Quelques notes sur une histoire de foi et de communauté

  • Fr. Guy

Mon chemin avec la paroisse St-Paul de Grange-Canal à Genève

Quelques notes pour éclaircir ma relation ou mon histoire avec la paroisse St-Paul de Grange-Canal à Genève. Elles pourraient aussi raviver le souvenir de quelques personnes ou susciter l’intérêt de certaines autres. Sous le patronage du même Paul, j’associe la paroisse et la communauté qui en a la charge.

Tout d’abord ce théologiques de base, alors que je rêvais de les poursuivre à Fribourg et entreprendre un travail de théologie historique sur le schisme donatiste en Afrique du Nord. Le séjour allemand fut de courte durée puisqu’on me rappela en Suisse pour devenir aumônier universitaire à Lausanne, de 1965 à 1970, année de mon départ pour le Rwanda. Je n’envisageais absolument pas cette perspective africaine puisque fin 1970 j’aurais dû partir à Cuzco au Pérou rejoindre la communauté dominicaine en charge de l’université de cette ville située sur les hauts plateaux andins. Sans trop me forcer la main, le frère Dominique Louis, nouveau provincial dominicain de Suisse, rentré d’Afrique, me convainquit que je devais tenter un essai au Rwanda. Un essai qui dura presque vingt ans.

Ce long détour hors de Suisse et donc de Fribourg est la raison pour laquelle mes relations avec St-Paul ne furent que sporadiques dans cette tranche de ma vie. Je suivais de loin le déménagement de la communauté d’Annemasse vers Genève et je n’avais à vrai dire de relations fraternelles et amicales qu’avec Flurin Spesha, alors aumônier universitaire à Genève, et avec André Valet qui fut un temps mon confrère au Centre Universitaire Catholique (CUC) de Lausanne avant de devenir un jour curé de la paroisse St-Paul de Genève. Avec plaisir je retrouvais occasionnellement ces deux frères et amis, même si chacun avait parcouru un chemin de vie particulier. Pour le dire franchement, la ville de Genève ne m’attirait nullement. J’ai mis quelques douloureuses années à pouvoir ou à devoir m’y habituer.

Ceux ou celles qui ont lu les premières pages de mes « Souvenances » le savent bien. Tout d’abord je pris de longs mois à me décider de rentrer au pays avant qu’il ne soit trop tard pour y être encore utile. Pour moi, ce retour ne pourrait se faire qu’à Fribourg. Des échanges épistolaires m’assuraient que j’y avais ma place et un rôle pastoral à faire valoir. Mais rien ne se passa tel que je l’avais d’abord supposé et désiré. Sans doute, selon mon caractère, ai-je manqué de patience et supportais difficilement la condition d’un cinquantenaire mis en retraite anticipée. Je fais grâce à mes lecteurs des turbulences qui ont accompagné mon retour en Suisse. Jusqu’au jour ou un médecin me prit en main et m’obligea à trouver moi-même l’issue de cette impasse. Je me mis en tête qu’une des causes de mon mal-être était le fait que je ne reconnaissais plus le paysage social et spirituel qui était le mien avant mon départ à Lausanne et au Rwanda. Une cure pastorale d’au moins un an s’imposait hors du couvent où je tournais en rond. Le temps de prendre la mesure du changement et, si possible, de m’y adapter. Avec sourire je me souviens qu’une autorité diocésaine au courant de mes recherches me proposa un jour la cure de Léchelles, bled perdu dans les environs de Domdidier. Plus sérieusement, je proposai mes services à une paroisse de la banlieue de Fribourg, mais le curé me fit savoir qu’il n’avait nul besoin de mes services. C’est alors que Genève me vint à l’esprit. Plus précisément, une nouvelle paroisse connue pour son élan pastoral et gérée par un curé de belle envergure spirituelle et intellectuelle. Cette fois-ci, ma demande reçut un accueil favorable. Je m’apprêtais à me rendre sur place quand un Conseil de ma province dominicaine au courant de mes démarches me proposa St-Paul, autre paroisse genevoise, mais confiée à notre Ordre et qui précisément était à la recherche d’un vicaire pour remplacer le frère Charles Morerod appelé à Fribourg pour poursuivre ses études théologiques. L’engagement ne devait pas dépasser la durée d’un an. C’est du moins ce que j’entendis de la bouche du Père Cottier, pas encore cardinal mais prieur de la communauté de Genève chargé par le Conseil de me communiquer ce souhait qui au vue des circonstances avait l’air d’un ordre. Je ne pouvais qu’accepter cette proposition qui me paraissait raisonnable. D’autant plus que l’Abbé André Fol me promettait un poste d’enseignant à l’Atelier Œcuménique de Théologie (AOT) dont il venait de reprendre la direction avec le pasteur André Herren. Ceci, bien entendu, dans l’hypothèse où mes pénates seraient vénérés dans la cité de Calvin.

