Que la lumière soit
Jr 38,4-10 / Ps 39 / He 12,1-4 / Lc 12,49-53
«En ces jours-là, pendant le siège de Jérusalem...» Ainsi débute le passage de Jérémie dont on vient de nous faire la lecture (Jr 38,4-10). Les habitants de Jérusalem sont en état de siège. Il arrive que cela soit aussi notre situation, en tant que chrétiens, lorsque l'Adversaire cherche à nous cerner de toutes parts. On a même parfois l'impression que le monde entier est assujetti aux manigances d'hommes sans scrupules. L'histoire du roi Sédécias, qui est à la solde de Nabuchodonosor et qui, à plusieurs reprises, fait enfermer puis libérer le pauvre Jérémie, est une image de l'inconsistance du pouvoir en place, où plus personne n'incarne la véritable autorité. Dans le monde, ils sont nombreux les chrétiens qui se retrouvent dans une situation similaire. Le temps des persécutions est loin d'être révolu pour les disciples de Jésus-Christ. Et si nous avons la chance – ou peut-être la malchance – de vivre un christianisme qui ne nous exige pas grand-chose, soyons au moins porteurs de la mémoire de tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, continuent de souffrir avec le Christ. Car on ne souffre pas pour le Christ : on souffre avec lui. Tant qu'un seul homme, une seule femme, un seul enfant est en butte à l'injustice, à la cruauté, à la violence du monde, le Christ reste suspendu à la croix. Il le sera jusqu'à la fin des temps, jusqu'à cette parousie, ce retour en gloire, qui sera celui de l'universelle résurrection.
C'est pourquoi l'auteur de la Lettre aux Hébreux nous invite à méditer l'exemple de celui qui a enduré tout cela, afin de ne pas nous laisser accabler par le découragement. À la suite de l'Homme de Douleur, l'exemple de ceux qui n'ont pas fléchi nous aide à surmonter nos épreuves car, dans notre lutte, «nous n'avons pas encore résisté jusqu'au sang» (He 12,4). Le pauvre Jérémie, précipité dans une citerne, est aussi l'image de la désespérance de ceux qui se retrouvent enfermés et qui lèvent leur visage vers la lumière. C'est le sort d'un grand nombre de personnes qui ont été délestées de toute espérance. Mais c'est aussi celui des hommes qui ont sombré dans le découragement ou qui, d'avance, ont renoncé à la vie. Ne dit-on pas couramment, dans ces cas-là, que l'on est «au fond du trou»? En descendant aux enfers, c'est à la rencontre de ceux-là que le Christ a marché. Et en sa présence, «même la ténèbre peut devenir lumière.» Avec lui, on ne contourne pas l'obstacle : on s'y affronte avec courage.
C'est cela, s'aventurer dans la nuit de la foi... «D'un grand espoir, j'ai espéré le Seigneur : il s'est penché vers moi pour entendre mon cri. Il m'a tiré de l'horreur du gouffre, de la vase et de la boue» (Ps 39,2-3). C'est indéniable : il existe de redoutables passages par la nuit, des temps d'exil intérieur où la grâce cesse d'être sensible, où toute notre attention est captée par ce vide intérieur que l'on voit s'ouvrir au fond de soi. Il est des heures, des jours, ou même des mois, où le cœur, muré dans une solitude infranchissable, est aux prises avec la plus farouche anxiété. On est alors privé de toute liberté, prisonnier de ses propres limites qui paraissent insurmontables. «Qu'il est étrange ce Dieu qui nous a ouvert l'espace sans nous donner des ailes», s'écriait Jules Renard.
Mais le puits où l'on se retrouve peut aussi devenir une voie d'accès à notre intériorité, même encore envahie de ténèbres. Quel qu'il soit, le disciple du Christ n'évitera pas ces pénibles plongées en sa propre réalité. Cela seul lui permettra d'échapper à la superficialité qui est le plus grand piège pour l'âme : celui qui la rend étrangère à elle-même, puisqu'elle ne se tient qu'au plus secret. Les aspects non réconciliés de notre propre histoire se tiennent aussi en cette profondeur et ils s'inscrivent en nous comme un terrible supplice. Mais le puits peut aussi devenir un télescope braqué sur la lumière du jour. Dans son Éthique à Nicomaque, Aristote enseigne que la seule chose, en nous, qui soit plus grande que nous, c'est notre désir. Pourquoi ne pas admettre que cela fait partie du plan de Dieu? Il a voulu que le désir s'ouvre en nous comme un puits sans fond, un puits que seules les eaux de sa grâce seront à même de remplir. Enracinés dans l'humilité de nos terres intérieures, nous nous confrontons à une réalité qui n'est pas forcément de notre goût, mais qui est un chemin certifié vers la vérité toute entière.
