Les trois rayons de la Gloire

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 29e dimanche du Temps Ordinaire

Is 45, 1-6 / Ps 17 / 1 Th 1, 5-10 / Mt 22, 34-40

« Sans cesse, nous nous souvenons que votre foi est active, que votre charité se donne de la peine et que votre espérance tient bon », écrit le bienheureux Paul aux Thessaloniciens (1 Th 1, 3). Et puisque nous sommes ici en présence de la toute première mention de ces trois vertus fondamentales pour la vie chrétienne, dans l’Écriture, il vaut la peine de nous y arrêter.

L’espérance, d’abord. Elle procède du désir… Tournée vers l’avenir, elle s’appuie déjà sur une certaine connaissance de ce qui vient et qu’il nous est donné de contempler à l’avance. Saint Bonaventure affirme que l’homme ne pourrait pas désirer le paradis, s’il n’en avait une certaine intuition. Cette espèce de « mémoire du futur », selon la belle expression de Dostoïevski, est réellement possible, car ce que nous connaîtrons dans l’éternité est, en quelque sorte, connu dès à présent, puisque l’éternité transcende le cours du temps et qu’elle se conjugue toujours au présent.

Or, la force de ce désir qui nous habite est présente dans toute la création, qui « attend, avec un ardent désir, la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 19). L’espérance, au sens large du terme, n’est pas le propre de l’être humain : elle se manifeste dans toute la création. Depuis l’apparition des premières galaxies jusqu’à la conquête de la vie et de la conscience, ce mouvement s’observe partout et semble être guidé par la quête d’une finalité qui entraîne l’univers, comme si celui-ci obéissait à un programme. Et ce désir fondamental, qui se manifeste de mille manières, n’est autre que la répercussion, dans la création, du désir même du Créateur. C’est pourquoi l’espérance est la vertu la mieux répandue sous le ciel. La foi, elle, est réservée aux croyants et la charité, comme perfection de toutes les vertus, n’est réellement vécue que par les élus. L’espérance est donc une vertu universelle et, peut-être, la plus surprenante des vertus, car elle ne cède pas, même dans les pires circonstances.

Il me semble qu’aucun écrivain ne l’a décrite mieux que Charles Péguy, dans Le Porche du mystère de la deuxième vertu : « La foi – dit Dieu – ça ne m’étonne pas. J’éclate tellement dans ma création. Que pour ne pas me voir il faudrait que ces pauvres gens fussent aveugles. La charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas. Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu’à moins d’avoir un cœur de pierre, comment n’auraient-elles point charité les unes des autres. Mais l’espérance, voilà ce qui m’étonne moi-même. Ça c’est étonnant ! Que ces pauvres enfants voient comme tout se passe et qu’ils croient que demain ça ira mieux. Ça c’est étonnant et c’est bien la plus grande merveille de notre grâce. »

Oui, le monde va mal. Oui, l’Église elle-même semble menacée en ses fondements, en dépit des regains d’espérance qui se montrent partout. Oui, des pans entiers de cette société, que l’homme a édifiée pour y rendre la vie meilleure, sont en train de s’écrouler à grand fracas autour de nous. Oui, la peur nous tenaille, certains soirs, face à la folie de ceux qui croient mener le monde, et qui, de fait, ne le mènent qu’à sa perte. Mais il y a encore des saints, un peu partout dans le monde, qui portent, sans bruit, l’enseigne de l’espérance. C’est dans leurs yeux, ou leurs sourires, même baignés de larmes, que brille déjà l’éclat d’une aube nouvelle. Car c’est sur la foi que se fonde l’espérance, sur la certitude que le bien aura le dernier mot et non le mal…

Penchons-nous donc sur la foi. Elle est une confiance à l’égard d’un Dieu reconnu comme étant sûr, solide, durable. Mais elle est aussi une croyance et donc une conviction au sujet d’un Dieu reconnu comme source de la vérité. Comme telle, la foi entre en dialogue avec l’intelligence et cherche à rendre compte de sa certitude innée devant les instances de l’entendement. Nonobstant, la foi demeure irrationnelle : elle ne s’appuie pas sur les démonstrations de la raison ; mais cela ne signifie pas qu’elle soit déraisonnable ou incompatible avec la raison. Elle n’entre pas en contradiction avec la raison, mais entretient un dialogue avec elle.

Souvent, nous confondons la foi – qui est une disposition fondamentale – avec une sorte de sentiment religieux ou de bonne compréhension des mystères du salut. Mais l’essentiel n’est pas là ! En son origine, la foi n’est affaire ni de sensibilité, ni d’intelligibilité. Bien entendu, la vie en Dieu nous aide à comprendre toujours mieux le mysterium fidei : le mystère de la foi, et à en ressentir l’effet au plus profond de notre être. Mais dans les moments, si nombreux, où nous ne sentons rien et ne comprenons rien, ce qui nous reste est l’engagement fidèle de notre volonté : engagement à suivre, dans la nuit de la foi, ce chemin que nous avons entrevu, l’espace d’un instant, au frôlement de la grâce.

