Le Divin Paraclet

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour la solennité de la Pentecôte

Ez 37,1-14 / Ps 103 / Rm 8,22-27 / Jn 7,37-39

« Un bruit survint du ciel, comme un violent coup de vent, et la maison en fut remplie tout entière » (Ac 2,2). Face à la manifestation de l’Esprit qui fond sur les Apôtres, la nature ne reste pas indifférente. Elle semble frémir, elle aussi, car elle connaît la voix de Celui qui, au commencement, l’a tirée du néant pour l’appeler à l’existence. Dans le cénacle, les disciples et Marie sont réunis. Cinquante jours se sont écoulés depuis la Pâque juive : c’est la fête de Shavouot, la fête des sept semaines prescrites par le Livre du Deutéronome pour conclure le temps de Pâques. Cette année, le calendrier juif et le calendrier catholique coïncident : notre Pâques tombait le cinquième jour de Pessah... Ces jours-ci, nos frères aînés dans la foi, ainsi qu’aimait les appeler saint Jean-Paul II, étaient donc en fête, eux aussi.

La première chose que je voudrais souligner est que, dans la lecture que nous venons d’entendre, il nous est précisé que les disciples du Seigneur se trouvaient tous réunis. C’est un dimanche – commémoration de la Résurrection – et les chrétiens ont déjà pris l’habitude de se rassembler, en ce premier jour de la semaine, pour la fraction du pain. C’est dans un contexte liturgique que se manifeste l’Esprit. La première condition pour le recevoir est d’être en communion les uns avec les autres. Il s’agit d’un don fait à l’Église et nul ne peut en bénéficier sans être associé à cette assemblée que saint Paul n’hésite pas à nommer la « communion des saints », puisque les saints sont ceux qui ont reçu le baptême.

Ce mystère, en effet, n’est pas réservé à l’au-delà, il commence déjà ici-bas, et l’Église – en son mystère – n’est rien d’autre que la partie visible de cette communion des saints qui atteindra sa perfection au ciel. Soyons clairs : ce ne sont pas les hommes qui parviennent à la sainteté par leurs mérites ; c’est la sainteté – celle de Dieu, celle de l’Esprit Saint – qui descend à la rencontre des hommes, si ceux-ci se disposent à la recevoir. Et le ciment de cette communion n’est rien d’autre que l’Esprit lui-même, répandu sur toute chair et achevant ainsi toute sanctification. Tout cela, nous le savons et nous en avons entendu parler très souvent. Et pourtant, l’Esprit nous reste un peu étranger. Des trois Personnes de la Sainte Trinité, je dirais qu’il est un peu le « parent pauvre » ; et, puisque le prophète Ézéchiel parle de sa vision du « char de Dieu », je me risquerais à dire que, pour beaucoup, l’Esprit est comme « la troisième roue du char ».

Bien des croyants, en effet, ont de la peine à se représenter cette troisième personne. Pour le Fils : pas de problème, puisqu’il a pris notre apparence et s’est manifesté comme un homme véritable. Pour le Père, c’est déjà un peu plus compliqué... Mais avec la référence à la figure paternelle – nous avons tous eu un père –, nous réussissons à nous faire une certaine idée de lui. En revanche, pour l’Esprit, nous sommes démunis de toute représentation, si ce n’est quelques images symboliques : celles du souffle, du feu ou de la colombe... Par conséquent, nous avons tendance à glisser du côté de l’abstraction et à considérer l’Esprit Saint comme une espèce d’énergie, comme quelque chose de vague qui flotterait, en quelque sorte, entre la personne du Père et celle du Fils. Mais l’Esprit Saint n’est pas une énergie ! Il est – en tant que Dieu – une personne à part entière. Ne le perdons pas de vue !

Notre Dieu est un Dieu personnel : il est important de le rappeler, surtout en ces temps où, influencés par les théories du New Age, beaucoup de chrétiens ont tendance à croire que Dieu est une espèce de chose informe et vague, une force, voire une idée ou un concept. Ce qui nous éloigne considérablement du Dieu révélé de la tradition biblique. Ainsi que le rappelle le pape François : « La foi ne consiste pas seulement à croire en l’existence de Dieu, mais à croire en l’amour de Dieu. » Or, on ne peut avoir une relation d’amour avec une énergie... ! Si Dieu est un Dieu d’amour, c’est bien parce que nous pouvons établir, avec lui, une relation personnelle, où chacun des deux reconnaît l’autre et le respecte en tant que tel. Dieu est même tellement personnel que c’est par lui que nous recevons notre dignité de personne.

