L’Enfant-Dieu
Is 9, 1-6 / Ps 95 / Tt 2,11-14 / Lc 2,1-14
Voici Noël. La lumière et la nuit. L’un et l’autre indissociablement. Puisque c’est dans la nuit la plus profonde que la lumière acquiert sa plus vive clarté. Grande paix, parmi les hommes, au cœur de cette nuit qui plonge dans un profond silence : celui du mystère qui embrasse toute chose, ainsi que le fait la neige lorsqu’elle vient étendre son manteau de silence sur la nature. Le monde où nous vivons, qui est celui du bruit et de l’affolement, a du mal à percevoir ce signe. C’est qu’il y faut les yeux et les oreilles de la foi. Mais il est vrai que la paix n’est pas toujours dans nos cœurs et entrer dans la joie de Noël n’est pas forcément facile pour tout le monde… À l’office des lectures, ce matin, nous entendions la voix de saint Bernard : « Si tu n’as pas la paix en toi, au moins contemple-la et laisse-toi toucher par elle. »
Oui, nous sommes ce peuple qui marche dans les ténèbres et sur lequel s’est levée une grande lumière. Et la lumière n’est jamais aussi vive que lorsqu’elle brille au milieu de la pénombre. « La vie, c’est un peu comme le théâtre – écrit Christian Bobin –. Tu t’assieds dans l’obscurité et tu contemples la lumière… » Cela rappelle les paroles du Christ au moine Silouane du Mont Athos : « Tiens ton âme en enfer et ne désespère pas ! » Voilà le message de Noël : la lumière est là, toute proche, n’aie pas peur ! Tiens bon, même au fond de tes obscurités ! C’est à partir de notre nuit – nuit des sens et nuit de l’esprit –, c’est à partir de là que nous assistons à l’apparition de cet astre qui vient écrire, sur la page du ciel, le commencement d’une nouvelle histoire. C’est à partir de notre vie – avec tout ce qu’elle contient – que nous sommes appelés à cheminer vers celui qui, seul, saura nous conduire à la plénitude que nous recherchons sans jamais l’atteindre.
Aujourd’hui, il vient au monde, cet enfant encore fragile que ses parents aimaient éperdument, sans le connaître, depuis déjà neuf mois. Il voit le jour au milieu de la nuit ; il est le jour au milieu de la nuit, et de la nuit la plus longue de l’année. Il fallait que la Lumière du monde brille au milieu des ténèbres… Et il est saisissant le parallèle que nous pouvons faire entre la naissance et la mort du Christ. Lorsqu’il naît, c’est la lumière qui resplendit au milieu des ténèbres ; et lorsqu’il remet son esprit entre les mains du Père, c’est la nuit qui tombe sur le monde, à trois heures de l’après-midi. Mais pourquoi fallait-il que l’événement de la Nativité advienne au cœur de la nuit la plus profonde ? N’est-ce pas justement pour nous dire que c’est au moment où l’obscurité du péché surabonde que se déploie la splendeur de la grâce ? Au cœur du désert le plus aride que surgit la source du salut ? Au milieu de l’océan qui menace de tout engloutir qu’apparaît soudain le « Rocher » qui nous sauve ? (Ps 94,1). L’Évangile est tissé de ce genre de contrastes. Il nous raconte l’histoire d’un roi de gloire, qui renonce à son rang et vient habiter notre misère, afin de la transformer de l’intérieur. Oui, elle est là la beauté de Noël : celle qui réjouit le cœur des enfants, émeut les foules de croyants, illumine les rues de toutes les villes de la terre. La fête de l’espérance, celle qui manifeste sa victoire alors qu’on pouvait croire que tout était perdu.
Dieu arrive toujours du côté où nous ne l’attendions pas. Nous nous étions habitués à l’idée d’un Dieu qui nous aime comme un père, comme l’Ancien des Jours, comme un vieux sage aime ses jeunes disciples ou comme un bon roi aime ses sujets. Mais, au soir de Noël, Jésus vient enrichir notre compréhension de l’amour de Dieu. Il est tout simplement bouleversant d’imaginer l’amour que Jésus eut pour nous, à tous les âges de son existence. Jésus ne nous a pas seulement aimés comme adulte, il ne nous a pas seulement aimés comme Maître et Seigneur, il nous a aussi – et d’abord – aimés en tant que petit enfant, fragile contre sa mère.
