L’un sera pris, l’autre laissé

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour le 1er dimanche de l’Avent

Is 2,1-5 / Ps 121 / Rm 13,11-14 / Mt 24,37-44

Dieu est un. L’homme, en revanche, est deux. Dieu est unique ; l’homme, lui, est divisé, tragiquement séparé de lui-même, déchiré en ses profondeurs. Et ce qui l’empêche d’entrer pleinement en communion avec ce Dieu unique, c’est justement cette division interne dont il est victime. Se tenir seul devant le Seul : voici la clef du paradis. Et c’est aussi l’idéal de la vie monastique, dont le nom vient de la racine grecque μόνος (mónos) qui signifie : « seul » ou « unique ». Mais, en l’occurrence, « seul » ne signifie pas forcément « isolé des autres » ou « retiré du monde », mais bien plutôt « réuni en soi-même ». Arriver enfin à ce point où il n’y a plus, en nous, deux instances se faisant la guerre — celle qui vit dans la lumière et celle qui se débat dans les ténèbres — mais où, réunies en une seule, toutes deux fixent leur attention sur Dieu et, en s’aidant mutuellement, ne deviennent plus qu’une seule. Comme le dit saint Nicolas Cabasilas : « En tout chrétien se tient un moine silencieux. » Phrase qui m’a rappelé cette magnifique formule de Charles d’Orléans, notée au cours de son exil londonien : « Mon cœur s’est fait ermite, en l’ermitage de la pensée. » Voilà ce que nous disent les lectures de ce jour. Voilà, en tout état de cause, ce qu’elles m’ont inspiré.

En vérité, quand on est un, on se trouve dans la joie. Car la joie est entière : on n’y prend aucune distance avec soi-même ; on s’y livre totalement. Le rire a ceci de merveilleux qu’il saisit pleinement celui qui exprime ainsi son allégresse. Oui, quand on est un, on est véritablement dans la joie. Mais lorsqu’on est deux, en soi-même, on se retrouve dans la peine. Dans le chagrin, il y a toujours un qui observe l’autre, qui le plaint, qui l’ignore ou qui lui fait des remontrances. Quand on est un, on monte vers la montagne du Seigneur, comme chante le psaume d’aujourd’hui ; quand on est deux, on descend dans les régions de l’ombre et de la mort. Quand on est un, on devient l’homme nouveau ; quand on est deux, on est encore au cœur de ce méchant conflit qui oppose, en chacun de nous, l’homme nouveau et l’homme ancien. Vieille guerre, en vérité.

Oui, deux hommes seront dans un même lit — dit saint Luc, dans cette péricope (cf. Lc 17,34) — ou alors dans un même moulin, en train de moudre leur grain : l’homme ancien et l’homme nouveau. L’un ne va pas sans l’autre : que nous dormions ou que nous soyons occupés à nos activités, là où se trouve le premier, le second n’est jamais très loin. Même dans nos rêves, la discussion entre l’un et l’autre se poursuit. Ils sont inséparables en nous. Et pourtant, selon l’Évangile, l’un sera pris et l’autre sera laissé ; l’homme ancien sera abandonné à son inanité ; alors que l’homme nouveau sera élevé dans l’éternité de la gloire. De quel côté pencherons-nous ? Sommes-nous décidés, ainsi que saint Paul le demande aux Romains, à sortir de notre sommeil ? Avons-nous la ferme volonté de « rejeter les œuvres des ténèbres et de nous revêtir des armes de la lumière » ? (Rm 13,12). « Forgerons-nous des socs de nos épées et des faucilles de nos lances ? » (Is 2,4). Sommes-nous mus par le désir sincère de recoudre ensemble ces deux pans de notre être, qui tirent à hue et à dia, et finiront par se déchirer irrémédiablement ? Nous laisserons-nous conduire à la Montagne du Seigneur, aux portes de Jérusalem où « tout ensemble ne fait qu’un » ? (Ps 121,3).

Cette division, en nous, est aussi ancienne que nous. Elle plonge ses racines dans notre conscience. Oui, telle que nous l’expérimentons en notre état de chute, la conscience nous divise. Tout ce que nous sommes amenés à penser, nous le concevons par opposition à son contraire. Nous n’avons point d’entendement de la lumière sans qu’il entraîne aussi celui de la nuit ; point d’idée de la chaleur, sans qu’y soit incluse celle de la froidure ; et cela s’applique à toutes les réalités qui sont accessibles à nos sens et à notre réflexion. La conscience nous divise en deux : c’est là l’office du diable — le diabolos, le « diviseur » —, qui n’a jamais cessé son œuvre délétère depuis le temps où il a offert à nos premiers parents le fruit de la connaissance du bien et du mal. Nous serions peut-être plus heureux si, comme les animaux, nous n’avions jamais été précipités dans cette arène où s’entre-déchirent, sous nos yeux, des forces ennemies.

