Le Sinaï intérieur
Si 3,17-29 / Ps 67 / He 12,18-24 / Lc 14,1-14
Aujourd'hui, nous sommes invités à nous approcher d'une sorte de Sinaï intérieur. Non pas « d'une montagne embrasée par le feu, ni de la nuée, des ténèbres, de la tempête, ou du retentissement de la trompette. Non, mais de la montagne de Sion, de la cité du Dieu vivant, des myriades qui forment le chœur des anges, de l'assemblée des premiers-nés inscrits dans les cieux, du juge qui est le Dieu de tous, des esprits des justes parvenus à la perfection, de Jésus qui est le médiateur de la nouvelle alliance, et du Sang versé qui parle mieux que celui d'Abel » (He 12,18-24).
Ce passage est peut-être l'un des plus saisissants du Nouveau Testament ! En nous mettant en présence du “Juge des derniers jours”, il nous plonge dans un effroi plus redoutable encore que celui de tous les prodiges décrits dans l'Ancien Testament. En le lisant, j'y retrouve les accents du Dies iræ, ce poème latin du XIIIᵉ siècle, magistralement mis en musique par Mozart, et qui décrit le jour du jugement, avec la trompette qui appelle les défunts à comparaître devant le trône de Dieu. Ces images nous impressionnent : elles nous invitent à tourner notre regard vers le thème de la justice divine.
Pour bien en parler, il faut d'abord préciser que la justice divine n'est pas un mouvement de colère, où nous projetons nos propres passions : celles du courroux et de l'exaspération. Ensuite, il faut rappeler que la justice ne doit pas être mise en opposition – comme on le fait si souvent – avec la miséricorde. Si tel était le cas, cela signifierait que lorsque Dieu est juste, il ne peut pas être miséricordieux et que lorsqu'il se montre miséricordieux, il va contre sa propre justice. Nous voyons bien que la proposition est tout simplement absurde.
En réalité, ce qui s'oppose à la miséricorde, c'est la rigueur ou la sévérité : c'est le couple hesed (miséricorde) et gebourah (sévérité, rigueur), dans la mystique juive de l'Arbre des Séphirot.
En troisième lieu, il faut souligner que la justice de Dieu n'est pas une justice qui juge, mais une justice qui justifie, c'est-à-dire qui rétablit la justice chez une personne qui s'est laissée gagner par l'injustice et le péché. « Dieu n'a pas envoyé son Fils pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui, qu'il soit rétabli dans sa justice » (Jn 3,17).
Dans l'Écriture – et en particulier dans les Psaumes – on trouve de nombreux passages où le pécheur, après avoir confessé sa misère, réclame la justice de Dieu. Par exemple :
« Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.
Oui, je connais mon péché,
ma faute est toujours devant moi.
Contre toi, et toi seul, j'ai péché,
ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait.
Ainsi, tu peux parler et montrer ta justice. »
(Ps 50,3-6)
De manière évidente, il ne s'agit pas du discours d'un masochiste qui demanderait à être châtié, mais d'un homme perdu qui supplie Dieu de lui rendre sa rectitude – on pourrait dire sa justesse –, c'est-à-dire qu'il le justifie afin qu'il redevienne juste.
Bien entendu, le thème du jugement n'est pas absent de la Bible et, moins encore, du Nouveau Testament. Mais ce jugement ne consiste pas dans l'établissement d'une peine qui correspondrait au péché commis (justice rétributive), mais dans la guérison, en présence de Dieu, de la part endommagée ou détruite par le péché de l'homme (justice restaurative).
La justice rétributive – ou répressive – se charge de rétablir l'ordre par l'imposition d'une peine justement proportionnée au délit. L'objectif de cette sanction est la dissuasion du délinquant et l'application d'une mesure coercitive jugée légitime.
Quant à la justice restaurative, elle recouvre deux aspects différents :
En premier lieu, elle est éducative ;
En second lieu, elle est réparatrice.
Dans sa première fonction, elle se concentre sur le délinquant et non sur sa faute. Elle tente d'établir quelles sont ses carences, afin de l'assister et de l'aider à se corriger. Le coupable est considéré comme un “souffrant” qu'il faut soigner, afin de le ramener à son état initial.
Puis, dans sa deuxième fonction, la justice se concentre sur le préjudice encouru, afin d'en effacer la trace, en consolant et en pacifiant la partie affectée, dans le but de rétablir l'harmonie perturbée.
La justice et le Credo
Comme le souligne Jean-Luc Marion, « l'appel à une justice rétributive ne peut s'exercer sans perpétuer l'iniquité qu'elle prétend combattre. » Et il poursuit en remarquant qu'une telle intention de s'opposer au mal « ne peut se réaliser sans produire un autre mouvement équivalent. Loin de suspendre le mal ou de le supprimer, elle compense un mal par un autre mal, c'est-à-dire qu'elle en perpétue l'existence. »
Si la justice divine se contentait d'être ainsi rétributive, il faudrait en conclure que Dieu lui-même aurait dû créer l'enfer. Mais tel n'est pas le cas, puisque tout ce qui sort de ses mains est bon.
