Le Saint-Désir

L'homélie du frère, Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 26ᵉ dimanche du Temps Ordinaire

Ez 18,25-28 / Ps 24 / Ph 2,1-5 / Mt 21,28-32

« La conduite du Seigneur n’est pas la bonne – affirme l’insensé –. Écoutez donc, fils d’Israël : est-ce ma conduite qui n’est pas la bonne ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ? » (Ez 18,25). En effet, l’homme a tendance à se plaindre de la manière d’agir de Dieu. La Bible est pleine de ce genre de revendications. À l’aune de nos critères, l’action du Seigneur semble parfois inappropriée. Nous demandons sans recevoir, nous attendons un signe et il ne nous est pas donné, nous espérons une amélioration et elle ne se présente pas. Alors, évidemment, l’homme exprime son désappointement, ses doléances, ses récriminations, voire sa colère envers le ciel.

Pour entrer dans une meilleure compréhension de ce que doit être notre prière, il nous faut, en premier lieu, écrire en lettres d’or cette règle essentielle : la manière d’agir de Dieu ne se donne pas sur le mode de la réaction, mais sur celui de l’action. L’action de Dieu est toujours première. Dans tous les cas – et bien avant que nous lui adressions nos demandes –, c’est lui qui a l’initiative. Il sait ce dont nous avons besoin et, de surcroît, il le sait bien mieux que nous-mêmes, lorsque nous nous empêtrons dans de faux désirs qui ne correspondent pas forcément à notre bien ou à celui des gens pour qui nous prions. Dieu agit et c’est à nous de réagir. Lui pose une action – qui est toujours bonne – et il nous correspond d’apprendre à réagir de manière adéquate à ce que Dieu fait pour nous ou pour les autres. Bien sûr, il nous plairait de pouvoir inverser les rôles et d’être en mesure d’attendre que Dieu réagisse à nos actions ou nos pétitions. Parfois, nous lui disons : « Seigneur ! Voilà bien longtemps que je t’adresse telle ou telle demande ; quand donc vas-tu te décider à réagir ? » Et celui qui est dans le ciel s’en amuse, nous dit le psaume deuxième (Ps 2,4).

Avant tout, notre prière doit donc être une disposition à recevoir ce que Dieu nous donne, à nous offrir à son action bienfaitrice. La prière par excellence – celle que Jésus lui-même enseigne à ses disciples – ne dit-elle pas : « Que ton règne vienne – le sien et pas le mien –, ou que ta volonté soit faite – la sienne et non la mienne – » ? Mais alors, serait-il illégitime de demander quelque chose au Seigneur ? Bien sûr que non ! Il est bon que l’homme expose son désir, sur la cithare de sa prière. Mais il est bon aussi qu’il soit dans la pleine disposition à y renoncer, si nécessaire, en vue d’un bien supérieur qu’il ne connaît pas encore et qu’il ne peut même pas imaginer. Les bouddhistes disent, avec la sagesse qui les caractérise : « Il faut désirer ce que l’on veut de tout son cœur. Mais ensuite, il faut savoir renoncer à son désir. Et c’est alors que le miracle se produit… »

Le miracle, c’est la rencontre, au plus haut point, de mon désir le plus élevé et du Saint-Désir de Dieu. La parfaite adéquation de l’un et l’autre. Car, en vérité, il est impossible qu’il existe un divorce entre ce que le Père céleste attend de moi et le désir qu’il a lui-même planté au plus secret de mon cœur. Si tel était le cas, le Créateur nous aurait enfermés dans un enfer, face à des choix qui ne pourraient être que déchirants. Choisir entre deux désirs de Dieu : celui qui m’est signifié, de l’extérieur, et celui que Dieu a inscrit en moi. Cela serait impossible ! Tant que nous sentons une opposition entre notre désir et celui de Dieu – si nous sommes tentés de dire, comme dans ce passage d’Ézéchiel : « La conduite du Seigneur n’est pas la bonne » –, cela signifie que nous n’avons pas encore atteint l’ultime profondeur de notre désir. Ce qu’il nous faut se trouve pourtant là : encore enfoui au plus profond de nous. Il n’y a donc qu’un seul et unique moyen de connaître le désir du Très-Haut : c’est de marcher sincèrement à la rencontre de notre désir le plus secret. Après – que ce désir soit glorifié ou au contraire qu’il soit crucifié –, de toute manière nous serons conduits à l’évidence du plus grand bien.

