L’heure de Jésus

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour le dimanche des Rameaux

Is 50,4-7 / Ps 21 / Ph 2,6-11 / Mt 26,14 - 27,66

Pourquoi, en surgissant sur la scène de sa Passion, Jésus vient-il se jeter dans la gueule du loup ? On l’a pourtant vu, ces dernières semaines, tout faire pour échapper à ses détracteurs, allant même jusqu’à se cacher et interdisant à ses disciples et aux miraculés de parler de lui. On l’a même vu renoncer à monter à Jérusalem en raison des dangers qui l’y attendent : « Jésus restait en Galilée : il ne voulait pas séjourner en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir », précise saint Jean (Jn 7,1).

Et là, tout à coup, au mépris des avertissements de ses disciples, voici qu’il entre à Jérusalem, qu’il monte au Temple pour enseigner et qu’il ne craint nullement de se faire reconnaître, voire de provoquer les scribes et les pharisiens qui ont le projet de le faire mourir. Comment expliquer cette soudaine précipitation, au terme de trois années marquées par la prudence ? La réponse est claire : c’est parce que, cette fois-ci, Jésus sait que son heure est arrivée. Nous sommes là en présence d’un grand mystère : l’heure de Jésus. « À plusieurs reprises, Jésus a recours à cette expression – note Jean-Paul II –, pour indiquer le moment fixé par le Père pour l’accomplissement de l’œuvre de salut. Et cela dès le commencement de sa vie publique, aux noces de Cana, quand il répond à sa mère que son heure n’est pas encore venue. » Et le pape ajoute : « Toute la vie terrestre du Christ est orientée vers cette heure-là. En un moment d’angoisse, il déclare : “Maintenant, je suis bouleversé. Que puis-je dire : Père, délivre-moi de cette heure ? Mais non ! C’est pour cette heure que je suis venu” » (Jn 12,27).

Nous retrouvons plusieurs fois cette expression dans l’Évangile : « Personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue » (Jn 7,30). Et Jésus lui-même le confirme, dans le récit de la Passion que nous venons d’entendre : « Voici qu’elle est proche, l’heure où le Fils de l’homme sera livré aux mains des pécheurs » (Mt 26,46). Jusqu’ici, cette heure n’était pas encore arrivée et Jésus était aux aguets de ce moment qui ne dépendait pas de sa volonté humaine, mais de la volonté divine, c’est-à-dire du Père. C’est le Père qui indique le moment et le Fils obéit : « Que ta volonté soit faite et non la mienne. » L’heure de Jésus est donc l’heure du Serviteur : l’heure où il accomplit pleinement la volonté du Père ; car c’est bien ce que signifie “être serviteur” : obéir à la volonté de son maître. « Il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur. » Mais ce Serviteur est ici le Serviteur souffrant annoncé par le prophète Isaïe, ou par le Psaume 21 que nous venons d’entendre et qui fut écrit mille ans avant la Passion ! Par conséquent, l’heure du Christ n’est pas seulement l’heure du Serviteur : elle est l’heure du Serviteur souffrant. Non que Jésus recherche la douleur, bien entendu, mais il l’accepte lorsqu’elle vient, parce qu’elle est une conséquence de la volonté du Père dont il est le fidèle Serviteur. Mais alors, le Père a-t-il le désir que son Fils souffre ? Certainement pas ! Ce qu’il veut, c’est sauver l’humanité : tel est son dessein – le dessein de son amour –, auquel le Fils se donne totalement, même si, pour cela, il doit passer par de terribles épreuves.

Et cela se reproduit pour les disciples et pour chacun d’entre nous : nous voulons entrer dans le projet du Père, avec le Fils, même si cela doit être difficile. Hans Urs von Balthasar écrit : « Le Christ assume l’existence humaine pour l’offrir en sacrifice à Dieu. Dans cet anéantissement de lui-même, il unit Dieu et le monde et, à la résurrection, il reçoit de la main du Père sa propre nature sacrifiée et, avec elle, celle du monde entier. » Nous ne voulons pas souffrir : nous voulons que l’humanité renaisse, même s’il n’y a pas de naissance sans douleur. Jésus aussi, selon les mots de la Lettre aux Hébreux, a été conduit à la perfection par ses souffrances (He 2,10) ; et ses souffrances sont celles de son humanité, sont celles de notre humanité.

Ce que célèbre la population en liesse, au moment de l’entrée de Jésus à Jérusalem, c’est cela : l’humanité rachetée et sauvée par le Messie. C’est ce qu’on appelle un kairos – un moment sacré et fugitif qui échappe au cours du temps normal –. C’est une heure où le peuple touche quelque chose de cette joie qui l’attend, même si, aussitôt après, rejoint par le chronos – le temps historique –, il abandonne cette intuition et se laisse à nouveau entraîner par la fatalité, jusqu’à réclamer la vie de celui en qui il avait cru reconnaître son Sauveur. Par peur de souffrir, l’homme étouffe ses plus beaux espoirs. Mais, désormais, cette souffrance, habitée par le Christ, va devenir pour tous un chemin de salut.

