Le Grand Prêtre

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 21e dimanche du Temps Ordinaire

« Jésus lui déclara : heureux es-tu, Simon fils de Yonas ! Et moi, je te le déclare : tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Mt 16,17). Cet Évangile nous invite à faire un peu de théologie ; et, comme vous le verrez, cela nous permettra de découvrir quelque chose de très intéressant. Grâce à un détail que nous donne Matthieu, nous sommes en mesure de dater avec précision cet épisode. En effet, au tout début du chapitre qui suit, il nous dit : « Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les conduisit sur une haute montagne » (Mt 17,1). Or, nous savons qu’il n’existe, dans le calendrier juif, qu’un seul intervalle de six jours significatif : celui qui sépare la fête du Grand Pardon, le Yom Kippour, et la fête des Tentes, appelée Soukkôt. On sait que, sur la montagne où le Christ allait se transfigurer, Pierre proposera de dresser trois tentes. Or, certains exégètes s’accordent à penser que ce jour-là était celui de la fête de Soukkôt, au cours de laquelle on a coutume, en effet, de monter des tentes, afin de faire mémoire des jours de l’exil durant lesquels le Tout-Puissant a fait alliance avec son peuple vivant sous des tentes. Replacée dans ce contexte, l’idée de Pierre n’a rien de saugrenu, puisque la nuit tombait et qu’ils n’avaient pas encore pu réaliser ce rite si important pour les Juifs.

Or, si l’élection de Pierre eut lieu six jours plus tôt, nous pouvons en déduire que ce fut le jour de Yom Kippour. Cela replace cet événement dans un contexte liturgique extrêmement intéressant. Ce jour du Grand Pardon est le plus saint de toute l’année, celui où les Juifs, après quelques ablutions rituelles, se réunissent au Temple de Jérusalem, afin de recevoir le pardon de tous leurs péchés. Au milieu du jour, à un moment solennel, le Grand Prêtre entre dans le Saint des Saints et — chose inouïe — prononce à voix haute le nom de YHVH. En effet, les Juifs pieux ne prononcent jamais ces quatre lettres sacrées qu’on appelle le Tétragramme. « Nos lèvres — disent-ils — sont bien trop impures pour qu’y passe le nom du Trois-fois-Saint. » Pour faire une chose aussi exceptionnelle, il fallait donc réunir trois conditions : le lieu le plus sacré (le Kadosh haKadoshim ou Saint des saints), le jour le plus sacré (le Yom Kippour ou Jour du Pardon) et la personne la plus sacrée (le Cohen Gadol ou Grand Prêtre).

Mais si cette festivité avait autant d’importance, on peut se demander pourquoi Jésus et ses disciples, ce jour-là, étaient restés en Galilée, alors qu’ils étaient habitués à fréquenter le Temple pour les fêtes. Or, cet Évangile nous donne la réponse à cette question. Alors même que le Grand Prêtre pénètre dans le sanctuaire pour proclamer à voix haute le nom de Dieu, Pierre prononce, lui aussi, le nom du Dieu qu’il reconnaît en la personne de Jésus : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16,16). Le parallèle est saisissant, surtout si l’on se penche sur la réponse que va lui donner Jésus et qui confirme son intention : celle d’introniser Pierre comme Grand Prêtre de la Nouvelle Alliance. Voilà pourquoi le Christ n’invite pas ses apôtres à monter au Temple, ce jour-là : il veut profiter de cette occasion pour inaugurer le Temple nouveau, c’est-à-dire son Église construite sur cette pierre de fondation que deviendra le chef des apôtres.

Il y a trois indices qui nous permettent d’affirmer cela. Le premier se réfère à la manière dont Jésus s’adresse à celui qui se nomme encore Simon : « Shimon bar Yonas », lui dit-il en hébreu (Simon fils de Yonas). Or, dans l’oreille de n’importe quel Juif, cette appellation évoque immédiatement le magnifique chapitre 50 du Livre du Siracide, qui décrit justement le rituel du Yom Kippour, en évoquant la figure d’un Grand Prêtre appelé justement Shimon bar Yonas. C’est le premier indice. Le deuxième est encore plus remarquable : Jésus donne à Simon le nom de Pierre : Képhas. Or, ce nom est le même que celui que porte Caïphe, celui qui entre, ce jour-là, en présence de Dieu et célèbre le rite le plus sacré. Enfin, la troisième et la principale raison d’avaliser cette lecture se trouve dans la conclusion de ce passage : Jésus donne à Pierre le pouvoir de pardonner les péchés. Mais ce pouvoir, aux yeux des Juifs, est celui du Grand Prêtre qui, le jour du Yom Kippour, obtient le pardon des péchés pour tout le peuple. On le voit bien, cela ne peut pas être un simple hasard. L’intention de l’auteur de cet Évangile semble bien établie et la primauté de Pierre qui reçoit les clefs du Royaume vient prendre, ici, la relève de celle du Grand Prêtre de l’Ancienne Alliance. Mais ce pouvoir reçu par Pierre, ce jour-là — sans doute à Césarée de Philippe, au pied de l’Hermon —, ne lui a pas été donné seulement pour lui. Il le partage avec tous les apôtres et avec leurs successeurs qui dispenseront, en son nom, le sacrement de la réconciliation.