Il est des saints qui, à certaines périodes de leur vie, ont craint d’avoir totalement perdu la foi : ils ne ressentaient plus la présence de Dieu ou ne la comprenaient plus du tout. Sainte Thérèse de Lisieux écrit, dans son journal : « Je ne parle pas de ce que je crois, mais de ce que je voudrais croire… » Dans cette nuit de la foi, son navire a tangué, il a menacé de chavirer, dans la tourmente des doutes qui la précipitaient sur les récifs les plus dangereux. Mais, en dépit de tout, la fermeté de sa volonté lui a permis de rester attachée au choix qui était le sien.

Ayant Dieu pour objet, la foi s’efforce de le connaître et d’en pénétrer toujours mieux l’insondable mystère, afin d’éclairer les actes et les décisions d’une vie qui cherche à s’orienter vers la source du bien. Cette relation à Dieu n’implique pas seulement la croyance en son existence, mais aussi une réorientation de notre vie. L’attitude du croyant s’enracine dans cette pleine disposition à la motion de l’Esprit Saint qui nous oblige, parfois, au sacrificium intellectus : au sacrifice de l’intellect. Car un moment vient où l’intelligence, en quête de lumières toujours plus élevées, n’a plus d’autre recours que celui de s’agenouiller en adoration devant l’ineffable Mystère, d’entrer dans l’amour de Dieu bien avant de pouvoir le comprendre…

Voici donc la troisième vertu : la charité. Avant de parler de notre amour, ce terme désigne l’amour divin : celui dont Dieu nous aime. Or, cet amour est parfaitement désintéressé, gratuit et libre. Dieu n’a pas d’expectatives : la perfection qu’il est n’est jamais altérée, menacée ou amoindrie par notre manière d’y répondre. Dieu ne nous aime pas en raison de ce que nous sommes, de ce que nous avons fait ou d’une quelconque autre raison qui viendrait « justifier » cette élection dont il a toujours l’initiative. Aimer d’un tel amour nous est impossible. Pourtant, étant appelés à être parfaits comme le Père céleste est parfait, nous devons nous laisser attirer par ce modèle de l’amour qui réside en Dieu seul. Pour nous, cet amour est le fruit de la grâce, il est un don de Dieu et, en ce sens, ne dépend pas de nos mérites. Cependant, l’homme y contribue, dans la mesure où c’est en se dépouillant de l’amour propre qu’il contribue activement à l’affermissement de la grâce et à sa pleine fécondité au sein de sa propre existence.

Et ce don qui nous est donné d’en haut, nous ne le recevons pas pour nous-mêmes, mais pour le partager avec les autres et contribuer ainsi à l’extension du Royaume de Dieu. Si notre amour humain – appelé aussi amour de complaisance – est un sentiment qui nous motive à bien agir envers nos êtres chers, la connaissance et la pratique de l’autre amour – appelé aussi amour de bienveillance – font naître en nos cœurs un sentiment nouveau, non pas basé sur l’affection humaine, mais sur le précepte divin et surtout, sur la grâce transfiguratrice qui l’accompagne.

Enfin, soulignons que la nature modelée par cette grâce est celle de l’amour humain : cet amour que l’on nomme éros. Grégoire de Nysse considère que cet éros est la forme la plus puissante de l’amour : la seule que l’homme soit capable d’expérimenter, dans le bouleversement qu’elle provoque en lui. Oui, c’est là que l’homme découvre sa véritable identité, le motif intrinsèque de sa vie ici-bas. C’est là que commence à se dévoiler, à ses yeux, la plénitude de l’amour. « Avant de se faire tout à tous – nous enseignait notre père maître, au temps de mon noviciat –, il faut d’abord se faire quelque chose à quelqu’un. » C’est en forgeant que l’on devient forgeron et c’est en aimant que l’homme devient Dieu, puisque Dieu est amour et que – par nature et par grâce – nous sommes destinés à rejoindre cette plénitude. Alors, comme aimait à le dire l’abbé Pierre : « Essayez d’aimer ! »

La Foi, l’Espérance et la Charité, école de Frans Floris l’Ancien (vers 1517-1570), fin du XVIe siècle. Huile sur panneau, collection du National Trust, Kingston Lacy (Angleterre). Source : Wikimedia Commons. Œuvre et reproduction photographique dans le domaine public, libres de droits d’auteur.