L’humble quête

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 4ᵉ dimanche du Temps Ordinaire

So 2,3 ; 3,12-13 / Ps 145 / 1 Co 1,26-31 / Mt 5,1-12

Parmi les leçons que nous pouvons tirer des lectures de ce jour, il en est une essentielle : celle qui nous enseigne que la vie spirituelle est toujours une quête. Et, tant que nous cheminerons dans cette vallée de larmes, cette quête ne s’achèvera pas. Encore et encore, il nous faudra progresser, surmonter les obstacles, tendre notre visage vers la lumière qui pointe à l’horizon. Les réponses définitives nous attendent, mais nous ne les trouverons qu’au-delà du voile de la mort. Car ce n’est qu’en Dieu que la quête trouvera son terme.

« Cherchez le Seigneur ! » Voici la première injonction que nous avons entendue de la bouche du prophète Sophonie. Oui, il s’agit de chercher le Seigneur, de le chercher en tout temps, de le chercher sans jamais se lasser. Tel est l’appel que nous avons reçu ; tel est notre héritage, tel est notre destin, telle est notre vocation. C’est ainsi que se conjugue la vie de tout chrétien, l’existence de celui qui, décidément, met ses pas dans ceux du Christ et ne s’arrête point en chemin.

En vérité, dès que l’on pense avoir trouvé, dès que l’on s’enferme dans ses certitudes ou que l’on s’assoit sur ce que l’on croit posséder, la vie s’arrête aussitôt. Dès lors, nous sommes morts ; spirituellement morts, puisque – je leur ai dit – la vie spirituelle n’est rien d’autre qu’une quête perpétuelle, infatigable et bienheureuse.

Nous marchons dans la nuit de la foi et le but de notre pèlerinage ne nous apparaît pas clairement. Mais nous plaçons notre confiance en cette voix qui nous guide : la voix de Celui qui se fait signe à chaque instant, dans les plus infimes circonstances de la vie. Et cet appel de chaque instant nous donne la force de poursuivre, contre vents et marées. Nous le savons – et le psalmiste vient de nous le rappeler – : c’est aux affamés que le Seigneur donne le pain ; c’est aux aveugles qu’il ouvre les yeux ; ce sont les accablés qu’il redresse ; et c’est l’étranger, la veuve et l’orphelin qu’il soutient. Celui qui oublie cela et qui pense pouvoir s’appuyer sur ses propres ressources, celui-là verra sa quête se transformer en errance, soumise au vent du hasard et vouée à se perdre dans la nuit.

« Nous sommes un peuple pauvre et petit », dit encore Sophonie. Comme le peuple d’Israël, choisi pour devenir le peuple élu, non en raison de son prestige ou de sa primatie, mais parce qu’aux jours de Pharaon, il s’est trouvé menacé du tout premier génocide connu de l’histoire humaine. Et puisque les puissants voulaient en finir avec lui – ainsi que le raconte le livre de l’Exode –, Dieu sort de son silence et prend parti pour celui qui est menacé d’anéantissement. Sur la montagne des Béatitudes, la voix du Christ prend le relais de celle des prophètes et nous invite à nous relever, à croire au bonheur possible, à ne jamais désespérer. Oui, aucun doute : c’est pour le bonheur – et pour le bonheur infini – que nous avons été créés. Tel est notre destin, notre promesse, notre noble espérance.

Mais cette quête du bonheur, qui nous tient et ne nous lâche pas, ne passe pas par des chemins faciles et bien balisés. En les suivant, il nous faut affronter tout ce qui s’oppose à la belle évidence qui nous tient debout, ce qui menace notre élan. Pourtant, nous n’en démordrons pas : nous avons les paroles de vie. Le bonheur facile n’est pas pour ceux qui mettent leur foi en Dieu : il est le triste lot de ceux qui ont misé sur le monde et attendent de voir ainsi leur gain multiplié. Au contraire, le bonheur du ciel, que nous offre le Fils de Dieu, nous oblige à suivre des sentiers caillouteux, à grimper des pentes ardues, à traverser des déserts arides. Ceux qui suivent cette voie sont ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de la justice, ceux dont la douceur est un sujet de mépris, ceux qui se savent pauvres de cœur, mais dont la misère devient le nid de la miséricorde. Ce sont eux, les cœurs purs, parce qu’ils ne sont pas divisés, parce qu’ils engagent la totalité de leur être dans l’aventure la plus inouïe, la quête la plus belle. Ceux-là deviennent des artisans de paix, parce qu’ils l’ont trouvée, cette paix qui ne vient pas du monde mais qui rayonne au cœur du monde.

