Le Maître de la lumière
1 S 16,1-13 / Ps 22 / Ep 5,8-14 / Jn 9,1-41
Une fois de plus, Jésus se penche sur la souffrance. Cet aveugle-né est l'icône de tous les hommes qui souffrent, parce qu'ils sont privés de lumière. Mais l'Évangile nous dit que cette frontière de la souffrance peut être traversée. Certes, personne n'y est contraint ; chacun fait ce qu'il peut… Il s'agit seulement d'une invitation, donnée en toute gravité. Face à celui qui souffre, le Christ n'est que miséricorde et compassion. « Si tu traverses les ravins de la mort, tu ne crains aucun mal, car je suis avec toi » (Ps 22,4). La souffrance est partout : c'est au milieu de la nuit des hommes que Jésus est venu inscrire sa trace lumineuse. Et la nuit est profonde… Nous ne saurions imaginer toutes les douleurs que dissimule notre monde. René Barjavel en donne cette image : « Nous sommes loin d'imaginer, lorsque nous nous prélassons sur une plage, tout ce qui se passe dans le silence des océans. Cela est d'une telle atrocité que nous nous défendons d'en prendre conscience. En effet, pour vivre, des milliers de créatures se dévorent entre elles. Si tout à coup la surface paisible des eaux était percée par le cri des atrocités qu'elle dissimule, l'intensité de cette plainte serait telle que toute l'eau des océans se volatiliserait. »
Telle est la réalité… Et qu'allons-nous en faire ? Dans le christianisme, certains courants ont fortement valorisé la souffrance. Ils justifient cela par le fait que le Fils de Dieu lui-même a souffert la Passion et est mort crucifié. Cette piété s'enracine dans une dévotion centrée sur le culte des douleurs du Fils de l'Homme et sur l'imitation, par le chrétien, du Serviteur souffrant. Parfois, la souffrance est non seulement reçue mais recherchée comme une voie privilégiée de salut. On affirme qu'elle permet l'expiation des fautes et l'acquisition des mérites. Mais une tradition plus ancienne, présente surtout dans l'Orient chrétien, se montre plus réservée à l'égard de la valeur de la souffrance en tant que telle et insiste sur ses aspects négatifs. Théodore de Cyr, par exemple, enjoint ses disciples à faire tout leur possible pour chasser les maux de leur corps et de leur âme, comme ils chasseraient d'implacables ennemis. Dieu ne nous a pas créés pour souffrir : il faut écrire cela en lettres de feu au fronton de notre foi.
Bien sûr, il y a une douleur inévitable. Alors, que faire sinon l'accueillir ? Les Pères enseignent qu'elle grandit ceux qui la supportent avec courage. Tertullien dit que « la prière chrétienne n'écarte pas forcément la douleur, mais qu'elle entraîne à la patience ceux qui pâtissent, qui souffrent et qui s'affligent ». La douleur est un dur apprentissage de la patience, vertu dont saint Jean Chrysostome affirme qu'elle l'emporte sur toutes les autres. La souffrance donne aussi à l'homme l'occasion de devenir plus humble, en touchant ses propres limites. Elle est une épreuve puisque, selon l'attitude que l'homme adopte face à elle, il peut s'y perdre ou être sauvé. Lorsque le Christ a affronté la souffrance, il l'a vaincue. Plus précisément, il a vaincu sa domination, il a affranchi l'homme de la tyrannie qu'elle exerçait sur lui. « La souffrance a été engloutie ! Où est-il, ô souffrance, ton aiguillon ? »
Mais soyons prudents ! La souffrance n'est pas pour autant la source des biens spirituels que l'on peut en retirer ; elle n'en est que l'occasion et, en soi, elle n'est pas nécessaire. Lorsque nous avons la possibilité de l'éviter – et, plus encore, de l'épargner aux autres –, c'est notre devoir de le faire ! Cependant, lorsqu'elle est incontournable, alors nous sommes invités à nous tourner vers le Christ. Il a voulu nous sauver de l'intérieur, en assumant lui-même tous les maux dont il voulait nous guérir et nous libérer. En effet, selon la parole de saint Grégoire de Nazianze, « ce qui n'aurait pas été assumé par le Christ n'aurait pu être guéri par lui ». Et d'ailleurs le Christ n'est pas seulement venu assumer la douleur humaine pour alléger notre peine ; il est aussi venu transmettre à ceux qui souffrent la capacité d'entrer dans le mystère de cette assomption et de participer, avec lui, au rétablissement du Règne de Dieu, où toutes larmes seront essuyées de nos yeux.
