Les Noces Éternelles
Jr 20, 7-9 / Ps 62 / Rm 12, 1-2 / Mt 16, 21-27
Le christianisme est une mystique ou il n’est pas. Il n’est, en premier lieu, ni une morale, ni une culture, ni une philosophie, ni une pratique, ni même une religion : il naît d’une rencontre personnelle, intime et immédiate avec le Seigneur Jésus-Christ ; il se développe dans la joie et le culte de cette relation et il trouve sa raison d’être dans la pérennité de ce bonheur qu’elle lui procure. Et la mystique n’est pas autre chose : elle n’est pas le privilège de quelques élus ; elle est le propre de tous les croyants. Elle fonde l’être chrétien. Bien entendu, le fait de bénéficier d’un tel privilège bouleverse tout dans la vie de celui qu’elle investit. Touché par cette grâce, l’homme aspire à être bon et à régler ses actes à l’aune de ce don que Dieu fait de lui-même ; illuminé par l’éclat ineffable de cette révélation, il change sa manière de penser et s’efforce de cheminer vers la vérité ; renversé par ce bonheur indicible, il aspire à faire de sa vie une louange et une action de grâce. Mais tous ces aspects ne sont que les conséquences du mystère qu’il vit au fond de lui : celui d’une véritable rencontre amoureuse.
Et le premier symptôme de cet état, c’est une immense soif. Cette relation établie avec celui qui est la source de notre vie fait de nous des assoiffés. « Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, Seigneur » (Ps 41, 2). Et ce besoin est constitutif de notre nature. On peut passer plus de quarante jours sans manger ; mais au bout de trois jours sans boisson, c’est la mort certaine. La soif est donc une parfaite métaphore de ce que ressent l’âme transpercée par le dard de l’amour divin. L’amour de notre Dieu est semblable à un feu dévorant : il attise constamment cette soif. L’âme aspire à la présence de son bien-aimé et elle n’a de cesse qu’elle n’ait enfin trouvé la source dont elle entend le bruissement. « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » (Ps 62, 2).
Me pardonnerez-vous si je vous dis que la situation de Dieu et de l’âme gagnée par cet amour est la même que celle des amants : leur unique désir, en effet, c’est de « faire l’amour ». Prenez l’expression au sens littéral du terme, au sens de créer l’amour. Faire de l’amour la substance même de notre être. Le Créateur, au demeurant, ne fait rien d’autre ! Et n’allez pas penser que ce langage soit seulement spirituel : l’amour engage l’être tout entier et celui qui aime veut se donner sans retenue. Ce n’est pas un hasard si le cœur vivifiant de cet amour infini, nous le vivons dans le mystère de l’eucharistie, où le Seigneur se livre à nous corps et âme.
« Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi », s’exclame Jérémie (Jr 20, 7). Tu as « réussi », dit-il. Il faut entendre par là que Dieu est parvenu à nous faire céder à ses avances, à accueillir pleinement ce don qu’il nous fait de lui-même et qui nous engage à en faire autant. Reprenant une imagerie réservée, en principe, à la relation qui existe à l’intérieur d’un couple, la tradition juive a appliqué ce langage, en particulier celui du Cantique des Cantiques, aux liens d’amour qui se tissent entre Dieu et son peuple. Et, dans le cadre du christianisme, ce parallèle va s’appliquer encore davantage à notre relation personnelle avec Celui qui prend possession de notre être. Bref, la rencontre avec le Christ est une rencontre amoureuse. Elle saisit le cœur et fait naître en lui le désir brûlant d’appartenir à l’autre. Dans le cadre des relations humaines, une telle disposition peut déboucher sur de redoutables pièges : on confond si facilement l’amour avec la nécessité, allant même jusqu’à en faire une forme d’esclavage ; mais dans notre relation à Dieu, cette dépendance est fondamentale : en effet, notre vie ne dépend que de lui.
