Un Dieu incarné
Is 7,10-16 / Ps 23 / Rm 1,1-7 / Mt 1,18-24
Dans la nuit où nous sommes, nous avons besoin d’un signe qui nous permette de nous orienter. « Demande pour toi un signe de la part du Seigneur ton Dieu, au fond du séjour des morts ou sur les sommets, là-haut » (Is 7,11). Le signe dont il est ici question est, au sens étymologique du terme, un signe extraordinaire. On le recherche en marge du quotidien, dans un domaine qui échappe à la normalité des jours. Mais, pendant que l’homme en quête recherche Dieu dans les grandes profondeurs ou sur les sommets, au séjour des morts ou dans les nuées, Lui a choisi de se manifester au cœur de notre réalité la plus humble. Le roi Acaz, qui est sage, refuse de tenter le Seigneur, car il sait que cela est interdit par le chapitre sixième du Livre du Deutéronome : l’un des textes les plus importants de la tradition juive (Dt 6,16).
Cela est d’autant plus vrai pour les chrétiens. Dans sa Montée au Carmel, saint Jean de la Croix nous avertit que, depuis que la foi est fondée sur le Christ, il n’y a plus aucun motif d’interroger Dieu comme avant, pour qu’il se manifeste par des signes, ainsi qu’il le faisait au temps de prophètes. « Puisqu’il nous a donné son Fils, qui est son Verbe, il n’a point d’autre parole à nous adresser. Il nous a tout dit à la fois et il est devenu muet. » En d’autres mots : les signes, ce n’est pas à nous de les réclamer ; ils sont déjà donnés et nous devons apprendre à les lire. En particulier celui qui les résume tous : le grand signe de Noël.
« Le Seigneur lui-même vous donnera un signe : voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils qu’elle appellera Emmanuel, c’est-à-dire : Dieu-avec-nous » (Is 7,14). Avons-nous mesuré la portée de cette annonce ? Voici le signe donné par le Seigneur : Dieu est avec nous ; il est au milieu de nous. Il ne doit pas être recherché hors du monde, dans les nuages ou dans l’abstrait. Il s’est fait chair de notre chair, il est entré de plain-pied dans la densité de notre nature humaine et, en s’incarnant, il nous invite aussi à nous incarner. Dieu est désormais avec nous : pourquoi vouloir le chercher en d’autres lieux ? Le ciel n’est plus ailleurs : il est désormais sur la terre, à notre portée pour autant que nous apprenions à le voir.
« Son Fils qui, selon la chair, est né de la descendance de David a été établi parmi nous, dans sa puissance de Fils de Dieu » (Rm 1,4). Bien que de nature divine, Jésus a voulu naître selon la chair, en se faisant l’un des nôtres et en assumant ce que nous sommes. Et, ce faisant, il a voulu rétablir, en sa personne, la communion du ciel et de la terre, de l’humain et du divin. L’origine de Jésus-Christ est double ; ce en quoi – toute proportion gardée ! – elle préfigure la nôtre, puisque, nous aussi, nous sommes à la fois citoyens du ciel et de la terre. En vérité, l’homme n’est ni un mammifère perfectionné résultant de l’évolution, ni un ange déchu et précipité sur la terre. Il est une créature spécifique qui participe à la fois de cette double réalité. Dans son Traité du désespoir, Søren Kierkegaard écrit : « L’homme est une créature à la fois animale et angélique. Ce qui signifie qu’il est une synthèse de fini et d’infini, de temporalité et d’éternité. »
Joseph devra comprendre que ce qui se passe dans le sein de Marie ne relève pas des lois de ce monde. « L’enfant qui est engendré en elle – lui dit l’ange – vient de l’Esprit Saint » (Mt 1,20). Il vient au monde, mais il n’est pas du monde. Son origine s’enracine dans le mystère. Puis il ajoute encore cette précision : « Tu lui donneras le nom de Jésus » (Mt 1,21). Pourquoi donc l’ange n’a-t-il pas répété ce qui avait été annoncé dans la prophétie d’Isaïe : « La vierge enfantera un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel » ? (Is 7,14). Si tout s’était réalisé à la perfection et si la vision que le prophète avait eue sept siècles auparavant venait de se réaliser en Marie, pourquoi ne pas lui donner le nom d’Emmanuel ? Cette interrogation nous ouvre une perspective des plus intéressantes. Pour bien en comprendre l’enjeu, il nous faut avoir recours à l’étymologie. Le nom « Emmanuel » vient de l’hébreu ancien Imanu’el, qui signifie : « Dieu est avec nous ». Quant au nom de Jésus, il dérive lui aussi de l’ancien hébreu Yehoshua, qui signifie « Dieu sauve ». Et c’est bien là que se trouve la clef du mystère. Le premier nom évoque un état : « Dieu est avec nous » – il l’a toujours été –, tandis que le second, lui, se réfère à une action entreprise par le Christ incarné : « Dieu sauve ». On pourrait dire qu’Emmanuel est le nom éternel du Christ : comme seconde Personne de la Trinité, celui-ci a toujours été avec nous et cela depuis la fondation du monde. Les Pères disent même que lorsque Moïse ouvrit une source dans le désert, cette eau vive qui sauva le peuple, c’était déjà la présence du Christ qui se manifestait. Et Jésus lui-même l’affirme : « Avant qu’Abraham fût, je suis » (Jn 8,58).
