Le nouvel Adam

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 7ᵉ dimanche du Temps Ordinaire

1 S 26,2-13 / Ps 102 / 1 Co 15,45-49 / Lc 6,27-38

Pour notre méditation de ce jour, écoutons une fois encore ce que saint Paul écrit aux Corinthiens : « Le premier homme, Adam, est l'être vivant ; le dernier Adam – c'est-à-dire le Christ – est l'être spirituel : celui qui donne la vie. Pétri d'argile, le premier homme vient de la terre ; le deuxième homme, lui, vient du ciel » (1 Co 15,47). Notez-le bien : on ne nous dit nulle part que le premier Adam soit mauvais. Si le second Adam est celui qui donne la vie, le premier est bien celui qui la reçoit : il est le vivant.

Il y a donc comme deux instances en nous : l'homme vivant et l'homme spirituel. Situation que l'on pourrait aussi paraphraser en disant : l'ange et l'animal, au sens le plus noble du terme. Celui qui vient du ciel et celui qui vient de la terre, comme dit saint Paul ; ou encore l'esprit et l'âme, puisque l'ange est un pur esprit et que le nom de l'animal vient du latin "anima", qui signifie "âme" : c'est l'être animé, l'être vivant ; l'esprit étant, lui, celui qui donne la vie à l'âme. L'âme est ce que nous avons en commun avec tous les êtres vivants ; et l'esprit, ce que nous avons en commun avec les créatures célestes et spirituelles. Il ne faut donc voir aucune polarité entre les deux termes, comme s'ils étaient des ennemis. Il n'y a pas, d'un côté, celui qui serait bon et, de l'autre, celui qui serait mauvais ; celui que l'on devrait favoriser et celui qu'il faudrait proscrire ou faire disparaître. Car, en faisant disparaître l'autre, celui qui est bon deviendrait automatiquement mauvais. Il ne s'agit pas que l'un élimine l'autre, mais au contraire qu'il le rachète, qu'il se le réconcilie. C'est un sujet dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, mais on ne peut s'empêcher d'y revenir, puisqu'il constitue, en quelque sorte, le cœur même de la vie chrétienne. Car le Christ est venu tout réconcilier, faisant de nous les ministres de la réconciliation. Et ce travail commence en chacun d'entre nous.

Le premier Adam et le second doivent donc n'en faire qu'un seul. Sans quoi, cela signifierait que le premier aurait été une erreur et qu'alors Dieu se serait trompé et devrait, en quelque sorte, recommencer sa création ! Mais le premier Adam n'est pas une erreur : il est juste égaré, comme cette brebis que patiemment nous devons rechercher. Et non pas pour la réprimander ou la punir, mais pour faire ce que fait le bon et beau Pasteur : la charger sur nos épaules et, avec une tendresse infinie, la reconduire au bercail, c'est-à-dire à l'unité de l'être retrouvée. En vérité, on ne devient mauvais que d'être séparé.

Voyez comme cela est beau et empreint d'une douceur infinie. « Dieu n'agit pas envers nous selon nos fautes, il jette nos péchés loin derrière lui ; partageant la tendresse d'un père pour ses fils », lisons-nous dans le psaume d'aujourd'hui (Ps 102,8-12). Nulle violence ici. Nul conflit entre le vieil Adam et le nouveau. La violence n'apparaît que lorsque l'un s'oppose à l'autre, et c'est justement ce qu'il faut éviter.

David non plus ne s'est pas servi de la lance de Saül pour le transpercer et s'en débarrasser (cf. 1 S 26,7-12). Comprenons la leçon qui nous est impartie : il ne s'agit pas de transpercer notre ennemi, mais de lui ôter sa lance. Et que signifie ceci, sinon l'empêcher de nuire ? Nous sommes appelés à nous réconcilier avec lui, à gagner sa confiance, afin que l'un et l'autre échappent à cette polarité qui semblait toujours devoir les opposer. « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Lc 6,27).

Lorsqu’il nous demande cela, Jésus se réfère évidemment à nos ennemis extérieurs, à ceux qui nous veulent du mal. Cet amour-là est de la plus haute exigence. Je repense à ce passage des Carnets d’Albert Cohen, où il parle de Pierre Laval, chef du gouvernement durant la Seconde Guerre mondiale et collaborateur zélé des nazis durant l’occupation.

