Mon joug est facile
Za 9,9-10 / Ps 144 / Rm 8,9-13 / Mt 11,25-30
En écoutant cet Évangile, nous nous sommes peut-être dit : mon joug n’est pas facile et ma charge n’est pas légère. Si c’est le cas, il nous faut d’abord le reconnaître… Mais quel est donc ce joug qu’il nous faut porter et dont le Christ nous parle dans cet Évangile ? Quel est-il, sinon celui qu’il a lui-même assumé : celui de l’humaine condition, marquée par la mortalité, blessée par le péché, menacée par le doute ? Cette condition primordiale que Dieu a tirée de la boue : cette boue originelle dont nous avons tant de mal à nous défaire, afin de marcher décidément vers la gloire et vers la joie que celle-ci procure dès ici-bas. Mais cette joie est placée devant nous ! Elle nous attire à elle, dès à présent, mais il nous reste à parcourir bien des déserts, à longer bien des précipices, à traverser bien des nuits de l’âme où la lumière s’absente. Notre vie spirituelle est une quête de cette joie promise à ceux qui persévèrent. Il s’agit d’un chemin… Encore et pour longtemps ! Personne ne peut prétendre s’être établi dans cette joie, sans mentir, aux autres et à soi-même. Personne, même ceux qui en sont le plus proches. La vie de tous les saints nous le rappelle. Relisez le “Journal d’une âme” de sainte Thérèse ; relisez les poèmes éplorés de saint Jean de la Croix, ou cette méditation de sainte Thérèse d’Avila : « Je me meurs de ne point mourir. »
Pourtant le Christ nous dit qu’il rendra notre joug facile et notre charge légère. Et pour que cela advienne, il nous invite à nous mettre à son école. « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11,29). Or, qu’est-ce que l’école du Christ sinon celle de la douceur, celle de l’humilité du cœur, celle de l’infinie tendresse : l’école de la compassion. Et qu’y apprenons-nous ? En premier lieu, à être sensibles au fait que le joug de beaucoup de ceux qui nous entourent n’est pas facile à porter, que leur charge n’est pas légère. Que nous ayons pitié de ceux qui peinent, partout dans le monde !
Et, en second lieu, dans cette école de la compassion, nous apprenons à prendre sur nous les souffrances d’autrui. Compatir : « souffrir avec ». Le Christ nous enjoint à porter, avec nos frères et nos sœurs, la charge qui pèse sur leurs épaules — ou sur leur cœur —, soit en les aidant, dans la mesure du possible, soit, dans tous les cas, en portant cette charge pesante dans notre prière. En vérité, celle-ci peut se faire dans la joie ; et alors quelle grâce ! Mais elle peut et doit aussi, parfois, se faire dans les larmes les plus amères, dans ce cri de douleur qui monte vers le Père et qui passe par les lèvres du Crucifié qui a voulu tout assumer, tout prendre sur lui et tout porter. « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 21,2).
Car il y a au moins un moment, dans la vie du Christ, où son joug n’est pas facile, où sa charge n’est pas légère du tout : c’est à l’heure du chemin de croix où il lui fallut porter sa propre potence jusqu’au sommet de ce mont où il devait être sacrifié, pieds nus sur ce chemin dont les pierres ne montraient aucune miséricorde, sous les huées, les crachats et les coups de ceux qui l’entouraient et se moquaient de lui. Portant sur ses épaules le poids du monde et la peine de tous les déshérités de la vie.
Et là encore, alors que la douleur le fait ployer, nous recevons une grande leçon. Elle nous est donnée dans l’un des épisodes les plus bouleversants de la vie de Jésus. Je me réfère à la cinquième station du chemin de croix, à cette rencontre avec Simon de Cyrène qui s’approcha de lui, afin de l’aider à porter sa croix. Et il se produisit, à ce moment-là, comme une mystérieuse inversion où le Christ — qui a voulu s’identifier à l’homme pauvre, à l’homme misérable, à l’homme pécheur soumis au châtiment —, rencontre celui qui vient rendre son joug plus facile et sa charge moins lourde. Beauté insondable de la vie de cet homme inconnu appelé à devenir le Christ du Christ, le sauveur du Sauveur.
