Princes du sang

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour la Solennité de Notre Seigneur Jésus Christ, Roi de l'Univers

2 S 5,1-3 / Ps 121 / Col 1,12-20 / Lc 23,35-43

La fête que nous célébrons aujourd’hui et que l’Église a tenu à instituer pour conclure l’année liturgique et comme pour résumer, en une seule expression, tout ce mystère du salut qu’il nous a été donné de vivre au long de cette année, a les allures d’un “conte de fées”. Et n’allez pas croire que j’utilise cette expression pour mettre en doute la réalité de ces événements dont nous continuons à faire mémoire et qui nous ont marqués de manière définitive, mais simplement pour souligner le pouvoir d’enchantement que cela exerce sur nos âmes, à condition, bien sûr, que nous ayons su – comme Jésus nous le demande – conserver un cœur d’enfant toujours prêt à s’émerveiller (cf. Mt 18,3).

Et si, d’aventure, quelque chose pouvait adoucir l’âpreté de nos vies, est-ce trop demander d’y avoir droit aussi ? À la manière de cet enfant au cœur anxieux, mais soudain rassuré par la voix de son père, lui narrant une inoubliable épopée, grâce à laquelle le jour qui touche à sa fin cesse d’être menacé de toutes parts, et qui, docilement, s’en remet aux mains d’une infaillible providence. Alors, après avoir trimé, pourquoi ne pas conclure cette année qui s’achève par une belle histoire ?

« Il était une fois un monarque puissant qui envoya son propre fils visiter une contrée lointaine, une terre gaste, comme on disait au Moyen Âge. Les paysans qui y vivaient étaient victimes d’un mal secret, délaissant leurs champs, leurs vignes et leurs vergers, survivant de rapine, sous un soleil voilé, à l’avare clarté. Et pour pouvoir les rejoindre et s’entretenir avec eux, le fils du grand monarque se revêtit, comme eux, d’oripeaux d’indigence et de cache-misère, foulant la boue de leurs chemins, partageant leur brouet, leur attente pâlie, assis au coin du feu, leur crainte et leurs espoirs, et leurs nuits d’insomnie, lorsque traîne le temps. S’efforçant de semer, au jardin de leur vie, quelques grains de lumière, pour qu’au printemps venu, renaisse leur étonnement. Et que le feu encore se propage en tout lieu, à l’heure où il allait s’éteindre. »

Sauf qu’ici, tout est vrai, puisque le Christ est Roi, en toute majesté. Il n’est pas “chef de gouvernement”, “ministre plénipotentiaire”, ou “général en chef” ; non, il est vraiment Roi. C’est, parmi les titres que nous avons pour le désigner, à la fois le plus beau, le plus juste et le plus suggestif. Un roi est revêtu d’un splendide vêtement, celui du Christ est la lumière ; un roi habite un palais des mille et une nuits, celui du Christ, c’est l’univers ; un roi voyage à bord d’un carrosse somptueux, le Christ, lui, chevauche les vents et le souffle de l’Esprit le transporte aux quatre vents ; un roi possède, dans ses coffres, un trésor considérable, celui du Christ est débordant de grâce et il les distribue à ses sujets avec magnificence. Voilà le décor de cette fête à nulle autre pareille.

Laissons-nous donc charmer ; laissons-nous entraîner où nous n’allons presque jamais, cernés par un monde où le devoir nous est fait d’être sérieux. Oui, osons quelques pas en ces landes inconnues, afin que, comme au temps jadis, lorsque nos parents nous contaient de si belles histoires, nos yeux s’ouvrent tout grand et que l’enthousiasme se peigne sur nos visages, nous tire de nous-mêmes, et que nos cœurs se réjouissent et que nos âmes soient en paix pour longtemps.

Car, si le Christ est Roi, alors nous, nous sommes sa cour. C’est chez lui que nous habitons ; c’est grâce à sa prodigalité que nous sommes en vie ; c’est de son indescriptible beauté que nous nous réjouissons ; et c’est même son Sang royal qui court dans nos veines, si généreusement. Oui, en vérité, nous sommes tous des princes du sang… Une amie convertie rétorqua à son fiancé qui venait de lui manquer de respect : « Attention à ce que tu dis, je suis fille de Roi ! » Cinglante et sublime réplique, en vérité ! Et tous, nous partageons cette haute dignité, nous qui sommes son peuple : un peuple privilégié, dont personne n’est exclu, où chacun partage les privilèges de ceux qui appartiennent à la famille du Roi.

