Un acte de présence

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 29ᵉ dimanche du Temps Ordinaire

Ex 17,8-13 / Ps 120 / 2 Tm 3,14–4,2 / Lc 18,1–8

« Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il encore la foi sur la terre ? » (Lc 18,8).
Cette terrible question résonne au-dessus de l’histoire humaine de la manière la plus dramatique. En premier lieu, notons que nous nous trouvons en présence d’une situation unique dans l’Évangile : en général, ce sont les gens qui interrogent Jésus et, normalement, c’est lui qui répond, même si ses réponses sont parfois déconcertantes ou si, dans certains cas, il garde le silence. Il arrive aussi qu’il pose une question à ses disciples : « Pour vous, qui suis-je ? » Mais ici, se demandant s’il trouvera encore la foi sur la terre, c’est le Seigneur lui-même qui s’interroge et qui laisse sa question sans réponse ! Comme s’il se le demandait à lui-même.

On peut en tirer une première conclusion : le Fils de l’Homme ne semble pas avoir la réponse à cette question ; et s’il ne l’a pas, c’est parce que le destin de l’humanité, sur lequel il s’interroge, n’est pas fixé d’avance. Autrement dit, la réponse que le Christ n’apporte pas lui-même est entre nos mains. C’est à nous de répondre : non pas des mots, bien sûr, mais par notre persévérance dans la foi.

Et voilà le grand sujet qui se détache, sur la toile de fond de cet Évangile : celui de la persévérance. Serons-nous capables de garder jusqu’au bout cet héritage qui a été versé à notre compte ? Saurons-nous témoigner jusqu’à la fin de cette espérance que le Sauveur a gravée en nos cœurs et dont nous sommes appelés à être les témoins ? Ne nous laisserons-nous pas vaincre par le cynisme de ce monde qui ne cesse de nous montrer qu’il court à sa perte ? Serons-nous vaillants, comme le fut Abraham, refusant de baisser les bras face à l’adversité (Ex 17,11–12) ? La question est posée par le Christ… Elle s’adresse à chacun de ceux qui écoutent sa voix.

L’un de mes frères, auquel je demandais conseil un jour où j’étais tenté de tout abandonner, m’a répondu ceci : « Arriver au terme de sa vie et savoir qu’on a tenu bon, coûte que coûte, il n’y a rien qui vaille cette joie-là ! Envers et contre tout, il faut rester fidèle à la voie que nous avons choisie, même dans les moments où l’on ne sent plus rien, même dans les moments où l’on ne comprend plus rien. Être fidèle, cela vaut en soi ! » Sages paroles, en vérité… Et, dans sa lettre à Timothée que nous venons d’entendre, saint Paul le répète lui aussi : « Demeure ferme dans ce que tu as appris depuis ton plus jeune âge » (2 Tm 3,14).

Oui, à la manière d’Abraham, en haut de la colline de Réphidim, il nous est demandé de ne pas baisser les bras, car le combat fait rage autour de nous et la victoire finale dépendra de notre foi en Dieu, en Celui qui ne s’inclinera jamais devant l’adversité et qui, déjà, nous assure de sa victoire et nous invite à y prendre part. Et si, comme le patriarche, nous sommes vaincus par la fatigue, ayons la confiance de nous appuyer sur l’amitié de ceux qui nous entourent et qui sont solidaires de notre cause. Le destin du monde en dépend et, comme chrétiens, nous sommes placés sur le front.

« Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé », affirme le Christ (Mt 24,13). Persévérer vient du latin perseverare, composé du préfixe per — employé pour marquer l’intensité — et du mot severus, qui signifie « sévère », au sens de « rigoureux ». Il nous faut être rigoureux envers nous-mêmes, sans quoi nous ne tiendrons pas la distance. Tout athlète le sait parfaitement… Dans cet effort de chaque jour, il faut persister, mot qui, lui, vient du latin sistere : se tenir debout, être là, manifester sa présence.

Bien entendu, cela est plus facile à dire qu’à accomplir. Car, comme le confessait le bon frère Jérôme, père maître au monastère de Sept-Fons : « “ Toujours ” dure longtemps… » Nos bonnes dispositions fondent parfois comme neige au soleil, et le temps use tout. C’est pourquoi la seule façon de persévérer est d’échapper à l’action corrosive du temps, en s’extrayant de lui, c’est-à-dire en “ demeurant ” ; à l’instar de Jean, le disciple bien-aimé, à qui Jésus demande de demeurer. Demeurer, c’est entrer dans sa demeure, en pleine communion avec le moment présent et, à travers lui, avec l’Éternel Présent ; entendez : « Celui qui est toujours présent ». C’est en cela que se révèle le saint mystère de la présence : en cette intime connexion avec la parcelle d’éternité cachée au cœur de chaque instant. Et c’est le volet de la prière que nous venons d’ouvrir, car la prière est cet acte par lequel nous demeurons en présence de celui qui, par nature, échappe au cours frénétique du temps.

