amour qui s’accomplit comme un devoir et qui réclamerait une récompense en échange. En vérité, l’amour est à lui-même sa propre récompense. Si nous sommes plongés dans la fournaise de l’amour divin, embrasés par la lumière de la Très Sainte-Trinité, que pouvons-nous attendre d’autre ?

Source de la Sainteté, la Trinité que nous célébrons aujourd’hui est aussi le but de notre vie spirituelle. C’est en elle que l’ensemble de la création trouvera son accomplissement, puisque, comme l’enseignent saint Athanase et plusieurs autres Pères : « Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu. » Dans la communion des saints, qui n’est rien d’autre que l’extension du mystère de Dieu à tous les hommes, nous parviendrons à la pleine compréhension et à la glorieuse célébration de ce mystère par lequel, selon les mots de saint Paul, « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28).

Pour l’heure, ce qui nous est donné est cette sainte Présence. Sans que nous puissions l’imaginer, la mettre en image ou lui donner une forme, cette représentation est d’ailleurs strictement interdite dans l’iconographie traditionnelle, nous pouvons l’aimer comme le plus grand des mystères. L’amour, de manière générale, n’est peut-être d’ailleurs rien d’autre que cette disposition au mystère, puisque même les êtres que nous aimons en ce monde, même chacun d’entre nous, est un mystère incommensurable pour l’entendement qui ne voit les choses que par le petit bout de la lorgnette. Ce n’est pas par la connaissance que nous sommes sauvés et introduits dans le mystère de la Trinité, mais par l’amour qui vient d’elle et qui ne demande qu’à nous embraser.

Albrecht Dürer, L'adoration de la Sainte Trinité, 1510. Domaine public.