Le pauvre Lazare
Am 6,1-7 ; 2,2-4 / Ps 145 / 1 Tm 6,11-16 / Lc 16,19-31
À nouveau, le Seigneur nous parle de son amour pour les pauvres ; et à nouveau, les riches sont mis sur la sellette. Mais que leur reproche-t-on au juste ? Pourquoi sont-ils la cible d'une telle sévérité de la part de Jésus ? « Malheur à vous qui êtes riches, car vous avez déjà eu votre bonheur ! Malheur à vous qui avez tout en abondance maintenant, car vous aurez faim ! Malheur à vous qui riez, car vous serez dans la tristesse et vous pleurerez ! » lit-on chez saint Luc (Lc 6,24-26). Et aujourd'hui, le prophète Amos déclare : « Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité ! Malheur à ceux qui sont couchés sur des lits d'ivoire, vautrés sur leurs divans, qui mangent les veaux les plus tendres de l'étable, qui improvisent au son de la harpe, boivent le vin à même les amphores et se couvrent de parfums de luxe » (Am 6,1-6). Vous n'avez pas un peu l'impression qu'il parle de nous ? Nous qui sommes nés du bon côté de cette barrière qui, dans le monde, sépare les riches et les pauvres ?
Les malédictions sont rares chez Jésus. Seuls les pharisiens et les opulents y ont droit. Remarquez que la structure de ces imprécations est très précisément la figure inversée de celle des béatitudes : ces dernières, au contraire, promettent le bonheur à ceux qui sont dans la peine, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim ou sont persécutés. Cependant, gardons-nous d'en conclure – comme on l'a trop souvent fait par le passé – que les pauvres doivent se satisfaire de leur condition, puisqu'une belle récompense les attend dans les cieux. N'oublions pas qu'avec le Christ, le royaume des cieux commence ici et maintenant, puisqu'il est au milieu de nous. La joie est promise dès à présent à ceux qui savent garder un esprit de pauvre, à ceux qui savent se contenter de peu et se réjouir de ce que la vie leur présente. À l'inverse, si les riches sont fustigés, ce n'est pas en raison de ce qu'ils ont dans leur portefeuille ou dans leurs coffres-forts ; ce qui est répréhensible et qui, de fait, les rend souvent très malheureux, c'est de s'être blindés derrière la certitude qu'ils sont auto-suffisants. Comment Dieu sauvera-t-il ceux qui n'ont plus besoin de lui ?
Dans l'Évangile que nous venons d'entendre, pourquoi l'homme riche se retrouve-t-il en enfer ? A-t-il été un mauvais homme ? Le texte ne le dit pas. Non, il s'agit plutôt d'un homme qui – à l'image de tant d'autres – s'est consacré à ses affaires durant sa vie. Cela ne semble pas, en soi, être un péché. On voit, en outre, qu'il a le souci de sa famille et qu'il se préoccupe pour ses frères. Il permettait même aux pauvres de se nourrir de ses surplus, au lieu de les chasser du perron de sa demeure. On peut en effet trouver pire qu'un tel sujet ! Alors, quelle est la véritable raison de son irrévocable condamnation ? Il me semble que le récit lui-même nous le révèle, en nous montrant que, même en enfer, l'attitude de cet homme ne change pas : il continue à se comporter comme un riche. Il persiste à se croire le centre de l'univers et parle comme si tout le monde était à son service. « Envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l'eau pour me rafraîchir la langue ! », lance-t-il à Abraham (Lc 16,24). Et, un peu plus tard : « Envoie Lazare dans la maison de mon père. Qu'il porte ce témoignage à mes frères ! » (Lc 16,27-28). Il n'y a pas, chez lui, le moindre signe de repentance : il veut encore contrôler la situation. Et comment pourrait-il s'amender, s'il ne se rend même pas compte de la nature de son péché ? En vérité cet homme est enfermé dans sa mentalité d'homme nanti et incapable d'en sortir. C'est incroyable ! Il est en enfer et – même là – il prétend mener son monde comme il le faisait auparavant. Il me fait penser à ces narcotrafiquants qui, de leur prison, trouvent encore le moyen de diriger leurs affaires. Il n'a pas appris la leçon que, sans aucun doute, de mille manières la vie a voulu lui donner. Et au fond de l'enfer, plus aucune lumière ne peut éclairer cette conscience obscurcie et refermée sur elle-même. Si les saints, dans le paradis, reçoivent le don d'une absolue clairvoyance, les damnés, eux, sont plongés dans la plus complète obscurité et sont rendus incapables de comprendre ce qui leur arrive.
