L'espérance du monde
Ac 2,42-47 / Ps 117 / 1 P 1,3-9 / Jn 20,19-31
Ce dimanche est celui de la miséricorde : l'un des mots-clefs de toute la pensée et de tout l'agir chrétien. Il s'agit d'un mot qui réunit deux idées : d'abord celle de « misère » et, ensuite, celle de « cœur » (cor, cordis, en latin). La miséricorde parle donc d'un cœur touché par la misère de son prochain, un cœur qui se penche sur la misère de l'autre et qui le fait par amour et par compassion. À l'image du Père des Miséricordes dont le cœur se laisse attendrir par la misère qui est la nôtre, par cette vie qui est la nôtre et qui est si loin d'être parfaite. Mais, comme un Père aimant, Dieu ne s'offusque pas de nos imperfections. Au contraire, celles-ci augmentent encore sa tendresse, comme lorsqu'on est touché par un enfant maladroit qui s'afflige parce qu'il ne réussit pas à accomplir ce qu'il voudrait. Ce qui, en nous, est limité, inachevé, déçu, navré : tout cela devient, pour le Père, une occasion de déployer l'immensité de sa miséricorde.
C'est le sujet des lectures d'aujourd'hui et, en particulier, de cet épisode où nous découvrons la misère de Thomas, empêtré dans sa raison humaine et refusant d'admettre l'inimaginable Résurrection du Seigneur, tant qu'il ne l'a pas contemplée de ses yeux et touchée de ses mains. Or, ce qui lui sera donné de voir et de toucher, ce sont justement les plaies du Fils de l'Homme. Au centre de ce dimanche qui conclut l'octave de Pâques se trouvent les plaies de Jésus, les marques de son supplice. Et ces plaies, encore visibles, semblent en contradiction avec la manifestation de la gloire qui vient effacer toute peine et toute souffrance.
Jésus exhibe ses plaies dès la première fois qu'il apparaît aux apôtres. Il leur montre ses mains et ses pieds, son côté transpercé par la lance. Mais Thomas n'est pas là… Il jouera cependant un rôle essentiel, puisque son absence préfigure la situation de tous les chrétiens qui vont se succéder, au long de l'histoire : ceux qui n'auront pas le privilège de contempler de leurs yeux ce que les apôtres ont vu, ce soir-là, et qui pourtant sont invités à y croire : « Heureux celui qui croit sans avoir vu ! » (Jn 20,29).
Les plaies du Seigneur, enseignait le pape François, sont un scandale pour la foi, mais elles sont aussi la vérification de la foi. C'est pourquoi, sur son corps glorieux, les plaies ne disparaissent pas : elles demeurent, car elles sont le signe permanent de cet acte d'amour que Jésus a signé sur la croix. « C'est par ses plaies que nous avons été guéris », dit saint Pierre en reprenant les mots du prophète Isaïe (Is 53,5). Il faut donc avoir le courage de regarder en face les plaies du Crucifié, qui sont aussi les nôtres, celles de nos frères et, en définitive, les plaies de ce monde en souffrance. Il ne faut pas avoir honte de la chair meurtrie de Jésus, ni de celle du monde, lacéré par la méchanceté. Il ne faut pas être scandalisé par la croix. Il ne faut pas non plus nous détourner de la souffrance de notre prochain, puisqu'en toute personne qui souffre, c'est le Fils de l'Homme que nous sommes appelés à contempler.
C'est la gloire qui perce à travers la misère et c'est à travers cette dernière que nous sommes invités à la rejoindre. Mais ce que nous voyons n'est pas encore la gloire ; ce que nous voyons, en tout lieu, c'est la misère du monde, celle de nos frères et la nôtre… Heureux celui qui croit sans avoir vu : notre espérance ne repose pas sur quelque chose de visible, elle ne repose pas sur un constat que nous pourrions faire de la réalité ; elle ne repose même pas sur des choses que nous pourrions comprendre. Elle repose sur ce qui nous échappe, ce qui est imprenable, ce qui est inamovible et qui n'est pas soumis aux fluctuations du monde et de l'histoire : c'est à cette profondeur-là que vient se ficher l'ancre de l'espérance.
Et c'est, au demeurant, ce que nous disent les autres lectures de ce jour. « On m'a poussé, bousculé pour m'abattre… » Ce que nous voyons, jour après jour, c'est cela : le spectacle de la guerre, des rancunes, de la haine, de la vengeance, de la raison du plus fort… « On m'a poussé, bousculé pour m'abattre, mais le Seigneur m'a défendu » (Ps 117,13). Sa main est invisible, mais elle est là, qui nous soutient dans l'épreuve et la difficulté, qui nous sauve du retour au néant. « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle », dit encore le psaume d'aujourd'hui.