Je parle d’une inversion, puisqu’à ce moment-là, Simon devient en quelque sorte le Christ, face au Nazaréen qui s’est abaissé à devenir ce que nous sommes. Et c’est là que le chemin nous est tracé. C’est cela que nous devons vivre, dans nos rencontres, nous aussi : devenir le prochain de l’autre, comme dans la parabole du Bon Samaritain. En un mot comme en cent : la seule chose qui peut rendre notre joug facile et notre charge légère, c’est d’accepter de porter le joug de nos frères et sœurs, la charge de ceux qui souffrent et qui implorent que nous les aidions. Et, en évoquant la figure du Cyrénéen, je me souviens de ces vers d’un jeune poète franciscain :
Je serai ton Cyrénéen
Jésus, toi tu seras le mien
Tu es fait de cette même argile
Dieu trébuchant et si fragile
Ton cœur comme le mien navré
Fais-moi comme toi de ce blé
Trituré au moulin de nuit
Livré au feu pour être cuit
Et lorsque faiblira mon pas
Que viendra l’heure du trépas
Tourne vers moi ton doux regard
Lorsque je passerai hagard
Alors l’un et l’autre au gibet
Toi et moi unis à jamais
Nous serons même sacrifice
Moi le larron et toi le Fils
Le Christ ne vient pas ôter notre joug ; il ne vient pas nous en libérer, mais il vient le rendre facile. Oui, facile, il le devient dès que nous l’acceptons, dès que nous l’épousons, dès que nous trouvons dans le fait de le porter courageusement une occasion d’être solidaires avec lui et, à travers lui, avec tous ceux qui dans le monde sont aussi condamnés à porter leur charge, souvent bien plus lourde que la nôtre. Paul Claudel a écrit cette phrase merveilleuse, dans sa “Méditation du Chemin de Croix” : « Le Christ n’est pas venu supprimer la souffrance ; il n’est même pas venu l’expliquer. Mais il est venu la remplir de sa présence. » Et dès que nous nous inclinerons pour prendre sur nos épaules le joug de l’un de nos frères, nous aurons la surprise d’y trouver Jésus lui-même, qui est toujours déjà là, en train de la porter. Et nous pourrons unir notre effort au sien, afin que dans le monde la charge perpétuelle devienne plus légère. N’oublions pas, n’oublions jamais que la lumière brille, pour nous, au cœur de la nuit du monde ; n’oublions pas que notre joie est une joie à la fois forte et précaire. Forte, puisqu’enracinée dans le Christ, et pourtant précaire, comme une flamme soumise aux vents contraires qui soufflent sur nos jours et qui plongent tant d’hommes et de femmes dans une obscurité totale. Que notre joie soit une sainte joie : lucide. Qu’elle n’ait pas peur de voir en face tout ce qui lui est contraire, puisque le Christ nous l’a promis : il a vaincu le monde. Entrons dans sa victoire qui n’est jamais un triomphe tapageur ou spectaculaire, mais qui est toujours une humble victoire, qui s’inscrit au plus secret, comme le ferment dans la pâte, bien qu’elle possède, en elle, la force de tout soulever.
Mes frères en souffrance, vous qui êtes peut-être dans la peine, vous qui êtes dans le deuil, vous qui êtes dans l’épreuve ou dans le doute, et qui vous sentez souvent exclus d’une Église qui se dissimule parfois derrière l’image d’une joie dont l’accès vous est barré ; mes frères humains, écoutez la voix du Christ qui vous dit : « Venez à moi et vous trouverez le repos » (Mt 11,28). Sachez que vous n’êtes pas en dehors de l’Église : c’est pour vous que le Christ est venu ! C’est donc vous qui y serez accueillis les premiers, bien avant tous ceux qui vivent dans l’illusion d’être satisfaits d’eux-mêmes ou de leur sort. À l’école de Jésus, c’est notre tour de tout assumer ! C’est à ce prix-là que nous sera donné un accès à la joie véritable et que nous pourrons chanter avec le prophète Zacharie : « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient » (Za 9,9).
Mais ne l’oublions pas : ce roi ne vient pas sur ses chars de guerre afin d’écraser l’ennemi, il vient à nous dans la pauvreté : « pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse » ; et c’est lui, d’ailleurs, qui sera écrasé par l’ennemi, afin de nous montrer que la source de la joie n’est pas en ce monde, mais qu’elle nous vient d’ailleurs. « Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. La bonté du Seigneur est pour tous et sa tendresse, pour toutes ses œuvres » (Ps 144,9).