Le gramophone céleste
Sg 9, 13-18 / Ps 89 / Phm 1,9-17 / Lc 14,25-33
Au moment où il écrit sa lettre à Philémon, saint Paul est un vieil homme. Il le dit lui-même (Phm 1,9). Nous sommes en 62 ou 63 : quatre ou cinq ans avant sa mort à Rome. Lorsque la vie d'un homme a été menée droitement, la vieillesse se revêt du visage de la sagesse. Non pas par accumulation de savoir, bien entendu, mais parce que la tapisserie à laquelle il a œuvré durant toutes ces années est presque achevée, que le motif, qui ne se révèle que peu à peu, est sur le point de livrer la clef de compréhension de sa brève histoire et, donc, du dessein de Dieu pour lui, comme pour chaque être humain. Il me semble que les textes de ce jour nous invitent à méditer ce sujet et à faire un pas de plus, en direction de cette sagesse qui dévoile progressivement ses secrets à l'homme persévérant.
« Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les pensées des mortels sont incertaines » (Sg 9,13-14), nous dit le Livre de la Sagesse. Alors, Seigneur, — ajoute le psalmiste —, « enseigne-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse » (Ps 89,12). Connaître la vraie mesure de ses jours, voilà ce qui est propre d'un âge avancé, quand les illusions de la jeunesse ont été traversées et que l'homme devient capable de mesurer la portée de ce qui lui a été donné de vivre. Moins il nous reste de temps et plus celui-ci acquiert de la valeur. Si on le laisse filer avec insouciance, lorsqu'on a toute sa vie devant soi, l'approche du terme fait prendre conscience que celui-ci est sacré et qu'il ne doit pas être gâché. Cela est entendu. Mais la sagesse nous aide à pénétrer les arcanes d'un mystère plus grand encore : ce n'est pas dans la succession des moments de notre vie que l'on touche au vrai mystère qui soutient tout, mais dans la densité de chaque instant qui nous livre, d'ores et déjà, le mot de la fin.
Nous vivons dans l'empressement : tout dans ce siècle nous y invite. Seul compte le résultat qu'il faut atteindre le plus vite possible. Pourtant, rien d'important ne se fait à la hâte. Comme le vin au fût de chêne tarde à dévoiler toutes ses harmoniques, de même l'homme n'obtient rien sur le registre de l'impatience. Il faut prendre le temps de s'asseoir, pour considérer l'importance de la tâche qui nous est confiée et ne pas se lancer trop prestement dans la construction de ces tours grâce auxquelles l'homme s'imagine atteindre le ciel par ses propres moyens (Gn 11,3-4). On le comprend souvent trop tard, me dira-t-on... Mais non ! Il n'est jamais trop tard pour prêter l'oreille à la sagesse et reconsidérer toute chose sous un autre angle. « Trop tard » est une expression qui ne s'applique qu'au temps qui passe ; mais ici, nous parlons du temps qui ne passe pas, du temps qui reste, de ces heures qui deviennent des portes ouvertes sur une éternité immuable et pérenne.
« Tu fais retourner l'homme à la poussière ; Seigneur, à tes yeux, mille ans sont comme hier, c'est un jour qui s'en va, une heure dans la nuit » dit encore le psalmiste (Ps 89,3-4). En effet, livré à lui-même, l'homme ne peut, tôt ou tard, que retourner à la poussière. Aussi longue qu'elle soit, sa vie est comme une heure dans la nuit. Mais recueillie par la main de Dieu, cette insaisissable fugacité prend la valeur de milliers d'années. Le ciel sera l'occasion, pour chacun d'entre nous, de relire les pages feuilletées par le temps et de nous arrêter — comme on le fait en ouvrant un album de famille —, sur chaque image de notre vie, afin d'y découvrir tout ce qu'elle nous enseignait et que nous avons laissé passer sans le voir.