L’attitude de ces hommes qui se retournent finalement contre Jésus est exactement la contrepartie de celle de Dieu. Le peuple glorifie, puis il sacrifie ce qu’il a glorifié. Dieu fait juste le contraire : il sacrifie, puis il glorifie ce qu’il a sacrifié. Il n’a sacrifié que pour consacrer, pour libérer le cours des choses de cette emprise de la fatalité, rendre la mort elle-même impuissante. Pour cela, il ne pouvait que la traverser de part en part, en la personne de son Fils. Voilà résumé en quelques mots le mystère que nous nous préparons à célébrer cette semaine. Une fois de plus, le kairos de la Résurrection va illuminer, de l’intérieur, le chronos de notre histoire. Un événement dont nous faisons mémoire, année après année, jusqu’à ce que le temps lui-même en soit transfiguré et qu’il s’ouvre à l’éternité.

Elle a sonné au cadran de notre histoire, cette heure tant espérée. Mais c’est pour nous qu’elle est venue, car, pour le Père, elle est présente de toute éternité. Ce qui advient à un moment précis de notre temps, et qui entraîne l’histoire tout entière, ne cesse d’être présent aux yeux du Père. Souvenez-vous, Jésus disait à la Samaritaine, il y a trois semaines : « Je te le dis : l’heure viendra – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront Dieu en esprit et en vérité » (Jn 4,23). Oui, l’heure doit encore venir, et nous continuons à l’attendre puisque nous sommes pris aux mailles de ce grand filet qu’est le temps. Et pourtant, ce moment, c’est maintenant… L’heure de la croix, l’heure du Serviteur souffrant qui est aussi celle du Serviteur glorifié et, avec lui, de toute l’humanité, cette heure n’est pas seulement fixée à un moment de l’histoire – il y a 2000 ans –, elle en est la cime et l’accomplissement. Tout ce que nous vivons culmine en elle.

Je voudrais m’appuyer sur une image pour expliquer cela. Imaginez que l’on représente l’ensemble de l’histoire humaine par une simple ligne dessinée sur une longue bande de papier. Tous les événements sont là, dans leur succession chronologique : c’est la ligne du temps avec son commencement et sa fin. Or, vers le milieu de cette ligne, une date est inscrite : celle de l’heure de Jésus : l’heure de son sacrifice d’amour sur la croix. C’est un simple point dans le cours des événements. À première vue, rien ne le distingue des autres ; il y a eu du temps avant, il y en aura après : l’histoire continue. Mais maintenant, imaginez que vous pincez cette bande de papier à l’endroit même de cet événement central ; et, l’ayant ainsi saisie, vous élevez votre main. La bande de papier prend alors la forme d’une pyramide et l’heure de la croix devient le sommet de l’histoire : tous les regards se tournent vers elle : ceux de l’avenir regardent vers le passé – comme nous aujourd’hui – et ceux du passé regardent vers l’avenir – comme le prophète Isaïe –. Mais en réalité, chacun regarde vers le haut, et chacun lève ses yeux vers le ciel. « Lorsque je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jn 12,32), avait dit Jésus avant de mourir. C’est cela, l’heure qui vient déchirer le temps et le fait déboucher sur l’éternité.

Voilà figuré par une simple image cette stupéfiante assomption de l’histoire que le Christ vient saisir et qu’il entraîne vers son salut, à l’heure qui avait été prévue par le Père de toute éternité. Je ne sais pas si mon image vous aide à contempler ce grand mystère. Peut-être en trouverez-vous une meilleure. Mais peu importe ! Ce qui compte est de comprendre que l’heure du Fils de l’homme, qui est une heure marquée au calendrier de notre histoire, devient le point culminant de tout ce qui aura été vécu sur la terre, le point sacré par lequel le Créateur vient ressaisir sa création pour l’attirer vers la lumière. Comme les habitants de Jérusalem, nous n’en avons que l’intuition et elle nous éblouit. Que Dieu nous aide à suivre jusqu’au bout le fil de cette bienheureuse pensée pour que, en mettant nos pas dans ceux du Seigneur de l’Histoire, nous devenions partie prenante de cette incroyable transfiguration de l’aventure humaine. Alors toutes les villes ouvriront leurs portes à Celui qui est, qui était et qui vient.

Paul Gauguin, Le Christ au jardin de Gethsémani, 1889. Domaine public.