Mystère flamboyant
Gn 12,1-4 / Ps 32 / 2 Tm 1,8-10 / Mt 17,1-9
Voici donc notre deuxième frontière : après celle du Mal, dimanche dernier, nous sommes en présence du Mystère, à l’orée duquel nous conduit ce récit de la Transfiguration. Après la frontière du bas, voici celle du haut ; après celle de l’abîme, voici celle du ciel qui flamboie sous nos yeux. Que nous sommes réellement devant les portes du ciel ouvertes devant nous, cela nous est signalé par la présence de Moïse et d’Élie, c’est-à-dire devant les saints qui manifestent la présence du ciel sur la terre, de l’éternité au cœur même de l’histoire : devant le Mystère par excellence. Le catéchisme de Saint Pie X dit que « le mystère est une vérité supérieure à la raison, que nous devons croire sans pouvoir la comprendre ». Mais Vatican II ajoute une précision : « Lorsque la raison, éclairée par la foi, cherche soigneusement, pieusement et prudemment, elle touche, par un don de Dieu, à une certaine intelligence du mystère. »
La racine du mot mystère est le verbe mueô, qui signifie « se taire » ou « rester bouche bée » : l’expérience du mystère est indicible. « Ne parlez de cette vision à personne », avertit Jésus. On retrouve le mot « mystère » chez Daniel, chez Tobie, dans le Livre du Siracide et celui des Macchabées ; il apparaît aussi sous la plume des Évangélistes, dans l’Apocalypse et chez saint Paul. Au cours des IIe et IIIe siècles, cette notion s’enrichit considérablement. Elle est appliquée aux événements de la vie du Christ. Ceux-ci sont considérés non comme des faits fugitifs, mais comme des états qui demeurent : Bérulle parle de la « perpétuité des mystères ». Enfin, peu à peu, cette désignation s’appliquera aux actes liturgiques qui révèlent, dans la célébration des Saints Mystères, la présence efficace du Christ.
Mais au-delà de cet usage spécifiquement chrétien, l’idée de mystère se rapporte à tout ce qui dépasse notre entendement. « Tout est rempli de mystères », s’écrie Origène. Le mystère, c’est le dessein de Dieu : omniprésent dans toute sa création. Mystère que nulle intelligence ne conçoit ; dessein de Celui qui est l’au-delà de tout, selon les mots de saint Grégoire de Nazianze qui écrit à son sujet : « Tous les êtres lui rendent hommage ; le gémissement de toutes les créatures, le mouvement de l’univers déferle en lui. Quel esprit céleste pourra pénétrer les nuées qui sont l’écrin de ce mystère inexprimable ? »
La foi est l’intuition de ce mystère. Dieu nous offre une magnifique leçon de théologie cordiale, en nous donnant de pressentir la saveur de son mystère et, ainsi, de nous faire entrer dans une communion à la fois charnelle et spirituelle avec lui. L’évidence rejointe par la voie du cœur se situe au-delà de toute expression théorique qui prétendrait arraisonner ce qui est offert à notre adoration, plus qu’à notre raison. Thomas d’Aquin l’avait exprimé avec la clarté qui le caractérise : « Fides non terminatur ad enuntiabile sed ad rem », « la foi ne trouve pas sa fin dans les énoncés, mais dans la chose [ainsi énoncée]. » Les énoncés ne servent qu’à satisfaire la raison. Mais ils sont insuffisants : ce qu’ils cherchent à exprimer surpasse infiniment les frontières inhérentes au langage.
Notre relation à Dieu précède tous les mots. Elle est un mystère… même pour celui qui en vit. Ce qui nous lie à Dieu est au-delà de tout ce que nous pouvons concevoir, ressentir ou même désirer. Cela se manifeste dans le secret du cœur, en cette profondeur de l’âme à laquelle nous n’avons pas accès : le jardin clos où Dieu vient prendre le frais. Mais ce lien est réel, impossible à nier, indestructible… Noué à la racine même de notre être, même si l’homme vit dans l’ignorance de ce qu’il héberge, étranger à son propre fondement. Dostoïevski disait que le drame des damnés est de porter en eux-mêmes le paradis et de ne pas y avoir accès.
Notre marche vers le matin de Pâques – vers la pleine révélation du Mystère – nous demande de nous livrer à ce qui nous dépasse, sans même chercher à comprendre ce qui se trame en nous. Citons encore Maître Eckhart : « Ceux qui ont renoncé à toutes conceptions, ceux-là honorent Dieu en esprit et en vérité et lui rendent ce qui lui appartient en propre : le Mystère. » Mais comme il est difficile de s’en remettre, de se laisser mener docilement par la main bienveillante de Dieu ; comme Abraham qui, sans comprendre, accepte de quitter son pays, laissant le Mystère prendre corps en lui.