Avons-nous vraiment réalisé que Dieu nous a aussi aimés comme un nourrisson qui boit goulûment son lait, comme un gosse en pleurs qui demande à être consolé, comme un petit qui vient poser sa tête sur notre épaule pour être rassuré, ou qui cherche notre main sur le chemin qui s’enfonce dans la nuit ? Dieu comme un enfant qui a besoin de nous… Oui, son dépouillement va jusque-là, pour que nous sachions que l’amour n’est pas toujours splendide et magnifique, qu’il est aussi, parfois, fragile, inquiet et même misérable : expression nue de la précarité de celui qui a besoin de l’autre pour vivre. Aimer n’est pas seulement aller au-devant des nécessités de quelqu’un, dans un geste de somptueuse générosité ; aimer, c’est aussi découvrir qu’on a besoin de l’autre, de sa réponse, de son soutien ou de sa protection.
Dans la nuit de Bethléem, l’étoile de Noël a resplendi, la voix et le rire d’un enfant-Dieu résonnent à nos oreilles et deux yeux se posent sur nous, avec une infinie tendresse. Et nous voilà tout retournés. Remis en question dans notre rapport à Celui que nous avons coutume de retrancher dans un ciel inaccessible, alors qu’il nous est plus intime que nous-mêmes. Dieu à portée de la main et qui nous cherche, ici et maintenant, pendant que nous perdons notre temps en dehors de nous-mêmes, comme des adultes qui se prennent au sérieux, en quête de Dieu sait quelle représentation engendrée par leur seule pensée. Dieu tout petit, tout neuf, tout fragile en son amour tant qu’il n’a pas reçu le consentement du nôtre. Dieu tenant en nos bras, en notre main, minuscule comme une hostie. Dieu espérant, Dieu aimant, Dieu donné. Les mots ne peuvent peser trop fort sur cette réalité sans la perdre. C’est infiniment simple et d’une beauté sans nom.
Dieu qui tombe du ciel, comme un Petit Prince qui débarque de sa planète, sans prévenir ; l’ami d’une rose qui vous fait l’offrande de son rire. Dieu nouveau-né. Car c’est ainsi que commence l’amour, même celui de Dieu, sous peine de n’être qu’une idée. Il faut qu’il soit engendré en nous, qu’il naisse en nous, qu’il pleure en nous, qu’il s’alimente de nous, avant de grandir et de se fortifier, avant que sa taille ne dépasse la nôtre, qu’il nous protège, prenne soin de notre vieillesse et nous conduise au dernier rivage de notre bref passage sur la terre. Il n’est pas d’autre manière d’entrer dans l’existence, pas d’autre façon d’être vrai, ici et maintenant, planté dans le jardin du présent, pour le temps que dure cette vie. Ici-bas, tout ce qui n’est pas engendré ne peut être qu’imaginé. L’amour, l’espérance, la vérité, la tendresse, la foi, Dieu lui-même doivent être engendrés.
Découvrir Dieu en soi, infiniment petit, présence insoupçonnée, et en prendre soin, le chérir, le mettre au monde, le revêtir de cette dignité dont seules les personnes sont revêtues et qui les établit dans l’humble réalité où chacun cherche son chemin, son accord et sa délivrance. Ce Dieu qui fonde l’être et la personne de chacun d’entre nous devient alors une personne humaine, avec des yeux qui pleurent, des lèvres qui sourient, du vent dans les cheveux, de la peau qui frissonne, des mains qui imitent le vol des oiseaux, des pieds qui voudraient bien être réchauffés. « Dieu enfant-roi… Combien de fois as-tu été avorté par la folie des hommes qui ne reconnaissaient point ta royauté ? »
Aujourd’hui, plus que jamais, le Royaume de Dieu est au milieu de nous. En cette nuit, la lumière brille sur nos ténèbres, la joie fuse en dépit de nos peines, l’espérance fleurit dans une terre aride qui ne promettait rien. Aujourd’hui, c’est la fête de l’espérance ; pour tous les peuples, même ceux qui ne le savent pas, car la grâce d’un enfant est venue mettre en échec toutes les machinations de la mort.
Il nous prend par la main cet enfant. Et si nous avons un peu de temps à lui consacrer, alors son regard nous ouvrira un monde que nous n’étions plus capables de voir, une réalité qui va bien au-delà de la nôtre, une réalité invisible qui, en vérité, est la seule réalité. Il nous ouvre les horizons et nous conduit au-delà de nous-mêmes. Il veut que nous soyons sa crèche, son refuge caché au cœur du monde. Car, comme le dit Angélus Silesius, « Jésus pourrait naître mille fois à Bethléem, cela ne te servira de rien, s’il ne naît pas en toi. »