Un royaume de prêtres
Ex 19,2-6 / Ps 99 / Rm 5,6-11 / Mt 9,36 - 10,8
Par l’intermédiaire de Moïse, sur la montagne du Sinaï, le Seigneur a signé une alliance avec son peuple : « Vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples, car toute la terre m’appartient ; mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres » (Ex 19,6). Or, le peuple d’Israël n’a pas été choisi par Dieu en vertu d’une supériorité morale, mais par amour, en raison du danger qu’il courait d’être exterminé par le Pharaon. C’est pour cela que Dieu le place sous la protection de ses ailes. Il n’a pas été élu parce qu’il était saint, mais il devient saint par le fait d’être élu.
Mais comment devons-nous comprendre ce que Dieu leur dit alors : « Vous serez pour moi un royaume de prêtres. » C’est en les consacrant, en les rendant saints, que Dieu les sauve. En hébreu, le mot “saint” – kadosh – signifie “séparé”, “mis à part”. Israël est mis à part des autres peuples. « Ce peuple est un peuple qui a sa demeure à part et qui ne fait point partie des nations », lit-on au Livre des Nombres (Nb 23,9). Israël est ainsi réservé pour un destin particulier et, par le fait même, consacré par le Seigneur en vue de la mission qui lui sera conférée. « Il nous a faits, et nous sommes à lui, nous, son peuple, son troupeau », vient de chanter le psalmiste (Ps 99,3).
Or, cette mission qui lui est confiée n’est rien de moins que le salut du monde. Cela a toujours été présent à la conscience juive. Lorsqu’ils ne sont pas claquemurés dans une compréhension sectaire de leur dignité, les Juifs savent parfaitement que l’élection dont ils ont bénéficié les oblige à être, au milieu des nations, une semence de salut pour la terre entière. Le saint n’est jamais mis à part pour être racheté, lui seul, mais pour être, au milieu des autres, le signe vivant de ce salut qui l’a tiré de la masse pour en faire un phare qui guidera les autres.
Selon l’Écriture, cette consécration du peuple juif est celle du sacerdoce, terme qui vient du latin. Le prêtre est celui qui est doté du sacré, sacer “sacré” et dotare “doter” ; en conséquence, il est aussi celui qui peut “donner le sacré”, rendre saint, ou encore sanctifier. Son rôle est de consacrer le peuple. Le premier prêtre, c’est évidemment le Christ lui-même qui, par le Sacrifice offert sur l’autel de la Croix, accomplit le salut du monde. « Par la mort de son Fils, nous avons été réconciliés avec Dieu », écrit saint Paul aux Romains (Rm 5,10). « Aussi serons-nous sauvés en ayant part à la vie qu’il nous donne », lui le Grand Prêtre devant l’Éternel.
Le rôle d’Israël, en tant que royaume de prêtres, est la préfiguration de ce mystère. Sa mission est de contribuer à la sanctification de l’humanité tout entière. C’est des Juifs que vient le salut, dit Jésus à la Samaritaine (cf. Jn 4,22). Non par le fait d’une exemplarité – ils sont porteurs de nombreux péchés, comme le reste des hommes –, mais en vertu de cette consécration qui, à travers eux, ouvre sur le monde les écluses de la sainteté.
Mais alors, pourquoi Jésus dit-il, au moment de sa rencontre avec la Cananéenne à laquelle il refuse de porter secours : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » ? Et, aujourd’hui, nous venons de l’entendre annoncer aux douze apôtres qu’il a choisis et qu’il envoie en mission : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 10,5-6).
Pour bien comprendre l’Évangile de ce jour, il faut le replacer dans le contexte où il apparaît chez Matthieu. En effet, celui-ci s’emploie à mettre en valeur un aspect fondamental de la vie de Jésus : afin de nous sauver, celui-ci a assumé la plénitude de la condition humaine. Or, pour ce faire, il a dû aussi en assumer un aspect essentiel : celui qui veut que l’homme découvre progressivement son identité et le sens de sa vocation. Sans cela, l’humanité de Jésus serait feinte et notre salut, compromis. C’est cette progression que Matthieu met en valeur, lorsqu’il nous montre le Christ comprenant peu à peu son rôle messianique qui ne concerne pas les seules brebis d’Israël, mais qui va se voir investi d’une dimension universelle.