Et l’amour, nous le savons, est indissociable du plaisir. « Vouloir séparer ces deux réalités consisterait à renoncer à vivre cette libération que nous offre l’amour divin », écrit Víctor Manuel Fernández, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Et il poursuit : « S’imaginer que nous devons dissimuler notre plaisir à Dieu, comme cette femme qui cachait son crucifix lorsqu’elle avait des relations avec son mari, c’est faire de Dieu une idole qui, au lieu de nous aider à vivre, devient l’ennemi de notre joie. » De fait, l’amour est semblable à une ivresse : il suspend les sens et modifie notre rapport au temps et à l’espace. « Je crie de joie à l’ombre de tes ailes. Mon âme s’attache à toi, ta main droite me soutient », lit-on au psaume d’aujourd’hui (Ps 63, 7-8). L’amour divin nous garde à l’ombre de ses ailes, il déploie son vol au-dessus de nous, pour envelopper notre nature, la protéger… et même la couver, afin de s’assurer qu’elle portera du fruit. Dans le Deutéronome, Dieu est « pareil à l’aigle qui éveille sa couvée ». Il veut nous entraîner jusqu’au septième ciel… et même bien au-delà.
Une vie sans amour serait vide de sens, puisque l’amour vaut mieux que la vie ! Même la vie du corps ne surpasse pas l’amour en importance. Cependant, la vie du corps, qui est sacrée, peut devenir le signe vivant, le sacrement de la vie céleste qui ne s’oppose pas à l’autre mais l’achemine vers l’éternelle félicité. Cela dit, au terme des premières extases, il n’est pas rare que l’amour nous déroute, car il est un chemin difficile. « À longueur de journée, mon amour pour le Seigneur attire sur moi la moquerie. Je me disais : je ne penserai plus à lui. Mais mon amour est comme un feu brûlant : il est enfermé dans mes os et je m’épuise à vouloir le maîtriser », se lamente Jérémie (Jr 20, 9). Parfois la raison prend peur et s’oppose à cet élan qui pousse à se donner totalement ; elle résiste, mais le cœur ne se laisse pas convaincre facilement : il a la ténacité de la jeunesse, cette jeunesse que Dieu renouvelle en lui à chaque instant. Et la raison, si elle se laisse gagner par cet enthousiasme, finit par s’incliner devant la majesté du cœur.
Toutefois, le monde rêve d’un amour facile et jouissif. Il voudrait le fruit de la vigne sans assumer le long travail qui permet de le récolter. À ce monde-là, Jésus dit, comme à Pierre dans notre Évangile : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Oui, il faut rompre avec la logique du monde, si l’on veut que l’amour soit notre échelle de Jacob : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait » (Rm 12, 2). Et si nous demandons à Dieu des choses qui nous plaisent, nous devons, nous aussi, être prêts à lui offrir ce qu’il attend de nous… Et rien n’est plus conforme à l’amour que le don de soi-même. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour celui qu’on aime » (Jn 15, 13). Le monde a peur de se lâcher : il pense que plus on donne et plus on s’appauvrit. Mais dans l’amour divin, c’est le contraire qui arrive : c’est comme le feu de la nuit de Pâques que l’on transmet de cierge en cierge et qui ne cesse de s’accroître.
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mt 16, 24). Car c’est la croix de l’amour fou qui nous ouvre le chemin du ciel, à la manière d’une immense clef : la clef du Royaume des Cieux. Ne l’oublions pas… Si nous voulons entrer dans le temple de l’amour, alors il faut entendre ce que nous dit saint Paul : « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps, votre personne tout entière, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte » (Rm 12, 1). Alors se produit cette chose extraordinaire : lorsque nous sommes transformés par cette grâce, nous devenons nous-mêmes nourriture sur la table du festin des Noces Éternelles, offerts aux membres de l’Église qui entrent en communion, afin que Dieu soit tout en tous. Et cela s’inaugure dans la vie présente, par l’eucharistie qui actualise en nous ce don de l’amour divin et nous entraîne dans une offrande universelle.
« Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera » (Mt 16, 25). Perdre sa vie est la condition de notre salut, car ce n’est qu’en la remettant entre les mains du Grand Prêtre que nous lui permettrons d’en faire une offrande pour le salut du monde. Seul Jésus pouvait nous ouvrir ce chemin-là. « Il commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens » (Mt 16, 21). Il savait que, pour nous guider, il fallait qu’il se fasse lui-même eucharistie, c’est-à-dire qu’il offre sa vie en rançon pour cette humanité dont il est tombé amoureux et dont il veut faire son épouse. C’est lui qui nous fait ce cadeau nuptial et qui nous ouvre ainsi les portes du bonheur.