Si tôt dit, si tôt fait. Au cours du mois de septembres 1989, le frère Bernard Hodel m’amenait à Genève, à la cure précisément, où j’emménageais dans une chambre située dans les combles de l’immeuble, sans équipement sanitaire adéquat, mais avec vue sur le Mt Blanc. Un privilège ! Cela suffisait amplement à mon confort.

Je ne reviens pas dans ces notes sur les frères que je rencontrai au couvent ou à la cure. Peut-être en ai-je trop parlé dans mes « Souvenances ». Et ils ne sont plus là pour me contester et pour se défendre. Mes relations avec le frère-curé Dominique Louis se tendirent sous l’effet de sa maladie mais, à mon avis, elles demeurèrent cordiales. Il avait raison de se plaindre de mes impatiences et de ma fébrilité. Il ne supportait pas m’entendre dire qu’à St-Paul je faisais dans la dentelle, alors qu’au Rwanda mes mains brassaient le cambouis. Je ne soupçonnais pas alors que des gants crochetés en dentelle ou au velours puissent camoufler des abîmes de honteuses misères. En fait, Dominique était épris de son autorité, même « diminuée » par ses épreuves physiques. J’avais grande estime cependant pour son courage d’avoir pris en charge à son âge la conduite de la paroisse. Il demeura quasi seul au gouvernail tandis que son « jeune » vicaire, le frère Jean de la Croix Kaelin, que j’avais appris à découvrir dans ma période lausannoise, s’envolait pour Bethanien, au delà du Röschti-Graben.

Je me souviens encore de l’incident (de mauvaise augure ?) qui marqua ma première célébration à l’église St-Paul. Soit dit en passant, le lieu de culte avait été rénové selon les principes conciliaires par le frère Jean-Bernard Dousse qui fut le premier curé dominicain de ce lieu. Il remplaça la chaire par un ambon dont les meilleurs techniciens que j’ai vu défiler autrefois, pas plus que ceux d’aujourd’hui, ne parvinrent à améliorer les qualités acoustiques toujours déplorables. Mais il sauva la fresque de Maurice Denis qu’un vicaire de l’époque aurait voulu faire badigeonner. Autre temps, autre mœurs !

Mais revenons à l’ « incident ». Au cours de la messe, un problème cardiaque d’une dame amena à ses côtés un autre fidèle. C’était un médecin qui fit appel à un « cardio-mobile », un terme jusque là inconnu à mes oreilles. Cette intervention médicale calma l’agitation qui commençait à gagner la nef, y compris le célébrant qui n’avait jamais été témoin d’une scène pareille. Mais tout s’apaisa sur le parvis à la fin de la messe. Une dame élégante dans la force de l’âge se présenta pour saluer ce prêtre venu comme elle d’Afrique, disait-elle. En fait elle avait vécu en Egypte comme réfugiée palestinienne avant de rejoindre Genève avec sa nièce pour exercer dans cette ville sa profession de sage-femme. Cette épithète « africain » ou « rwandais » allait me coller à la peau jusqu’à ce jour et alimente encore mes songes qui parfois tournent au cauchemar.

Cette matrone « africaine » ne fut pas la seule personne que je rencontrai sur le parvis. Comment ne pas évoquer le très cher Jean-Bernard Lang d’origine réformée et grand fervent de Hans Küng dont il avait lu et commenté toutes les œuvres. J’ai déjà relaté dans mon Journal tout ce que je lui dois. Avec son épouse Jacqueline il fut le premier des paroissiens à m’inviter à leur table et me firent connaitre leur tribu. Je crois n’avoir manqué aucun événement marquant de cette famille. A cette époque, Jean-Bernard était très engagé dans la paroisse en tant que président du Conseil pastoral, alors que Hans Bühler présidait le Conseil de paroisse. Margrit, sa veuve, fit partie de la communauté de base dont j’exerce toujours la fonction de célébrant. Ces deux conseils furent pour moi des réseaux précieux de soutien et d’amitié. Ce fut Lisette, épouse de Guy Fontanet, qui prit la succession de Jean-Bernard à la présidence du Conseil pastoral. Un autre champ de bienveillance qui subsiste encore aujourd’hui.