Or, Cohen écrit à son sujet :

« Lorsque je suis devant un frère humain, je le regarde et je le reconnais. En quelque sorte, je deviens ce qu’il est et ne peux m’empêcher d’avoir pour lui une tendresse de connivence et de pitié. Mais quelle est cette étrange tendresse de pitié qui me prend, lorsque j’imagine Pierre Laval dans sa prison ? Je l’imagine, je le connais et je deviens étrangement lui, pauvre, méchant, avide d’éphémère puissance. Oui, il a été chef de la milice et serviteur des nazis, oui, il a fait du mal à mes frères juifs et il a fait peur à ma mère, et il a envoyé des enfants à la mort. Oui, au temps où il était puissant et malfaisant, il méritait la mort : une mort rapide et sans souffrance.

« Mais maintenant, il est dans une prison, il va être jugé. Je vois son visage défait, son visage malade et avili d’homme perdu et qui le sait. Et j’ai mal, soudain, de savoir qu’il a mal. Étendu à plat ventre sur le ciment de sa cellule, il sait qu’on le tuera, lui, qui fut le petit enfant Pierre, lui, l’ancien ministre à blanche cravate. Ô son malheur transpirant sur le ciment de la cellule ! Il est seul, terriblement seul, et honni de tous ! Comment ne pas pardonner à ce malheureux, soudain si proche, soudain mon semblable ? »

L’Évangile ne vient-il pas de nous rappeler que Dieu est bon même pour les ingrats et les méchants ? « Soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Mt 5,45).

Mais ce commandement de l’amour inconditionnel, nous venons de le voir, s’applique aussi à notre ennemi le plus redoutable : celui que nous hébergeons en nous-mêmes et qui fomente la guerre en nos membres. Tant que nous resterons dans cette opposition, nous serons incapables d’atteindre le bien que nous convoitons. La paix ne peut jamais résulter de l’annihilation de celui qui s’oppose à nous. Il n’y a qu’une seule manière de « vaincre » son ennemi : c’est d’en faire un ami.

Toutefois, retenons bien qu’aimer son ennemi ne signifie pas aimer ce qu’il y a de mauvais en lui ! Au contraire, c’est lui ôter sa lance : s’opposer à ce qui, en lui, est peut-être dévoyé, afin de l’amener à découvrir qu’il est bien plus que cela. En se faisant l’ennemi de sa méchanceté, on devient son ami et on l’amène à découvrir ce qui est bon en lui.

L’option préférentielle pour le pauvre – dont l’exigence traverse l’Évangile de part en part – doit donc s’appliquer aussi, et peut-être en priorité, à ce pauvre qui gémit au fond de nous ; celui qu’on brime ou qu’on humilie ; celui dont on a honte, que l’on voudrait cacher aux autres, ou que l’on voudrait même voir disparaître, alors qu’il a reçu, dans le baptême, l’onction royale. C’est là que l’on devient son propre ennemi ! Et pourtant, c’est avec ce pauvre-là, ce laissé-pour-compte, que Jésus vient faire alliance, puisqu’il est venu pour le malade et non pour le bien-portant (cf. Lc 5,31), pour le pécheur et non pour le juste, pour celui qui souffre dans l’obscurité et non pour celui qui brille sous les feux de la rampe. « Il te guérit de toute maladie ; il réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse » (Ps 102,3-4), ainsi que vient de chanter le psalmiste.

Donc, si ce pauvre qui est en toi te demande son manteau, donne-lui aussi ta tunique (cf. Lc 6,29). Il veut, lui aussi, devenir ce que tu prétends être sans lui ; il veut rejoindre cette intégrité où l’homme est invité à rassembler tout ce qu’il est sous un même manteau : celui que, pour nous, Dieu a tissé. Car, comme l’enseigne Origène dans un texte magnifique, l’homme blessé, abandonné sur le bord du chemin et sur lequel se penche le Samaritain, n’est autre que toi-même. Ce sont tes blessures que Jésus vient toucher de ses mains, panser de sa miséricorde, cautériser au feu de son amour, afin de les guérir. En vérité, si le Samaritain est l’homme spirituel – celui qui donne la vie et qui donne sa vie –, le blessé, sur le bas-côté, est l’homme vivant : celui qui doit rester vivant, selon la volonté de Dieu. Alors, commence par être ton propre Samaritain, et tu seras l’ami de Dieu… et l’ami de chacun.

Jésus ressuscité tire Adam des Enfers. Fresque située dans l'église Saint-Sauveur-in-Chora, à Istanbul. Wikipédia.

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