Un seul Juste

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 17ème dimanche du Temps Ordinaire

Gn 18,20-32 / Ps 137 / Col 2,12-14 / Lc 11,1-13

Il tient au cœur d'Abraham – qui est un homme juste – de tenter de sauver les populations accusées pour leurs forfaits (cf. Gn 18,23-32). Dans cette espèce de marchandage qu’il entreprend, il a recours à la miséricorde divine pour éviter que le châtiment ne retombe sur les hommes. On sent que lui-même est habité par la crainte du Seigneur et, à chacune de ses interventions, il s’excuse d’importuner Celui qui tient entre ses mains le destin de l’humanité : « J’ose m’adresser à mon Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre. » Et ensuite : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère, si j’ose parler encore. » Il marche sur des œufs, de crainte d’offenser la majesté du Tout-Puissant et d’être lui-même puni pour oser intervenir en faveur de ceux qui ont été condamnés. Mais, au fond, s’il le fait, c’est bien parce qu’il croit en l’amour de Dieu, par-dessus tout.

Et on assiste à sa stratégie qui consiste à faire baisser le nombre de justes requis pour que toute la ville puisse être sauvée. « Et s’il n’y en avait que cinquante, ou quarante, ou trente, ou même vingt ? » Et la réponse de Dieu est toujours la même : « Grâce à ceux-là, je renoncerai à détruire la ville. » Finalement, Abraham s’arrête au nombre de dix, jugeant plus prudent de ne pas aller au-delà. On se demande, vu le succès de son plaidoyer, pourquoi il n’a pas continué. De fait, il n’avait pas le droit d’aller plus loin. Ce dernier pas revenait à celui dont Abraham s’est réjoui de voir le jour : le Fils de Dieu. C’est lui qui allait dévoiler aux hommes l’immensité de la miséricorde divine, en nous montrant que, même en vertu d’un seul juste, Dieu sauverait l’humanité tout entière. Mais ce juste capable de mettre un terme à la malédiction, d’effacer le billet de notre dette en le clouant au bois de la croix, ce ne pouvait être que le Juste par excellence, celui qui résume en lui toute justice : le Christ, notre Seigneur.

Ce qui compte n’est donc pas le nombre de justes, mais la qualité de leur justice. Dieu n’appartient pas au règne de la quantité ; il ne voit que le cœur de l’homme – de chaque homme – et, en particulier, le cœur des saints, où se reflètent la splendeur de sa justice et l’irradiance de sa miséricorde. Ainsi que nous le demandons dans le Canon eucharistique : « Accorde-nous, par leur prière et leurs mérites, d’être toujours et partout forts de ton secours et de ta protection. » Ce n’est pas par la vertu de nos soi-disant mérites que nous serons sauvés, mais bien par les mérites des saints, car les saints ne sont rien d’autre que la présence et l’action de Dieu qui se déploie au milieu de nous. Personne ne se sauve lui-même !

Et le salut opéré par le Christ, et par ceux qui continuent à rendre présent le mystère de son Incarnation, l’efficacité de ce salut, n’est plus l’effet d’une Loi – qui ne fait jamais que mettre en valeur le péché (Rm 3,20) – mais d’une adhésion plénière à l’action du Sauveur, qui s’inaugure dans la foi et culmine dans la sainteté. Et c’est dans le mystère du baptême – nous venons de l’entendre – que nous sommes mis au tombeau avec le Christ, afin de ressusciter avec lui (cf. Col 2,12). Il ne s’agit pas seulement de l’observer et d’essayer de calquer notre action sur la sienne, comme on le fait avec n’importe quel maître, mais de nous laisser engloutir dans cet océan de grâces qui vient de lui et qui, seul, est capable de tout transfigurer. « Vous étiez des morts, mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ » (Ep 2,5).

C’est ainsi que s’éclaire cette étrange parole rapportée dans le Livre de la Genèse où Dieu déclare : « Je veux descendre pour voir si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi. Et si c’est faux, je le saurai » (Gn 18,21). Pourquoi Dieu aurait-il besoin de “descendre” ? Nous venons de l’entendre dans le psaume que nos sœurs ont chanté : « Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble » (Ps 137,6). Il voit tout, de là où il se trouve, et n’a nul besoin de descendre sur terre pour vérifier quoi que ce soit. Bien entendu ! Mais Dieu ne se contente pas d’observer l’histoire de son trône céleste ; par l’Incarnation de son Fils, il descend jusqu’à nous et entre dans la sphère de notre existence, afin d’y enraciner le salut.