Mais avec l’Incarnation, quelque chose de radicalement nouveau se produit : ce Dieu présent depuis l’Éternité vient inscrire sa présence dans la temporalité ; il devient l’un des nôtres, afin de pouvoir agir au cœur du temps et imprimer son influence concrète sur le cours des événements. Il est donc nécessaire qu’en entrant dans l’histoire – et en devenant un acteur de l’histoire – l’Emmanuel reçoive un nouveau nom, en relation avec le rôle qu’il lui faut jouer sur terre. Telle est la raison pour laquelle ses parents reçoivent de l’ange l’indication que leur fils devait s’appeler « Jésus », puisqu’il venait pour nous sauver et non seulement pour demeurer au milieu de nous. Son incidence sur le cours des choses prend désormais une forme nouvelle. Bien sûr, il ne cesse pas pour autant d’être l’Emmanuel, pas plus que Jésus, en se revêtant de notre humanité et en se dépouillant de sa gloire, ne cesse d’être la seconde Personne de la Trinité.
« De crème et de miel il se nourrira – nous dit-on –, jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien » (Is 7,15). Il est tellement « avec nous », il a tellement endossé notre condition humaine qu’il se joint à nous, en tant qu’homme, sur le chemin qui mène à la perfection. L’auteur de la Lettre aux Hébreux l’affirme en toute clarté : « Il convenait en effet – écrit-il –, que celui pour qui et par qui toutes choses ont été faites, et qui voulait conduire à la gloire beaucoup de fils, élevât à la perfection par les souffrances le Prince de leur salut » (He 2,10). Bien entendu, le Christ, en tant que Fils de Dieu, possède en lui toute perfection et cela dès l’origine. Mais il ne ferait que mimer la nature humaine s’il ne se mettait en route, à nos côtés, sur la voie du salut qui mène l’homme des abysses dont elle est tirée jusqu’à la gloire à laquelle elle est promise. Ce destin, Jésus a voulu le partager pleinement, afin d’être plus qu’un simple pédagogue et de faire pénétrer, en notre chair, la semence même d’une restauration intégrale de ce qui avait été perdu dans la chute des origines. Bien sûr, le péché de nos premiers parents n’est jamais entré en lui, mais, en revanche, il a accepté d’en partager toutes les conséquences : la faim, la soif, la fatigue, la crainte, la fragilité de la chair, la précarité de la vie, le fait d’être exposé à la tentation et, bien entendu, la condition mortelle.
Nous touchons là à un point essentiel. Cette inscription de Jésus dans la profondeur du tissu humain était la seule manière de garantir notre salut. Sans cette connaturalité avec nous, son action n’aurait pu toucher que nos esprits. Cela revient à dire qu’elle n’aurait été que théorique et que, par conséquent, elle n’aurait rien changé à la situation de notre condition incarnée. En réalité, la seule incarnation du Christ, que nous fêterons dans quelques jours, aurait été suffisante pour sauver l’ensemble de la création. Mais il n’a pas voulu faire l’économie de la suite de l’histoire : la sienne et celle de tout être humain, avec son lot de joies et de souffrances, avec les apprentissages que la vie lui fournit et, surtout, avec cette fidélité à une mission que chacun découvre au fur et à mesure de son avance sur le chemin. Cette histoire devait évidemment le conduire à la mort : si la naissance est la seule porte d’entrée dans notre condition, la mort en est la seule porte de sortie. Jésus a traversé de part en part notre réalité et, en le faisant, il l’a transfigurée de l’intérieur et l’a remplie de cette lumière qui brilla sur le monde, dès la nuit de sa nativité.