J'ai travaillé, durant presque deux ans, en Suisse, dans un institut où nous nous efforcions d'accompagner des jeunes qui cherchaient à s'arracher à l'emprise de la drogue. J'y ai vécu une série d'expériences qui comptent parmi les plus belles de mon existence. Et mon cœur se serre encore aujourd'hui, en voyant de quelle manière ils apprenaient, peu à peu, à transformer leur douleur en lumière, comme pour l'aveugle-né soudain illuminé par la grâce. Ébloui par la noblesse de leur effort, la vérité de leur intime conversion, je vous avouerai qu'il m'est arrivé de les envier. Cela devient tellement beau, la souffrance, lorsqu'elle est surmontée.
« La souffrance enfante le songe
Comme une ruche ses abeilles
L'homme crie où son fer le ronge
Et sa plaie engendre un soleil
Plus beau que les anciens mensonges. »
Une grande différence entre le christianisme et les mystiques orientales tient à leur attitude face à la douleur. Dans le bouddhisme, par exemple, on fuit la souffrance : on cherche, par tous les moyens, à se libérer de l'emprise de la dukkha (la douleur, en pāli) qui emprisonne et empoisonne l'âme. Dans le christianisme, en revanche, on ne cherche pas à la gommer : on l'accepte avec patience et humilité. Il n'y a qu'en l'accueillant – lorsqu'elle est inévitable – qu'on apprend à passer au travers, la laissant faire son œuvre en nous.
Comme David, le Christ a reçu l'onction de l'huile messianique. Et chez lui, cette onction donnée par Marie-Madeleine est à la fois celle de la gloire, de sa consécration comme Roi de l'univers, mais aussi celle du sacrifice qu'il offrira sur l'autel d'un monde destiné à devenir le royaume de l'amour. Jésus confirme cela à ceux qui assistent à cette scène, en leur disant : « Marie a fait ce qui était en son pouvoir : en versant l'huile sur ma tête, elle a aussi parfumé mon corps pour son ensevelissement » (Mt 26,12). En tant que signe de l'élection divine, cette onction est mystérieuse. Avant de conduire un homme à la délivrance, elle lui prédit de grandes souffrances, le menant aux enfers, c'est-à-dire aux tréfonds de cette douloureuse condition humaine.
La souffrance, lorsqu'elle se déverse sur nous, peut aussi devenir une onction. Mais je le redis : c'est un grand mystère. Il est à peine permis d'en parler. Face à la douleur d'autrui, nous sommes réduits à l'impuissance : la pauvreté est notre lot. À toutes les questions qui se bousculent, il n'est point de réponses : point de mots contre les maux. La seule chose que nous puissions offrir, c'est notre présence aux côtés de qui souffre. En vérité, l'amour est immense : plus vaste encore que l'abîme de la douleur ou de la mort où l'homme doit parfois descendre pour s'en rendre compte.
À l'aveugle privé depuis sa naissance de la lumière du jour, Jésus la lui rend. Tous n'ont pas eu cette chance-là… Pourtant aucun n'a été délaissé. « Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, en moi, vous êtes devenus lumière » (Ep 5,8). En revanche, ceux qui sont persuadés de voir sont les véritables aveugles… Je préparais cette homélie lorsque je suis tombé sur un dialogue entre Jésus et l'un de ses disciples estropié, dans une série qui fait beaucoup parler d'elle en ce moment. « Pourquoi ne m'as-tu pas guéri ? » lui demande le disciple. « Parce que j'ai confiance en toi, répond Jésus… Pense à ce que peut devenir ta vie, même si je ne te guéris pas : savoir proclamer que tu loues Dieu en dépit de cela, montrer aux gens que tu restes patient malgré ta douleur. Tout le monde ne peut pas comprendre cela… Tu feras plus pour moi qu'une foule d'hommes bien-portants. Tant de gens ont besoin d'être guéris pour croire en moi ; ou ont besoin d'être guéris parce que leur cœur est bien plus malade que leur corps. Mais cela ne s'applique pas à toi. Le Père céleste a un plan pour chacun. Alors accroche-toi encore un peu, et quand tu apprendras à trouver la vraie force dans ta faiblesse, et quand tu seras amené à faire de grandes choses en mon nom, malgré ton handicap ou ta souffrance, l'impact que cela produira traversera les siècles. » Alors, oui, la frontière de la souffrance sera franchie en vérité…