La maladie de Dominique s’aggravant, le curé présenta sa démission et on me prie d’être l’administrateur de la paroisse au cours d’une année, le temps de découvrir la personne idoine pour remplacer Dominique dans son poste de curé. Je mentirais si je disais que je n’y pensais pas, sans trop y aspirer toutefois. Je savais aussi que des paroissiens partageaient mon point de vue. Mais est-ce mon indécision, mon incapacité de couper mes amarres avec le Rwanda, ou plus simplement mon mal-être que je faisais ressentir autour de moi, à moins que ce ne fut la disponibilité et les qualités de celui qui finalement fut appelé à cette charge ? Toutes ces raisons ont fait que le poste de curé m’échappa. Faut-il en rire ou faut-il en pleurer. J’en souffris beaucoup sur le moment, mais aujourd’hui j’en ris. Je veux y voir la main de Dieu. Ma mère me le répétait à sa manière : si une porte se ferme au cours d’une vie, d’autres plus belles ne tardent pas à s’ouvrir.

Bref, je ne quittai pas St-Paul, mais je changeai de chambre. Dominique s’installa (avec une douche !) dans la mansarde que j’occupais à la cure et je m’installai au couvent dans la chambre laissée vide par le nouveau curé. A ces bouleversements géographiques s’ajoutèrent des vacances au Rwanda qui mirent fin à mes rêves de prolonger et finir ma vie dans ce pays. En même temps je fus engagé comme responsable du catéchuménat des adultes du canton de Genève, puis un autre engagement - qui dure encore - dans une communauté de base, un autre encore, dans le Cursillo de Christiandad et surtout une charge d’enseignant à l’Ecole de la Foi de Fribourg. Et, quelques années plus tard, pour couronner le tout, la responsabilité de la rédaction de la revue « Sources ». Comme toujours, je cours trop vite. J’oublie de mentionner ma participation à La Commission Tiers-Monde de l’Eglise Catholique de Genève (COTMEC) et à la Plateforme interreligieuse de la même ville.

Je ne fais pas l’étalage de ces engagements pour en tirer la moindre gloire, mais pour remercier mes frères dominicains de Genève de les avoir soutenus. Ils m’ont ainsi permis de vivre au milieu d’eux et auprès des paroissiens de St-Paul. C’était au couvent et à la paroisse que j’avais mon « quartier général », utilisant leurs locaux et au besoin l’église même. C’est aussi dans cette église que j’ai vécu mes meilleures joies spirituelles, lors des baptêmes, des mariages de personnes qui m’étaient proches ou de m’associer à leurs épreuves au départ d’un être cher. Ce lieu nous a servi et sert encore de caisse de résonnance dominicaine. Saint Dominique serait ignoré à Genève sans la présence des frères dominicains de St-Paul qui se font l’écho de sa prière et de sa prédication. C’est pourquoi j’ai toujours défendu l’interférence entre paroisse et couvent, même si je n’avais pas de poste paroissial officiel et rétribué. Une histoire mouvementée, parfois à la limite de la rupture. Il y eut un temps où les frères se demandaient s’ils devaient quitter le périmètre de Grange-Canal. J’ai connu aussi la période où deux prêtres diocésains avaient la charge de la paroisse dans le voisinage immédiat de frères dominicains qui prétendaient y demeurer en partie. La sagesse et la charité des uns et des autres ont sauvé la situation en sachant prendre en compte la priorité du bien des paroissiens.

Encore aujourd’hui, la disparition de notre Province dominicaine suisse qui devient un vicariat de la Province de France ne devrait pas remettre en cause cet acquis. A travers la paroisse et autres ministères, les Dominicains résidant à Genève ont un message particulier à faire passer dans cette ville internationale, si profondément marquée par des initiatives de paix (ONU, Croix-Rouge, etc). La délégation de l’Ordre auprès de ces institutions est accueillie dans notre couvent. Cette ville qui connut au XVIème siècle tant de troubles religieux abrite aussi le Conseil Œcuménique des Eglises (COE) et une plateforme interreligieuse. Deux institutions qui ne sauraient laisser indifférents les Dominicains de ce temps.

Finalement, nous ne donnons que dans la mesure où nous recevons. Sans jouer au prophète, je souhaite vivre ces dernières années dans ce partage, quelle qu’en soit la forme et le contenu. Un Prêcheur est fait pour parler. Mais que vaudrait sa parole si elle ne s’accompagnait pas d’écoute.

Dans une de ses lettres, Paul cite ce dicton que je reproduis très librement : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir ». Je dirais qu’il y a du bonheur dans les deux cas. J’ai beaucoup reçu de la paroisse et du couvent. Et je pense aussi leur avoir donné quelques moments de bonheur. De quoi nous retrouver dans la même action de grâces.

Cette image a été créée avec l'aide de DALL·E