Les membres de ce peuple ont une fonction particulière : celle de louer Dieu, s’unissant à l’exultation des anges qui résonne sous les voûtes du palais et les entraîne dans la danse. Et les membres de ce peuple élu sont soumis à une étiquette particulière : celle d’honorer le Souverain qui, en toute circonstance, montre sa majesté, non pour les atterrer, mais pour les soulever de terre, en leur restituant leur propre noblesse. Et les membres de ce peuple ont un destin particulier : celui d’hériter à leur tour du royaume qui leur est promis ; puisque, contrairement aux familles régnantes de la terre, dans ce cas-là, ils sont tous destinés à devenir des rois, ainsi que le Christ l’est lui-même, et invités d’ores et déjà à acquérir cette seigneurie d’eux-mêmes qui leur rendra leur pleine liberté.

Car cette incomparable dignité est la nôtre. Nous en avons hérité dans les eaux du baptême, car elles ont fait de nous, par le mystère de cette onction qui vient du ciel, à la fois des prêtres, des prophètes et des rois. Des prêtres, bien sûr, puisque, lorsque nous célébrons les saints mystères, nous en sommes tous les ministres, disposant de ce sacerdoce baptismal par lequel il nous est donné, non pas d’assister aux splendeurs de la liturgie, mais d’y participer dans une vaste concélébration. Car c’est le peuple entier qui invoque la bénédiction, partage la parole et communie à la Sainte Présence. Oui, c’est le peuple entier qui est le prêtre universel, avec à sa tête un ministre consacré, lequel ne serait rien sans le corps de l’Église, uni dans une même liesse. Que nous soyons prophètes aussi, cela tombe sous le sens, puisque la parole nous a été confiée et qu’il nous est demandé d’en être les porte-voix jusqu’aux extrémités de la terre ; chacun à sa manière, bien sûr : par le discours ou par le geste, par le silence ou la simple présence, par la douceur ou par la fermeté.

Mais que nous soyons rois, que signifie cela ? Qu’est-ce qui caractérise le chrétien, outre le fait d’être un membre du corps eucharistique, un témoin vivant de la béatitude et un héraut de la Bonne Nouvelle proclamée aux nations ? Qu’y ajouter encore, sinon la royauté : cette ineffable dignité qui surpasse toutes les gloires de la terre ; ce pouvoir souverain, encore invisible, mais actif à chaque instant et dont nous sommes les témoins, dépositaires de ce couronnement capable de changer les épines en rayons lumineux, de cette haute charge de tenir en nos mains le sceptre de la croix, capable d’écarter les eaux pour que l’humanité ne soit pas engloutie par la fureur de l’Ennemi.

Tout cela, bien entendu, nous le vivons sur un mode invisible : n’oublions pas que nous nous trouvons dans le langage du conte de fées, mais d’un conte plus vrai que la réalité ; un salut qui opère en chaque point du monde et qui a choisi aussi de le faire à travers nous, ambassadeurs de l’évidence. Un conte capable de redonner au monde sa beauté oubliée ! On dira peut-être que nous déraisonnons, que nous refusons de voir la “réalité” en face, qu’en tout lieu la souffrance, le deuil et l’épouvante étendent leur manteau rapiécé. On nous dira sans doute que le monde ainsi décrit n’existe nulle part. Il s’évanouit, en effet, dès qu’on cesse d’y croire. Le retour au néant est la tendance naturelle de tout ce qui se trouve sous le ciel, si nous n’y veillons pas.

Mais nous pouvons aussi choisir de nous laisser porter, par cette belle aventure, cette incroyable nouveauté, au-delà des horizons perclus de notre entendement. Car la proclamation de la victoire finale est la véritable version de l’histoire. Elle nous est acquise et il nous est même donné de l’apercevoir, fugacement, chaque fois que la beauté surpasse la laideur, chaque fois que l’espérance ranime la torpeur, chaque fois que l’amour réchauffe la tiédeur. Oui, tout cela est vrai ! Même si le monde, en son aveuglement, si souvent n’en sait rien. Même si le péché nous a vieillis ou nous a dépouillés, rendant plus difficile notre accès à cette éclatante vérité qui proclame que le Christ est Roi. Oh ! Seigneur, que ton Règne vienne et que ton Nom soit sanctifié, sur la terre comme au ciel !

Antonello da Messina – Le Christ Sauveur du monde, XVe siècle. Domaine public. Cette image a été recadrée pour notre site.