Et pourtant, le thème de la conscience est intimement lié à celui de notre vie spirituelle — c’est-à-dire inspirée par l’Esprit. En effet, selon saint Jean, « l’Esprit souffle où il veut et personne ne sait ni d’où il vient ni où il va » (Jn 3,8). Son action sur nos âmes est un acte qui nous échappe. Seule la réflexion de ce qu’il nous souffle permet sa prise de conscience. « La sagesse, lit-on dans la Bible, est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu, une image de sa bonté toute pure » (Sg 7,26). C’est pourquoi, selon saint Paul, nous voyons actuellement les choses comme à travers un miroir. De fait, « réfléchir » peut signifier aussi bien « penser » que « refléter la lumière ». En somme, la conscience est bien la science de deux principes qui agissent ensemble : l’un est actif — c’est l’inspiration —, l’autre est passif — c’est sa réflexion en nous. Le mystère de la conscience naît de l’union de l’Esprit Saint et de la conscience humaine.

Dans la littérature spirituelle, l’image d’une eau tranquille et pure est souvent utilisée comme métaphore de cette disponibilité de l’âme, figurée par la surface d’un lac tranquille où vient se refléter la lumière du soleil. C’est ainsi que s’édifie le château intérieur de la vie spirituelle. La pleine conscience du mystère résulte donc à la fois de la vérité insufflée par l’Esprit et reflétée dans l’âme. L’Esprit doit se transformer en un feu divin et l’âme doit devenir un miroir virginal où ce feu vient se refléter. Ce mystère, le Christ l’a révélé à Nicodème, au cours de leur rencontre nocturne : « En vérité, en vérité, je te le dis : celui qui ne naît pas de l’eau et de l’Esprit ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » (Jn 3,5). La conscience, ainsi engendrée par l’union du feu et de l’eau, dans le sein de l’âme humaine, verra le jour à la manière du Verbe engendré dans le sein de la Vierge, par l’action de l’Esprit Saint.

Dans la littérature chrétienne, on rencontre de nombreux textes qui illustrent cette synergie entre l’âme et l’Esprit en utilisant l’image du miroir des eaux. Saint Grégoire de Nysse, par exemple, y a recours : « Le Seigneur — enseigne-t-il — nous dit que nous atteignons le bonheur non seulement en sachant quelque chose sur Dieu, mais en possédant cette connaissance en nous-mêmes, car le royaume de Dieu est à l’intérieur de nous. Celui qui a purifié son cœur peut voir l’image de la nature divine dans la beauté de sa propre nature. En effet, si tu t’emploies à purifier, par un effort de vie parfaite, les impuretés de ton cœur, la beauté divine brillera en toi. C’est ainsi qu’aux cœurs purs, la vision de Dieu est promise. Celui qui voit le soleil dans un miroir — ajoute Grégoire —, même s’il ne regarde pas directement vers le ciel, voit le disque solaire dans ce miroir, aussi bien que s’il le voyait directement. De la même manière, vous qui êtes trop faibles pour voir directement la lumière, si vous considérez l’image établie, dès le commencement, dans le miroir de votre âme, vous pourrez posséder en vous-mêmes ce que vous recherchez en dehors. »

Et ceci nous ramène au thème de la dualité. Le plus souvent, on la considère comme une disgrâce : comme la rupture de l’unité primordiale et, par conséquent, le signe de ce conflit permanent qui afflige l’âme humaine. En ce sens, le péché de Lucifer, se séparant du Créateur, marque le début de ce drame originel dont la conséquence allait se refléter jusqu’au fond de l’âme humaine. Créés pour contempler le Bien suprême et sans division, Adam et Ève découvrent, soudainement, l’ambivalence d’une réalité défigurée par le péché. Échappant à la joie de la parfaite unité avec Dieu, leur vie débouche sur le monde de la dualité. C’est la malheureuse histoire du surgissement de la conscience qui nous coupe en deux. Mais il faut ajouter que cette affirmation dissimule un grave oubli. En effet, dans la perspective chrétienne, cette « dualité illégitime » a été rachetée en la personne du Christ — vrai Dieu et vrai homme —, puisqu’il est venu établir une nouvelle alliance entre tous les partis adverses. « Car le Christ est notre paix : lui qui de deux réalités en a fait une seule, détruisant le mur qui les séparait, afin de créer, en lui, un seul homme nouveau » (Ep 2,14-16). C’est alors qu’afflueront des peuples nombreux, vers la montagne de Dieu, pôle de l’univers et sommet de toute réconciliation.

Henri de Toulouse-Lautrec, « Le lit », 1893. Domaine public.