Mais cette recherche du désir véritable ne se mène pas de manière solitaire. Pour bien entendre le Seigneur – écrit saint Paul aux Philippiens –, il nous faut toujours rechercher l’unité. « En Christ – dit-il –, on se réconforte les uns les autres, on s’encourage mutuellement avec amour, on est en communion dans l’Esprit, on a de la tendresse et de la compassion » (Ph 2,1). C’est dans les yeux de ton frère que se reflète la lumière de ton désir. Et c’est en unissant vos désirs que vous vous rapprocherez du Saint-Désir de Dieu. La seule chose qui soit parfaitement individuelle, enseigne saint Albert le Grand, c’est le péché… Car le péché nous coupe des autres, nous enferme en nous-mêmes et finit par nous rendre étrangers à notre propre désir. En rompant l’unité, le péché nous conduit à la perdition. Dans le désert, les Bédouins le savent bien : la seule manière de ne pas se perdre, c’est de rester ensemble, de ne pas s’éloigner de la caravane qui progresse, au milieu des sables, en traçant son propre chemin. « Restez dans l’unité ! » Nous le voyons, dans la Bible : Dieu ne fait pas alliance avec des personnes isolées, mais avec un peuple. Avec Abraham et sa descendance à jamais ; avec Jacob et sa descendance à jamais ; avec David et sa descendance à jamais. Si nous voulons entrer dans l’Alliance, il faut entrer dans le peuple de l’Alliance. Ce n’est qu’en communion avec les autres que se dévoilera le secret de notre désir le plus intime : un désir qui nous unit les uns aux autres, puisque nous sommes nous-mêmes le fruit d’un désir qui nous précède et nous engendre : le Saint-Désir de Dieu.

Le désir est le moteur de notre vie spirituelle. Et c’est là, au cœur de ce désir, que Dieu agit au plus secret. Mais de quelle manière le fait-il ? Eh bien, je crois que, pour aiguiser notre faculté désirante, Dieu agit toujours de la même manière : il nous montre sa sainteté ; c’est-à-dire qu’il dévoile sa présence au milieu de nous. D’ailleurs, chez lui, la présence et l’action sont une seule et même chose. Sa simple présence est suffisante et tout se met en branle. L’univers entier exprime le désir du Créateur. « L’universel désir, le gémissement de tous les êtres aspire vers toi », écrit saint Grégoire de Nazianze. Sans se mouvoir, la sainteté de Dieu se dévoile à nous et, en particulier, à travers le visage des saints. En vérité, les saints sont la preuve de Dieu, l’attestation de sa présence, l’épiphanie de son Désir omniprésent.

Le spectacle de la sainteté éveille l’amour en nos cœurs, puisque la sainteté est le don de l’amour inconditionnel du Père à ses enfants. Cet amour qui émerge de la présence de Dieu et de ses saints transfigure notre regard. Lorsqu’on est porté par cet amour, on obéit spontanément à l’injonction de saint Paul : « Ayez assez d’humilité pour estimer l’autre supérieur à vous-même » (Ph 2,3). Quel qu’il soit, quels que soient ses défauts ou ses faiblesses, l’autre a toujours quelque chose à m’enseigner, si je pose sur lui un regard plein d’amour, comme celui de Jésus sur le jeune homme riche. Chaque personne est un instrument unique entre les mains du Créateur et la musique qu’il en tire est unique, elle ne ressemble à aucune autre. Un de ses disciples nous raconte, au sujet de saint Antoine le Grand, qu’il considérait comme son maître chaque personne qu’il croisait.

Nos mérites ne nous sauveront pas, mais ils peuvent contribuer au salut des autres. « Par les mérites de tes saints, Seigneur, sauve-nous. » C’est l’idée la plus géniale de Dieu ! Si nous pouvions nous sauver par nos propres mérites, nous serions menacés par l’orgueil. Cela ne ferait que nourrir notre ego. À l’inverse, s’il avait voulu que nos actions ne valent rien et ne débouchent pas sur le moindre mérite, nous serions des pièces inertes sur un échiquier, incapables de collaborer à l’œuvre du salut. Mais Dieu a fait les choses de telle manière que ces deux écueils peuvent être évités. Nos mérites ne servent à rien, pour notre propre salut, mais ils peuvent devenir tout-puissants, pour le salut des autres. Nos mérites sont comme des clefs enfilées sur un trousseau. Nous en avons de multiples : elles seront peut-être destinées à ouvrir de nombreuses portes… mais aucune n’ouvrira notre propre porte. Car la clef qui ouvre la porte de mon salut est sur le trousseau de l’un de mes frères, de l’une de mes sœurs. Et c’est en cela qu’il faut considérer l’autre comme m’étant supérieur : par la grâce de Dieu, il est capable de me sauver, alors que je ne peux pas le faire par moi-même. Puissions-nous retenir cette belle leçon et en tirer parti. « Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima », écrit saint Marc en parlant du jeune homme riche (Mc 10,21). Puissions-nous apprendre à poser les yeux sur notre prochain en nous disant à nous-mêmes : voici le frère, voici la sœur qui, par son amour, a la possibilité de me sauver, ou au moins de contribuer à mon salut, puisque Dieu l’a choisi pour être son témoin dans ma vie.

Heinrich Hofmann, Le Christ et le Jeune homme riche, 1889. Domaine public.