C’est à eux que sont destinées les sept béatitudes énoncées par le Christ : la possession du Royaume des cieux, le mystère de la Consolation, la Terre promise reçue en héritage, la Justice donnée à sa satiété, et puis l’incommensurable Miséricorde, la claire Vision de Celui qui est à l’origine de notre être, la Gloire, enfin, d’être appelés fils de Dieu. Mais ces dons qui surpassent tout ce que nous pouvons imaginer ne s’apparentent pas aux trophées réservés à ceux qui sont victorieux et qui se montrent capables de dépasser les autres. Ces dons sont les arrhes de la tendresse du Père, des perles dont l’éclat brille au cœur de la nuit, des joies qui n’attendent pas l’avenir, mais dont la lumière scintille, d’ores et déjà, au cœur même de chaque instant, pour ceux qui sont rendus capables de les voir.

Ce n’est pas nous qui les gagnons, ces présents ; ce sont eux qui nous gagnent. À l’instar du peuple juif – choisi en vertu de sa précarité –, nous ne sommes pas d’orgueilleux vainqueurs qui se réjouissent de leur puissance, de leur possession ou de leur savoir. « Regardez bien, parmi nous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants. » La vraie victoire – celle de Dieu – appartient à ces crucifiés de l’histoire qui n’ont guère d’éclat, mais qui ont suivi le Maître jusqu’au bout, dans un pari qui n’est que folie aux yeux du monde.

Mais tout est là : ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce qui couvre de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce qui couvre de confusion les forts. Celui qui est d’origine modeste et qui dépose son sort entre les mains de Dieu, celui-là est investi d’un pouvoir magnifique : il est capable de réduire à rien ce qui est, et de faire advenir ce qui n’est pas. « Il n’y a pas entre nous – dit saint Paul – de gens de haute naissance. » En effet, la « haute naissance » – privilège accordé par le monde – n’est pas l’apanage des enfants de Dieu. Leur véritable naissance, c’est au ciel qu’elle a lieu (dies natalis), et ce n’est pas grâce à l’or ou à l’argent qu’elle s’acquiert, mais dans l’eau du baptême. En espagnol, un noble porte le titre d’« hidalgo », ce qui est une contraction de « hijo de algo », c’est-à-dire « fils de quelque chose ». Cela, par opposition à ceux qui sont issus de rien… et dont nous sommes tous, devant le trône de la majesté divine. Car c’est de la poussière que Dieu nous a tirés, mais c’est à la gloire qu’il nous destine, à la béatitude sans fin.

Nous n’avons rien fait pour mériter cela. « C’est grâce à Dieu – et à lui seul – que vous êtes dans le Christ Jésus », dit encore l’apôtre. Être dans le Christ Jésus, c’est participer de sa nature, dès à présent, et garder, en dépit de toutes les difficultés, un germe de bonheur semé en nos terres intérieures ; un germe prometteur qui n’attend pas pour fructifier. « Aux âmes bien nées – entendez : nées du ciel – la valeur n’attend point le nombre des années… », ainsi que le chante Corneille.

C’est pourquoi aucun être de chair ne peut s’enorgueillir devant Dieu. Notre fierté n’est rien, sinon celle d’être investis par lui et d’être tenus au-dessus du néant, au-dessus de ce gouffre dans lequel nous ne tarderions pas à tomber si sa main venait à nous lâcher. Mais sa main ne nous lâchera pas ! Sa prise est sûre… ! Il est notre rocher au milieu de la tourmente, notre havre de paix face à l’adversité. Tant que nous ne reposons pas en lui, notre cœur est sans répit. Cherchons donc le Seigneur, comme nous y invite le prophète, sans oublier jamais que cette injonction s’adresse à ceux dont l’esprit n’est pas enflé par ce fourbe et fol orgueil qui mène ce monde au désastre, mais bien à ceux qui prennent la route avec humilité. Oui, redisons-le avec Sophonie : « Cherchez le Seigneur, vous tous les humbles du pays ! »

Caspar David Friedrich. Le Voyageur au-dessus de la mer de brouillard, 1817. Domaine public.