Et puis, il y a cette lettre de saint Pierre : « Vous exultez d'une joie ineffable et vous êtes remplis de gloire — dit-il —, même s'il faut encore que vous soyez affligés par toute sorte d'épreuves » (1 P 1,6). Notre pain quotidien, c'est l'épreuve, non pas la gloire ! Mais cette épreuve est déjà, en elle-même, l'annonce et la prémice de la gloire. Se pencher sur la misère du monde, sur la misère de l'autre ou sur notre propre misère ne signifie pas aimer la misère pour elle-même, bien entendu, mais voir qu'elle est le signe d'autre chose. Ce n'est pas non plus aimer l'autre en dépit de sa misère ou malgré sa misère, mais à travers elle : savoir que c'est par là que passe le chemin qui conduit au plus profond, au plus humain, qui touche à ce noyau où déjà est généré, de manière invisible, l'éclat de la gloire à venir.
En écrivant cela, je regardais par la fenêtre et voyais Charles, un ami chez qui je me trouvais et qui était en train de travailler à son jardin. Je me suis dit alors : « Elle est là, l'espérance du monde, dans ce geste simple de l'homme qui se penche pour soigner la terre, de l'homme qui cherche à enrichir la vie, envers et contre tout. Oui, c'est là, et nulle part ailleurs, que brille le salut du monde ! Nous sommes impuissants à modifier le cours d'une histoire que l'homme s'entête à incurver vers la mort ; mais, comme le chantait le poète Guy Béart : « Il n'y a peut-être plus rien à sauver, si ce n'est quelques lieux, quelques relations, quelques instants de bonheur. » Et, si nous y travaillons de tout notre cœur, et si nous prenons soin de ces minuscules parcelles de vie, si nous les rapprochons entre elles, peu à peu, il nous sera donné de le raccommoder, ce manteau d'espérance dont le Seigneur a voulu couvrir la terre entière, et les épaules des malheureux.
En apparaissant à ses apôtres, Jésus leur dit : « La paix soit avec vous. » Il ne leur promet pas la joie, mais il leur donne la paix ; la paix qui résiste même à travers l'épreuve, même lorsque le bonheur semble devenir improbable, puisqu'une fois de plus, il ne dépend pas de ce monde et que ce monde n'y comprend rien. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ; heureux ceux qui, comme nous, sont confrontés aux innombrables difficultés qui nous cernent de toute part et nous inviteraient si facilement à céder à la désespérance. Heureux ceux qui croient sans avoir vu, ceux qui voient au-delà des apparences trompeuses. « On ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux. »
Certes, ce n'est pas la voie facile que le Christ nous indique là. Mais, au moins, nous pouvons être sûrs qu'il ne s'agit pas d'un rêve qui se perdrait dans les nuées et tenterait d'oublier la réalité quotidienne à laquelle nous sommes assignés, puisque c'est par notre espérance que le monde entre, d'ores et déjà, dans le mystère de sa transfiguration. Mais en être témoin est impossible si nous demeurons seuls, si nous restons livrés à nous-mêmes, à nos fantasmes, à nos peurs, à nos doutes. Il faut être proches les uns des autres, car, lorsque les hommes sont réunis, il y en a toujours un, parmi eux, qui reçoit la grâce d'être, à ce moment-là, le porteur de l'étendard de l'espérance, afin d'aider les autres à relever la tête. « Les frères étaient assidus à la communion fraternelle, à la fraction du pain, à la prière… » (Ac 2,42). Chacun devient alors un signe de salut pour l'autre.
Si nous quittons le navire de l'Église, si nous passons par-dessus bord, alors il nous arrivera ce qui est arrivé à Pierre et nous aurons toutes les chances de nous enfoncer dans l'océan de ce monde secoué par d'effroyables tourmentes. Mais le Christ est là : il nous tend la main pour nous aider à remonter dans la barque. Au moment où nous sombrons, il vient, ou il envoie quelqu'un qui vient à notre secours et qui nous repêche et nous rétablit sur un sol ferme.
« Oui, le Christ nous a fait renaître pour une vivante espérance — ainsi que l'écrit saint Pierre —, pour un héritage qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure, car cet héritage nous est réservé dans les cieux » (1 P 1,4). Mais si notre héritage est dans les cieux, notre vie, elle, est sur la terre ; et la distance entre les deux semble parfois infranchissable. Car, une fois de plus, c'est au ciel que s'établit pour toujours la citadelle de la miséricorde : citadelle inexpugnable, contre vents et marées, là où Dieu règne, là où nous sommes invités à entrer. Au cœur de la miséricorde.