Il est bien là le péché qui se love, tel un serpent, dans la mentalité du riche. Il vit, parle, pense et agit comme si tous les autres avaient été créés pour être à son service : les exécutants de ses caprices, de ses envies, de ses phantasmes ou de ses projets grandiloquents. Et si, d'aventure, il leur vient en aide, c'est encore pour redorer le blason de son prestige. Cela revient à dire que, dans le fond, pour lui les autres n'existent pas. Et c'est cela qui est infiniment grave ! Car il nie, par le fait même, la dignité fondamentale des personnes qui l'entourent : leur droit à être des sujets au plein sens du terme. Et le pire est qu'il le fait sans s'en apercevoir ! Cela ne lui passe même pas par l'esprit, tout occupé qu'il est à ses multiples entreprises. C'est cela qui mènera l'homme riche en enfer : dans ce cul-de-basse-fosse où plus rien n'existe que le tourment dont il s'est fait le prisonnier, purgeant sa peine à perpétuité.
À l'opposé, ce qui caractérise le pauvre en esprit – selon la belle expression de saint Luc – est la conscience qu'il ne peut rien sans l'autre et que, en soi, sa vie ne vaut pas un sou. Son destin, contrairement à celui du riche, est de parvenir à ce lieu où les hommes ne deviennent ce qu'ils sont qu'en communion les uns avec les autres : on nomme cela le paradis. La leçon que nous pouvons en tirer est que personne n'est l'esclave de personne. C'est là que réside l'un des drames de notre société : dans le fait qu'une moitié du monde ait tendance à penser que l'autre moitié n'existe qu'en fonction d'elle, comme si ces nantis étaient des rois. Mais il ne s'agit, ici, que des misérables “rois de la finance”. Ils sont si pauvres, me disait un ami, que la seule chose qu'ils ont, c'est de l'argent !
Nous, les chrétiens, nous avons un vrai Roi ; et, bien que démunis, nous sommes ses sujets et même ses amis. Les distinctions de rang, nécessaires pour le fonctionnement de la société, ne remettent nullement en question cette dignité intrinsèque de chaque être humain. Nous sommes tous appelés à marcher sous la bannière ondoyante du Ressuscité et à combattre « le bon combat », selon les mots de Paul. Au nom du Christ, il nous convoque : « Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur » (1 Tm 6,11). Ce sont ces qualités qu'il faut demander pour tous les hommes, surtout ceux qui nous gouvernent. J'aime cette prière que je fais tous les jours : « Seigneur, inspirez des sentiments de concorde et de paix, de justice et de vérité, de clémence et de charité au cœur de ceux qui ont entre leurs mains le destin de ce monde qui passe. »
Dans ce monde qui passe, la vie est un combat, pied à pied et de chaque instant. Mais ce combat est celui de la douceur et de l'équité, il vise à réconcilier le ciel et la terre, afin que dès à présent la douceur du ciel se fasse présente sur la terre. La charte magnifique d'un Ordre de chevalerie chrétien déclare : « Le Christ-Roi a été institué, par Dieu le Père, Maître et Souverain de l'univers. Par la vertu de son Précieux Sang, il a réconcilié en lui le ciel et la terre, rendant ainsi à la création, défigurée par le péché, son antique beauté. À la suite du divin Roi, le chevalier chrétien est appelé à retrouver cette unité essentielle qui est, à la fois, l'origine et le terme de toute vie spirituelle authentique. »
Oui, Souverain unique et bienheureux, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, le Christ seul possède l'immortalité et habite une lumière inaccessible. Telle est la gloire de Celui à qui nous avons fait l'hommage de notre vie et qui nous invite à partager la sienne. « Mais sa gloire – s'empresse d'ajouter saint Paul – aucun homme ne l'a jamais vue » (1 Tm 6,16). Le règne du Christ demeure invisible dans un monde où l'injustice semble imposer sa loi partout. Il est couronné d'épines et chemine incognito au milieu des sans-visages de l'histoire. Nous en sommes les témoins et les porte-voix. «
En attendant le jour de sa manifestation – dit l'Apôtre – garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tâche » (1 Tm 6,14). On pourrait ajouter : sans peur et sans reproche. Persévère dans la voie où il a voulu t'appeler, jusqu'à ce que sa royauté devienne visible et que les pauvres soient élevés avec lui. Car, « de la poussière il retire le pauvre, du fumier il relève l'indigent, pour les faire asseoir avec les grands – promet le Livre de Samuel –. Et il leur donne en partage un trône de gloire ; car à l'Éternel sont les colonnes de la terre et c'est sur elles qu'il a posé le monde » (1 S 2,8). Et ce monde tient bon... !