N'oublions pas que le puits a souvent été vu comme un symbole de l'inconscient. Bien avant l'apparition de la psychologie des profondeurs, saint Macaire enseignait déjà, au XVe siècle, que «le cœur est un abîme sans fond.» Ce puits vertigineux peut devenir le creuset d'une intime connaissance qui nous décape de toutes nos illusions. Ce qui se dissout dans ces eaux-là, c'est la volonté propre, c'est-à-dire la prétention de penser ou d'agir par soi-même. Le silence intérieur et la docilité de l'âme, réduite à sa plus extrême nudité, permettent alors que l'action de la grâce agisse au plus profond de l'être. C'est là, tout au fond, qu'elle nous attend.
À l'image de Job, celui qui est ainsi mis à l'épreuve apprend à se détacher de sa propre importance et à revêtir le manteau de l'humilité, dont le nom vient d’humus, qui en latin signifie «la terre». Cette attitude souvent recommandée par les Pères est aussi celle que préconise Thomas Moore, un prêtre catholique qui est aussi psychothérapeute : «Chacun de nous – écrit-il – traverse au cours de sa vie des périodes de tristesse, de deuil ou d'échec qui peuvent être comparées à cette “nuit obscure” que décrit saint Jean de la Croix.» Dans la même ligne, Christoph von Schönborn note : «Le principal remède proposé par les vieux maîtres contre l'acédie, c'est la patience, l'hypomonè, littéralement le fait de rester sous le joug.» Ces épisodes douloureux nous plongent dans un état émotionnel qui nous prive momentanément de toute joie de vivre. Les gens ont l'habitude de considérer cela comme quelque chose d'anormal, n'y voyant qu'un obstacle à surmonter au plus vite. Mais le conseil que donne Moore à ses patients est très différent. Il affirme qu'il ne faut pas chercher à sortir de la crise, mais s'efforcer de comprendre ce que celle-ci veut nous enseigner. En grec, d'ailleurs, le mot crise (χρισις) signifie «discernement». Il s'agit d'un voyage vers l'inconnu qui nous ouvrira un accès à nous-mêmes et nous livrera les clefs d'une compréhension plus complète de notre propre existence. Mais cela ne se fait pas sans accepter que l'épée de la grâce passe à travers nous, afin de séparer la lumière des ténèbres.
Mais qu'est-ce que cette épée dont parle Jésus? Puisque, selon le texte grec original, il déclare : «Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée!» (Mt 10,34). Celle qui séparera le père de son fils, la mère de sa fille ou le frère de son frère. Quelle est cette épée que le Christ apporte avec lui et à laquelle il fait allusion au commencement de sa passion : «Que celui qui n'a point d'épée vende son vêtement et achète une épée!» (Lc 22,36). La véritable nature de cette épée, c'est saint Jean qui, dans l'Apocalypse, en donne la signification. Il décrit le Fils de l'Homme en disant qu'une épée sortait de sa bouche. Cette épée, c'est celle du Verbe. Le Verbe qui éclaire tout par sa simple présence, c'est-à-dire qui sépare, d'un même tranchant, la vérité et l'imposture, l'obscurité et la lumière.
Ce fut le premier geste de Dieu, au moment de la création : «Et Dieu sépara la lumière des ténèbres, et il appela la lumière jour et les ténèbres nuit» (Gn 1,4). Sur la croix, suspendu entre l'homme bon et l'homme mauvais, le Christ mène à terme ce travail de distinction, avant de tout emporter dans sa mort et, par sa résurrection, de tout réconcilier. À l'homme qui se repent de ses péchés, il dit : «Aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le paradis» (Lc 23,43). Mais à l'autre, Jésus ne dit rien. Alors que celui-ci le provoque, afin de terminer sa vie comme il l'a toujours vécue – dans le conflit – Jésus n'oppose que son silence. «Que nulle parole mauvaise ne sorte de vos lèvres», dit l'Épître aux Éphésiens (Ep 4,29). Ce silence de Dieu, c'est la nuit du pécheur, c'est l'obscurité du mal renvoyé à lui-même. Car, si la lumière existe et illumine tout, la nuit n'est qu'une privation de la lumière, un retour à ce néant dont le Créateur a voulu nous libérer dès le commencement.
C'est pour faire barrage à cette nuit qui voudrait tout engloutir que Jésus est venu allumer un feu sur la terre (Lc 12,49). C'est le feu d'un amour attisé par le vent de l'Esprit et qui, seul, nous permettra de nous tenir debout dans l'obscurité de ce monde et d'être les témoins de la victoire d'une lumière que Dieu a convoquée dès le premier jour de la création. Et seule cette clarté est capable de nous atteindre au plus profond, de chasser les ombres qui nous terrifient et de nous délivrer du puits de la mort.