Et c’est cela la leçon d’aujourd’hui, c’est cela que nous sommes invités à retenir : la mission du Christ est une mission sacerdotale. Il n’est pas seulement un maître qui est venu nous enseigner les moyens du salut — de ces maîtres-là, il y en a eu beaucoup ! —, il est lui-même le salut et il l’est en vertu de son sacerdoce unique et universel par lequel il opère ce grand mystère en sa propre chair. Étymologiquement, le mot « sacerdoce » signifie « ce qui fait le sacré » ; autrement dit, ce qui consacre. Or, n’est-ce pas là l’œuvre du Christ, qui consacre, par sa seule présence, tous les lieux où il passe et toutes les personnes qu’il rencontre ? N’est-ce pas là ce que nous sommes invités à faire, en vertu de notre sacerdoce baptismal : consacrer toute notre existence ? Faire de sa vie entière une immense liturgie : voilà le trait caractéristique du disciple de Jésus. Pierre reçoit le premier ce ministère et, à la manière d’une fontaine où l’eau s’écoule de bassin en bassin, répand ce don autour de lui. C’est un peu comme la paix que nous allons recevoir, avant de communier : elle est plus que la simple paix que nous échangeons : elle vient de l’autel, c’est-à-dire du Christ, et nous est transmise afin que nous l’échangions entre nous.

Saint Pierre a reçu le pouvoir de remettre les péchés : « Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux » (Mt 16,19). Et chacun d’entre nous a son rôle à jouer dans cette mission, car chacun d’entre nous est invité à pardonner à son frère, à sa sœur. Bien sûr, il ne s’agit pas de l’absolution sacramentelle donnée par le ministre consacré. Mais elle y participe aussi, puisque ce n’est qu’en nous pardonnant les uns aux autres que nous pouvons recevoir le pardon de Dieu. Que serait le sacrement du pardon sans cette participation active de ceux qui le reçoivent ? Il ne serait qu’une forme inopérante qui ne porterait aucun fruit, puisque le faire fructifier est notre mission commune, à nous qui sommes investis de cette mission. De même, que serait le rite de l’eucharistie, s’il n’était pas le sacrement d’un amour vrai dans lequel nous communions les uns avec les autres, afin que Dieu soit réellement présent au milieu de nous ? Cette présence, bien sûr, a sa source dans le pain et le vin consacrés par le prêtre, mais la source n’est pas faite pour demeurer cachée en elle : elle donne ce qu’elle contient, afin de répandre ses bienfaits et de féconder toute terre où elle se déverse. Quelle que soit notre condition dans l’Église, nous sommes partie prenante de l’œuvre de consécration par laquelle le Christ rend à l’univers son innocence et sa beauté originelles.

Saint Pierre, nommé grand prêtre de l’Alliance nouvelle, représente le Christ ; il représente la tête de l’Église qui reçoit l’onction de la grâce, afin de devenir un nouveau christ ; christos : celui qui est oint par le Seigneur. Mais dans cette onction, ce n’est pas seulement la tête qui est consacrée, mais le corps tout entier. Car, que serait la tête sans le corps, sans la participation de tous ceux qui prennent part à la mise en œuvre de ce sacerdoce universel, ou de ce que nos frères orientaux nomment, de si belle manière, le « sacrement du frère ». Nous le voyons, les grâces qu’en cet Évangile le Christ déverse sur la tête de Pierre rejaillissent sur nous : « C’est comme l’huile précieuse, répandue sur la tête ; l’huile consacrée qui descend sur la barbe d’Aaron et sur ses vêtements. C’est comme la rosée de l’Hermon qui descendrait sur les montagnes de Sion ; car c’est là que l’Éternel envoie la bénédiction et la vie sur chacun de ses enfants » (Ps 133,3). C’est au pied de l’Hermon que Jésus a intronisé Pierre, qu’il l’a revêtu de la tunique — comme Éliakim —, qu’il l’a ceint de l’écharpe et qu’il lui a remis les pouvoirs du Grand Prêtre. En vérité, selon les mots de saint Paul : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la connaissance de Dieu ! » (Rm 11,33).

Pierre Paul Rubens, Saint-Pierre, 1610. Domaine public.