Bien sûr, l’homme veut chercher à comprendre et, pour y parvenir, il s’appuie sur la raison. C’est le « fides quærens intellectum » de saint Anselme de Cantorbéry : la foi en quête d’une intelligence. Car l’intellect, lui aussi, veut s’asseoir à la table du Banquet, dans le Royaume des cieux. De fait, tout ce que nous sommes y est invité ! Mais le mystère dépasse la raison de toute part. Ce n’est pas nous qui pénétrons les arcanes du mystère, c’est lui qui vient investir toutes les fibres de notre être. Gémissant sous la férule de la raison, ce monde n’a plus d’oreilles pour entendre cela. Comment recevra-t-il le don d’une telle foi, foncièrement irrationnelle ?
Mais dire que la foi est irrationnelle ne signifie pas, pour autant, qu’elle soit déraisonnable. Est irrationnel ce qui ne se soumet pas au domaine de la raison. En revanche, on dit déraisonnable ce qui contredit la raison, ce qui est insensé, illogique ou inepte. La foi, bien entendu, n’est rien de tout cela : elle a d’autres recours qui, pour être indépendants de la raison, ne se retrouvent pas en contradiction avec elle. Au contraire, le dialogue constant entre ces deux instances profite à l’une comme à l’autre : la foi y cueille quelques lumières qui aident la raison à entrer dans la célébration de ce grand mystère ; et la raison y reçoit une leçon d’humilité, découvrant que tout savoir ne se soumet pas à ses exigences.
Toutefois, il est aussi beau de chercher que de contempler. L’acte de chercher est le pendant, sur le plan de l’histoire, de ce qu’est l’acte de contempler sur celui de l’éternité. Ce sont les deux faces d’un seul et même mystère : l’une vécue dans la crainte et la foi, l’autre dans l’amour et la félicité. L’ange est en nous : il voit le visage de Dieu ! Mais l’ange pleure d’y être si souvent sans nous. Et de ses saintes larmes, un jour, nos plaies seront guéries. Oui, quelque part au fond de nous, l’esprit contemple déjà ce que nous cherchons avidement. Les mystiques – mais aussi le mystique qui veille en chacun de nous – sont la part lucide de ce Corps du Christ que nous formons tous : celle qui, d’ores et déjà, est irradiée par la lumière de la Transfiguration.
Cet enseignement est difficile, dirons-nous. Les apôtres eux aussi le disaient à Jésus. Saint Augustin répond : « Pourquoi nous étonner de ne pas comprendre Dieu ? Si nous pouvions le comprendre, alors, certainement, il ne serait pas Dieu. » La foi ne sera jamais le résultat d’un raisonnement, aussi brillant soit-il, mais la conséquence d’un don reçu d’en haut : le fruit d’une illumination, comme celle du Mont Thabor. L’attitude du croyant doit donc être celle d’une pleine disposition à la lumière venue d’en haut. Et cela implique la nécessité du sacrificium intellectus : le sacrifice de l’intellect. Car un moment vient où l’intelligence, en quête de clartés toujours plus élevées, n’a plus d’autre recours que celui de s’agenouiller en adoration devant l’ineffable Mystère. Lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre, les disciples eux aussi tombèrent face contre terre (cf. Mt 17,6). Acceptons que notre existence soit suspendue à cette immense interrogation ; établissons en elle notre demeure d’humilité. Alors, un jour, Dieu sera notre réponse. À celui qui n’a point de question, nulle réponse ne sera donnée. Il faut savoir ouvrir l’écrin de notre interrogation primordiale pour que Dieu y vienne déposer le joyau de son unique réponse. À son époque, le sage Diogène errait, de nuit, dans les rues d’Athènes en criant : « J’ai des réponses, j’ai des réponses, mais qui a des questions ? »
Il y a fort à parier que Jacques, Pierre et Jean sont redescendus du Thabor avec plus de questions que de réponses. Pour eux, le mystère ne faisait que s’approfondir. Mais cela ne les a pas empêchés de poursuivre et de se lancer, comme Abraham, sur un chemin dont ils ignoraient l’issue. À cause de son projet mystérieux, Dieu les appelait à une vocation sainte. « Cette grâce leur avait été donnée avant tous les siècles, mais maintenant elle devenait visible, car le Christ Jésus a fait resplendir la vie et l’immortalité. » Cette irradiation atteint les confins de l’univers ; elle rejoint aussi le cœur de notre vie pour la transfigurer. Oserons-nous y céder ?