Peu de conseils pratiques nous sont donnés dans l’Évangile au sujet de la prière. Ils se résument à deux indications : refermer sa porte derrière soi (cf. Mt 6,6) et prier avec insistance (cf. Lc 18,1). Or, que signifie refermer sa porte, sinon se retirer en soi-même, se tenir seul en cette chambre où le Père est présent, afin de n’être distrait par aucune autre présence et de pouvoir, nous aussi, nous rendre parfaitement présents ? Quant à la persévérance, nous venons de l’entendre, Jésus insiste, auprès de ses disciples, sur la nécessité de toujours prier sans se décourager, à l’exemple de cette veuve qui vient demander au juge de lui rendre justice contre son adversaire et qui insiste jusqu’au moment où elle obtiendra gain de cause (cf. Lc 18,2–6). En vérité, si Dieu nous résiste, ce n’est pas pour nous torturer, mais pour laisser à notre désir le temps de s’affirmer, de grandir, d’être de plus en plus présent.

« La prière nous éduque à voir les signes de Dieu, sa présence et son action », dit Benoît XVI. Il y a quelques jours, ayant du mal à trouver la joie dans la prière, je me suis interrogé sur ce que je pouvais demander à Dieu. Et la réponse m’a été donnée : « Demande le don de la présence ! » Oui, il faut supplier Dieu de nous accorder ce don-là : celui de notre propre présence. Que Dieu soit présent à l’heure de la prière, cela ne dépend pas de nous — lui ne fait jamais défaut, car « le Seigneur, ton gardien, le Seigneur, ton ombrage, se tient toujours près de toi » (Ps 120,5). Mais que nous-mêmes y soyons présents, cela nous revient, et il nous appartient d’y veiller.

Il est là, le secret le plus intime de la prière : dans cet acte de présence, cette faculté d’habiter notre prière, d’habiter chacun de nos gestes, chacun de nos mots, chacune de nos pensées. Si je n’habite pas ma prière, Dieu ne viendra pas l’habiter lui non plus, car ce qu’il veut, c’est se mettre à table en ma compagnie, partager avec moi les agapes qui sont célébrées au plus intime sanctuaire : celui de mon cœur… et du cœur de chacun. Mais si je ne suis pas en moi, si j’erre en des contrées inconnues, si je me suis perdu loin de ma propre terre, alors il ira me chercher là où je suis et n’aura point de cesse qu’il ne m’ait ramené au foyer ardent qui brûle au plus secret de l’être : là où brûle à jamais l’esprit de la prière.

Voilà ce qu’il faut demander à l’Esprit Saint qui pousse des gémissements inexprimables et nous enseigne la prière (cf. Rm 8,26). Et cela ne nous sera pas refusé ! Être présents, nous y appliquer, de tout notre cœur, de tout notre esprit et de toutes nos forces, afin que chacun d’entre nous devienne ce liturge qui, devant le Seigneur, fait monter l’agréable encens de sa prière.

La présence — la nôtre et, unie à la nôtre, la Sainte Présence de Dieu — est en vérité le mystère le plus crucial du christianisme. On me dira peut-être que le centre de notre foi, c’est le don de l’Incarnation ; mais l’Incarnation est justement l’acte par lequel le Christ se fait présent au milieu du monde. Ou l’on dira peut-être que le centre de la vie chrétienne est l’œuvre de la Rédemption ; mais celle-ci s’opère par le Seigneur qui me sauve en se faisant présent, en moi, pour moi, et à travers moi pour les autres. Ou l’on dira peut-être aussi que le cœur du christianisme, c’est l’amour ; mais l’amour est-il autre chose qu’un acte absolu de présence ? Avant de faire quoi que ce soit, avant de dire quoi que ce soit, laissons-nous investir par cette grâce ineffable, cet acte premier de tout croyant : l’art d’être tout simplement présent. Et, lorsqu’il reviendra, le Christ trouvera encore la foi sur la terre.

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, Syméon au temple, 1627. Domaine public.