Il se trouve, en la région la plus intime de notre âme, une part intouchable : le noyau de notre être… C'est le cercle où Dieu seul chemine et que les anciens Celtes nommaient le keugant. Là, personne ne peut m'atteindre, même pas moi-même. Heureusement d'ailleurs ! Car si j'avais accès à ce jardin secret, il y a longtemps que je l'aurais saccagé. Ce coin de paradis perdu n'est autre que l'image de Dieu, déposée au fond de chaque créature ; c'est notre semence d'éternité. Malheureusement, nous sommes condamnés à vivre à la surface de nous-mêmes, étrangers à notre véritable nature. L'homme cherche au-dehors ce qu'il possède à l'intérieur de son cœur. Et la course trépidante d'un monde qui tourne sur lui-même à une vitesse toujours plus effarante, l'entraîne chaque fois plus loin de son centre. Nous voici donc happés par ce mouvement vertigineux qui, comme tout mouvement circulaire, nous soumet à une force centrifuge et nous pousse sans cesse vers l'extérieur. Nous sommes ainsi condamnés à tourner... Certes, mais il existe aussi un mouvement circulaire qui nous rapproche du centre : une sorte de « circonvolution spirituelle ». Elle évolue à la manière d'un tourbillon qui, au lieu de nous expulser, attire tout vers son centre. C'est ainsi que nous sommes soumis à un double mouvement : le premier charnel et l'autre spirituel. Le premier centrifuge qui nous exile, et l'autre caractérisé par cette attraction vers le Centre des centres, vers ce Soleil de Justice qui est le Christ lui-même.
Pour décrire ce mouvement spirituel, une image m'est venue à l'esprit : celle d'un gramophone. Elle ne dira pas grand-chose aux nouvelles générations, mais elle parlera aux plus anciens. Sur un gramophone, le disque qui tourne représente le temps ; l'aiguille qui lit le contenu du disque symbolise notre conscience ; et la musique qui naît de cette lecture, la vie qui chante en nous et retentit à travers nous. Au terme, nous sommes conduits vers le centre. Or, on voit que, si le disque représente la course du temps, en approchant du centre, le mouvement se fait plus lent, et, finalement, nous touchons à ce point central où tout s'arrête et qui symbolise l'éternité. Dieu est le compositeur de cette musique que nous cherchons à déchiffrer, avec la pointe de notre conscience, tout au long de notre chemin sur ce disque, avant de rejoindre, pour toujours, ce lieu qui n'a ni commencement ni fin, où tout repose dans la paix. « Le Royaume de Dieu est au milieu de vous », enseigne le Christ (Lc 17,21). On peut aussi illustrer cette réalité par la devise des Chartreux : Stat Crux dum volvitur orbis : « La Croix reste immobile, tandis que l'univers tourne autour d'elle. »
Pour notre monde obsédé par la vitesse, le terme de cette course effrénée est considéré comme une disgrâce, un échec, une calamité. En réalité, il s'agit de tout autre chose. Pour l'illustrer, je voudrais évoquer la scène touchante d'une fête de famille. Toutes les générations s'y trouvent réunies : les enfants, les adolescents, les adultes et les vieillards. Là, chacun entre dans la danse, dans le grand chœur de la joie ; mais chacun le fait en fonction de ses possibilités. Les enfants, selon leur nature, sont les plus turbulents : ils courent de toutes parts, ils sautent, tombent à terre, s'élancent joyeusement, se rient de tout. Les adolescents sont un peu plus indolents, ils se divertissent du mouvement des plus jeunes, mais ils aspirent à un autre rythme. Les adultes sont beaucoup plus quiets : ils sont déjà plus près du centre du disque, déterminés par un mouvement qui se fait toujours plus lent. Ils conversent tranquillement et sentent moins la nécessité de se mouvoir. Mais les plus émouvants sont les vieux au visage paisible et aux gestes mesurés. Le monde s'agite autour d'eux et sa course est bien trop rapide pour qu'ils puissent en suivre tous les mouvements. Et parmi eux : le plus ancien, paisiblement au centre, assis sur son fauteuil de toujours, l'aïeul avec ses yeux humides et son sourire un peu fragile. Il contemple en silence l'agitation du monde qui l'entoure et qu'il n'a plus la faculté de bien comprendre. Son esprit a de la peine à suivre les conversations, dans la célérité des opinions qui fusent. Il secoue un peu la tête, sentant bien qu'il ne fait plus tout à fait partie du jeu. Mais il est satisfait d'être là, d'occuper cette place centrale qui est la sienne. Chaque jour que Dieu fait, il se rapproche un peu plus de ce point de l'immobilité que nous nommons la mort — parce qu'elle est la cessation de tout mouvement —, mais qui est, en réalité, la porte d'entrée à ce Royaume que l'homme avait tant recherché tout au long de sa vie. À sa manière, l'ancien goûte déjà, cette plénitude où il n'y aura plus ni courses, ni empressement : dans la douce lumière de Celui qui est le « Maître du temps » et qui nous invite à nous défaire de tout ce que nous possédons. « Celui qui veut être mon disciple, qu'il renonce à tout, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive » (Mt 16,24).