D'ailleurs, la teneur du jugement divin est fort bien résumée par les formules lapidaires du Credo que nous récitons chaque dimanche. Si celui-ci affirme que Jésus reviendra pour juger les vivants et les morts, il est important de noter que cette déclaration est insérée entre deux phrases dont la signification est très éclairante :
La première, celle qui précède l'annonce du jugement, précise que « Jésus est assis à la droite du Père » ;
La deuxième, celle qui suit, proclame que « son règne n'aura pas de fin. »
Cette mention de la droite du Père peut surprendre. Si les Pères du Concile de Nicée ont voulu résumer le contenu essentiel de la foi en à peine quelques phrases, pourquoi consacrer une ligne entière à donner une précision qui pourrait paraître secondaire : la position du siège de Jésus ?
La raison est que cette précision revêt un caractère symbolique. Dans la plupart des cultures et des religions, la droite se réfère au côté positif, tandis que la gauche (sinistra en italien) évoque plutôt le côté négatif.
Comme nous venons de le rappeler, dans la symbolique de la mystique juive, la droite se rapporte à la miséricorde, tandis que la gauche évoque la rigueur. Par conséquent, par le biais de cette précision, le Credo veut sans doute nous signifier que le jugement de Dieu sera un jugement de miséricorde et non de rigueur, en appliquant une justice restaurative et non rétributive.
Un règne sans fin
L'expression qui suit la mention du jugement est, elle aussi, particulièrement explicite. Dire que le Règne du Christ n'aura pas de fin touche aussi bien le temps (il ne finira jamais) que l'espace (il n'aura aucune frontière).
La victoire du bien ne serait pas une victoire définitive si une partie de la création subsistait sous le pouvoir du mal. Le bien doit être absolu et transfigurer ce qui, durant le temps de l'histoire, résistait à son extension.
C'est l'apocatastase qu'enseignait Origène – condamné par l'Église –, mais aussi d'autres Pères, tel saint Grégoire de Nysse – qui, lui, n'a jamais été condamné. On nomme ainsi la rémission finale de tous les condamnés. Certains ont même affirmé que le diable lui-même, après la consumation des siècles, réintégrerait le chœur des anges pour chanter les louanges de Dieu.
Certes, ce n'est pas un dogme de foi, mais il ne nous est pas interdit d'espérer ce triomphe du bien sur le mal.
Le jugement sur la croix
Ajoutons qu'il existe bien un moment historique où Jésus incorpore son rôle de “Juge de l'histoire humaine” : c'est à l'heure de la croix. Il dit même que c'est pour cette heure-là qu'il est venu.
Oui, c'est sur le Calvaire qu'il est effectivement placé entre les brebis et les boucs. Le drame de la condition humaine, dans son acceptation ou son refus de Dieu, est figuré ici par la présence des deux bandits crucifiés à sa droite et à sa gauche.
Mais ce qui sort de la bouche de Jésus, à cette heure cruciale, n'est pas une parole de condamnation adressée au mauvais larron, mais une parole de vie éternelle pour celui qui reconnaît son Sauveur.
L'autre n'est condamné par personne, si ce n'est par lui-même. Si la “brebis” reçoit sa récompense de la magnanimité du Fils de Dieu, le “bouc”, lui, entérine sa propre condamnation, puisqu'il ne peut même pas imaginer la possibilité du pardon de Dieu.
En vérité, la crucifixion est ce moment emblématique du jugement divin. Et les gens qui se demandent à quoi ressemblera la fin du monde peuvent tourner leurs yeux vers la croix où le Seigneur remet son esprit entre les mains du Père.
Car c'est là – et nulle part ailleurs – que se noue le grand drame de la fin des temps et de la conclusion de toute l'histoire, passée, présente et à venir.
C'est l'heure de la séparation de la lumière et des ténèbres : geste final qui réitère celui du commencement de la création. C'est le moment où le ciel touche la terre ; c'est la culmination des temps, le véritable terme de l'histoire qui, par le Crucifié, est remise entre les mains du Père.
C'est la raison pour laquelle le Fils – après avoir ingurgité le vinaigre de l'iniquité – affirme que désormais tout est accompli (Jn 19,30) : en portant son regard par-delà les siècles, il contemple d'avance la conclusion de l'histoire humaine et nous annonce la victoire tonitruante du bien sur le mal, qui s'évanouira comme l'obscurité en présence de la lumière.
Et cette lumière-là est si vive qu'elle éclipse celle qui avait resplendi, jadis, au sommet du Sinaï.