En Occident, on a coutume de comparer l’Esprit à « une sorte d’émanation » des deux autres personnes de la Trinité : « Il procède du Père et du Fils », comme on le dit dans une formule qui a été rajoutée au Credo, à l’époque de Charlemagne. On connaît l’expression de saint Augustin : « Tu vois la Trinité, si tu vois l’amour. Voici qu’ils sont trois : Celui qui aime (le Père), Celui qui est aimé (le Fils) et l’Amour qui les unit (l’Esprit). » La formule est belle – sans aucun doute –, mais elle risque de réduire l’Esprit Saint à n’être rien d’autre que ce qui unit entre elles les deux autres personnes de la Trinité. De là à le dépersonnaliser, il n’y a qu’un pas...

Pour mieux entrer dans ce profond mystère, je voudrais plutôt m’appuyer sur une compréhension un peu différente qui, elle, nous vient de nos frères d’Orient. En effet, certains théologiens orthodoxes utilisent une autre métaphore pour décrire le mystère des trois personnes divines et, en particulier, celles du Fils et de l’Esprit. Ils disent que le Verbe (c’est-à-dire le Fils) et l’Esprit sont comme les « deux mains du Père », les deux moyens par lesquels le Père – dont le Royaume n’est pas de ce monde – se rend présent dans le cadre de l’histoire des hommes.

En effet, le Père ne s’est pas manifesté personnellement sur la terre : il y a envoyé son Fils et son Esprit pour que, avec leur aide, l’homme puisse être sauvé. Chacun des deux a sa manière d’intervenir et, comme nous allons le voir, chacun des deux est absolument indispensable pour que s’opère le salut. Utilisons cette formule : celui qui écoute le Christ – le Verbe de Dieu – découvre l’amour paternel de Dieu ; celui qui se laisse saisir par l’Esprit, expérimente l’amour maternel de Dieu. (N’oublions pas que le mot hébreu ruah – qui signifie « le souffle » ou « l’esprit » – est un mot féminin). Cette belle comparaison avec ces deux visages de l’amour qui ont marqué notre enfance va nous permettre de comprendre un peu mieux comment l’un et l’autre se complètent. Le Verbe s’adresse à nous, à notre conscience, à notre liberté et nous propose d’entrer dans l’Alliance du Père. L’Esprit nous soutient dans ce choix et nous donne la force de conformer notre vie aux exigences de cet appel.

Or, tous deux sont indispensables. Si nous n’avions que la révélation du Verbe, sans le secours de l’Esprit, nous serions totalement incapables de répondre à l’appel de Jésus nous invitant à sa suite. Et, à l’inverse, si le Christ ne s’était pas incarné pour nous faire connaître les desseins du Père, nous serions soumis à une sorte de « manipulation » de la part de l’Esprit qui, à notre insu, nous mènerait là où il veut. Mais tel n’a pas été le choix du Père : il veut établir avec nous une relation personnelle, une relation d’amour, dans laquelle nous entrons de manière consciente et volontaire, en étant soutenus par la puissance de l’Esprit.

Un ancien maître de l’Ordre dominicain – Timothy Radcliffe – utilisait une image admirable pour décrire cela. Il avait dans son bureau, à Rome, un tableau qui représentait un homme et une femme enseignant à leur petit enfant l’art de marcher. Derrière l’enfant, la mère le soutenait pour qu’il puisse affermir ses pas et, en face du petit, le père lui tendait les mains, pour qu’il le rejoigne, et l’encourageait à se lancer dans cette grande aventure. Le but évidemment étant que l’enfant puisse acquérir l’autonomie nécessaire pour pouvoir se tenir debout et avancer dans la vie.

Cette image nous aide à comprendre l’œuvre respective de ces deux personnes que sont le Verbe et l’Esprit. Le Verbe nous tend ses bras pour que nous suivions ce chemin étroit qu’il nous indique et qui nous conduira vers le salut. Quant à l’Esprit, nous ne le voyons pas : il est, en quelque sorte, derrière nous. Mais c’est lui qui nous soutient, c’est lui qui – en vertu de son amour maternel – nous procure la confiance nécessaire, afin que nous puissions nous engager résolument dans la voie qui est la nôtre. Demandons, en cette fête de la Pentecôte, d’être des hommes debout. Forts de cette aide et sûrs de ces conseils, nous parviendrons, un jour, à la maison du Père et nous découvrirons que le Verbe et l’Esprit sont bien ces deux mains que Dieu n’a pas hésité à plonger dans la boue dont nous avons été tirés, ces mains qui nous ont modelés et qui ont fait de nous des vases d’élection, tout remplis du souffle de la Vie, du feu de l’Esprit Saint.

Jésus apprend à marcher. Heures de Charles VIII, manuscrit réalisé à Paris vers 1494-1497, Bibliothèque nationale d’Espagne, cote VITR/24/1, œuvre dans le domaine public sous licence CC BY 4.0.