Mais une objection pourrait ici se présenter : une plénitude de connaissance serait-elle incompatible avec la condition humaine ? Non, bien sûr ! Les saints du ciel qui contemplent l’essence de Dieu ne cessent pas pour autant d’être des hommes, puisque c’est en leur humanité qu’ils ont été hissés jusqu’au ciel. Une plénitude de connaissance n’est donc pas incompatible avec une véritable condition humaine. En revanche, une telle connaissance acquise, sans limites, dès le commencement, serait, elle, en flagrante contradiction avec la condition humaine telle que nous la vivons et telle que le Christ lui-même l’a vécue sur la Terre. L’enfant de la crèche n’était pas déjà docteur en physique nucléaire, en chimie quantique ou en biologie moléculaire... Comme tout un chacun, il a dû apprendre à marcher, à parler, à prier, etc.
En outre, la comparaison avec l’état glorifié des saints qui sont au paradis n’est pas soutenable. Leur condition n’est pas celle de Jésus qui se fait esclave de la condition humaine. Eux n’ont plus à passer par la mort, alors que lui, si ; eux n’ont plus rien à apprendre, alors que l’homme Jésus le fait tout au long de sa vie, y compris au sujet de sa mission divine. Il est certes possesseur de la plénitude de sa divinité ; mais il est nécessaire, pour vivre pleinement son humanité, qu’il ne découvre cela que peu à peu, que sa conscience divine soit momentanément voilée à sa conscience humaine. Il accepte cela en vivant la vie des hommes, avant de rejoindre cette gloire dont il s’est volontairement dépouillé, demandant à son Père, la veille de sa Passion, qu’elle lui soit restituée (cf. Jn 17,5).
Le passage de l’Évangile dont on nous a fait la lecture aujourd’hui se situe tout au début de la mission de Jésus. Celle-ci vient de commencer. Il nous est dit, au chapitre IV de Matthieu, que « Jésus se mit à parcourir toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues et proclamant la Bonne Nouvelle du Royaume » (Mt 4,23). Son premier lieu de prédication, ce sont les synagogues, car sa parole est d’abord destinée aux Juifs. D’ailleurs, les chapitres suivants – les cinquième, sixième et septième – ne font que retranscrire le discours de Jésus qui s’adresse à ceux qui sont venus l’écouter. Au terme de quoi, on le voit accomplir son premier miracle de guérison et rendre la santé à un lépreux. C’est juste après qu’intervient un épisode qui nous intéresse particulièrement, dans le cadre de notre réflexion de ce jour : la fameuse rencontre avec le centurion. Là aussi, après lui avoir initialement refusé son aide, le Messie fait une expérience qui le surprend lui-même. En entendant ce que cet homme lui dit, il est dans l’admiration et fait cette surprenante déclaration : « En vérité, je vous le dis, je n’ai jamais trouvé une telle foi en Israël » (Lc 7,9).
Mais de quoi parle-t-il en disant cela ? Il ne se réfère évidemment pas aux croyances de cet homme : comme tous les Romains, celui-ci voue sans doute un culte à Vénus, à Mercure ou à Jupiter. Mais ce que Jésus admire, c’est la foi qu’il manifeste en tant que confiance, en particulier, dans ce cas, sa certitude que Dieu peut l’aider dans son malheur. De cela, le soldat ne doute pas ! Cette rencontre a vraisemblablement ébranlé Jésus, mais nous voyons qu’il continue à penser que sa mission se limite aux brebis d’Israël. Ce n’est que peu à peu que sa conscience divine va illuminer sa conscience humaine, afin de le conduire à la pleine connaissance de ce que le Père attend de sa vie parmi les hommes. Et c’est bien plus tard, au chapitre XV, que son dialogue avec la Cananéenne le convaincra d’accueillir la plénitude de son rôle comme sauveur de toute l’humanité. Avec lui, la médiation du peuple juif cesse... Désormais c’est lui – et lui seul – qui devient le médiateur entre Dieu et les hommes. Le peuple juif a toutefois accompli son rôle : il nous a livré ce fruit le plus parfait d’où vient le salut et qui s’offre en nourriture à tous les hommes de la Terre.
Nous sommes nous aussi, en tant que disciples, le nouveau peuple élu, celui qui hérite du sacerdoce. Mais c’est tous ensemble que nous bénéficions de cette consécration, en formant un même corps dont le Christ est la tête. Sans lui, notre sacerdoce tombe en ruine et devient impuissant. Nous ne serions alors que ce peuple désemparé, ce troupeau sans berger qui erre sans but et pour lequel le bon Pasteur a manifesté toute sa compassion. Lui est le cep, nous sommes les sarments ; sans lui nous ne pouvons rien faire. Mais avec lui, nous avons un monde à sauver.