Jésus le rappelle dans la prière qu’il enseigne à ses disciples : « Notre Père est aux cieux. » Son Royaume n’est pas de ce monde. Aucune commune mesure n’est possible entre la perfection de son Royaume et la misère du nôtre. Mais cette gloire qui nous est étrangère, le Père a voulu en illuminer la création, afin que celle-ci retrouve la mémoire de ce qu’elle était, lorsqu’elle est sortie des mains du Créateur : la mémoire de son innocence première. Et seul le plus beau des enfants de l’homme (cf. Ps 45,2), seul celui qui a toujours gardé intacte la volonté initiale du Père, pouvait réaliser ce miracle de réminiscence. Seule l’ineffable tendresse de son baiser pouvait éveiller l’humanité endormie par le péché, la relevant de terre et lui ouvrant le ciel.

Tout ce mystère de salut, Jésus l’a résumé dans la prière dominicale, la prière du Seigneur. Lui qui est venu réconcilier le ciel et la terre, nous lègue cette oraison appelée à devenir l’étalon de toute prière (cf. Mt 6,9-13). Or, le Notre Père est constitué de sept pétitions. On le sait, dans la Bible, le chiffre 7 est considéré comme le nombre parfait. Il est un symbole de la plénitude, unissant en lui le chiffre 3 – qui représente le ciel – et le chiffre 4 – qui représente la terre. En hébreu, pour désigner l’univers, on dit simplement “le ciel et la terre”. Et c’est sur ce modèle qu’est construit le Notre Père, qui unit les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales.

Si les premières régissent notre relation à Dieu à qui nous devons notre foi, notre espérance et notre charité, les quatre autres gouvernent nos relations humaines, les liens que nous tissons avec nos prochains, envers lesquels nous devons faire preuve de justice, de force, de tempérance et de prudence. Et c’est ce que mettent en lumière les sept demandes du Notre Père : trois dans la première partie, en lien avec le ciel, et quatre dans la seconde, en lien avec la terre. Dans le premier groupe, on demande d’abord à Dieu que son Nom soit sanctifié, ce qui est le propre de la vertu de foi qui reconnaît Dieu, qui le nomme et le vénère. On exprime ensuite le vœu que son règne vienne, motif par excellence de la vertu d’espérance. Enfin, en souhaitant que sa volonté – qui est l’amour – règne sur la terre comme elle règne au ciel, on invoque l’établissement du règne de la charité.

Dans le second groupe, on commence par quémander notre pain quotidien : ce don renouvelé chaque jour exige la confiance en Celui qui nous nourrit et l’interdiction de faire des provisions (cf. Ex 12,10), comme si l’on était obsédé par le manque ; c’est donc bien à la vertu de tempérance que l’on fait appel, elle qui nous enseigne à faire un bon usage de nos biens. La vertu de justice est ensuite sous-entendue, puisque l’on supplie Dieu de remettre nos dettes comme nous-mêmes les remettons à nos débiteurs. C’est, ensuite, par la vertu de prudence que nous sommes préservés de la tentation qui peut se cacher derrière de multiples réalités. Finalement, c’est bien par la force – en particulier celle des saints – que l’homme est délivré du mal.

Voilà : dans cette prière qui jaillit de son cœur, Jésus s’adresse au Père pour lui demander que son Règne vienne sur la terre comme au ciel. Peut-être, ce jour-là, voulait-il simplement montrer à ses proches comment prier de manière spontanée, en laissant son cœur déborder, plutôt qu’en se contentant de « rabâcher comme le font les païens » (Mt 6,7). Mais ces mots qui surgissent de la bouche du Seigneur, les apôtres ont tenu à en garder la mémoire, voyant la beauté qui habite cette oraison. Ils en ont pris note et l’ont transmise à toute l’Église. Pour chacun des croyants, elle est devenue la première de toutes les prières. Celle par laquelle nous nous en remettons entièrement au Père, afin qu’il nous pardonne nos péchés et, qu’en vertu du seul Juste qui intercède pour nous, il nous délivre de tout mal. Ainsi soit-il !

Le Guerchin, Abraham répudiant Agar, 1656. Domaine public.