Le désert et le jardin

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 2ᵉ dimanche de l'Avent

Is 11,1-10 / Ps 71 / Rm 15,4-9 / Mt 3,1-12

Isaïe est habité par la nostalgie d'un jardin édénique où « le loup habiterait avec l'agneau, le léopard se coucherait près du chevreau, où le nourrisson s'amuserait sur le nid du cobra et, sur le trou de la vipère, l'enfant étendrait la main » (Is 11,6). Ces images d'Épinal occupent l'esprit de tout être vivant. Mais le prophète, lui, ose affirmer que ces jours reviendront, que l'homme revivra ce temps béni. L'humanité, si souvent condamnée à errer sur une terre dévastée, rêve d'entrer enfin dans ce jardin qui lui est plus intime que lui-même, mais dont l'accès lui a été fermé. « Le Royaume des cieux est tout proche », prêche saint Jean le Baptiste (Mt 3,2).

Il a pourtant choisi de le faire en une terre hostile, lui qui est “la voix qui crie dans le désert” et saint Marc nous précise que, jeune encore, il a choisi d'aller y vivre (cf. Mc 1,4-6). Ces deux symboles s'offrent donc à notre méditation, aujourd'hui, comme deux images du monde diamétralement opposées. D'un côté, la promesse d'un jardin de délices, dont on parle dans toutes les religions ; et de l'autre, cet anathème hérité de nos premiers parents et qui nous condamne à une transhumance sans fin. « Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, l'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux », écrira Alphonse de Lamartine.

L'homme avait été placé par Dieu dans un jardin : il en a lui-même fait un désert inhospitalier. La doctrine catholique enseigne que, par notre faute, le péché – et la mort qui est son salaire – ont gagné la création. À partir de l'homme qui ouvre une brèche en succombant à la tentation, des forces obscures sont mises en mouvement et contaminent l'ensemble de l'univers : d'abord le règne animal, puis le règne végétal et enfin le règne minéral, car les règnes les plus proches de l'homme sont les plus touchés. Selon une croyance du peuple celte – qui n'est pas dépourvue de poésie –, telle est la raison pour laquelle un arbre vit bien plus longtemps qu'un animal et une pierre bien plus longtemps qu'un arbre.

Quoi qu'il en soit, rien ne reste indemne de cette influence délétère du péché. Dans la seconde vision de son fameux écrit nommé le Scivias, sainte Hildegarde de Bingen – mystique du XIIᵉ siècle – parle de la grande harmonie qui régissait les éléments, avant la chute originelle, et évoque l'effet perturbateur du péché d'Adam et Ève sur la nature (elementa humanis iniquitatibus subvertuntur). La sainte affirme même que le sang d'Abel, versé par son frère Caïn, a généré dans le sol de funestes humeurs dont allaient naître les serpents venimeux. Voilà la terre où nous vivons.

Or, même si nous ne devons pas nous bercer d'illusions en pensant pouvoir remonter en amont du péché originel, il n'en demeure pas moins qu'une relation plus amicale avec la nature rafraîchit notre mémoire et nous aide à reprendre contact avec notre innocence originelle, qui est bien plus ancienne que le péché. En apprenant à déchiffrer cette première Écriture Sainte, l'homme retrouve le chemin de sa beauté initiale, lui qui, à l'aube des temps, fut créé entièrement bon. Parce que quelque chose de ce commencement demeure en elle, la nature est capable de nous rendre cette innocence que nous avons perdue. Ainsi que l'enseigne Leonardo Boff – dans un livre magnifique intitulé Les sacrements de la vie –, la nature immense possède ses propres “sacrements” et eux aussi manifestent, à leur manière, la présence du Dieu unique, Père de toute créature.

Tel est le fondement d'une sorte de “religion naturelle” mise en valeur dans de nombreuses cultures. Par exemple, celle des Indiens sioux, dont la sagesse est bien mise en valeur par une lettre qu'en 1854 leur chef, Seattle, envoyait à Franklin Pierce, 14ᵉ président des États-Unis, alors que celui-ci était décidé à acquérir près d'un million d'hectares de terres amérindiennes : « Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? – lui écrit-il. – Si nous ne possédons ni la fraîcheur de l'air ni le miroitement de l'eau, comment est-ce que vous pourriez les acheter ? Chaque parcelle de terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sablonneuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d'insecte est sacré dans la mémoire et l'expérience de mon peuple. »

Oui, les peuples primordiaux (et non pas “primitifs”) ont raison : « La nature est sacrée, pleine de religion, et les saints et les poètes inspirés n'ont point tort de dire que les oiseaux du ciel sont capables de louer Dieu. Car c'est leur petite vie elle-même qui chante la grande vie, et fait entendre, par des variations sans nombre, la même nouvelle qui est vieille comme le monde et neuve comme le jour : “La vie vit et vibre en moi”. La religion naturelle existe bien et elle remplit le monde. Ses eaux émanent du trône de Dieu, car, en remplissant les êtres de l'espérance prodigieuse qui est au fond de l'élan vital, elles ne peuvent prendre leur source que dans la présence immédiate de Dieu. Car la vie, naturelle ou surnaturelle, a toujours la même source. En vérité, la source de toute vie, c'est la religion – inconsciente ou consciente –, c'est-à-dire la perception de la présence de Dieu et la réaction à cette présence. En tant que mon cœur bat, que je respire, que mon sang circule, je prends part au grand rituel cosmique auquel participent tous les êtres vivants, toutes les hiérarchies, depuis les séraphins jusqu'aux papillons. »

Dieu ne venait-il pas lui-même prendre le frais, dans ce jardin des origines où vivaient nos premiers parents ? (cf. Gn 3,8). Les jardins – mis en valeur par tous les peuples – nous réapprennent cette leçon fondamentale : Jardins de Sémiramis, de Cordoue ou de Samarcande : ils sont toujours des enclos paradisiaques. Parmi tant d'autres, l'empereur moghol Babur a hissé cet art à un degré de perfection inégalé. Le jardin est un symbole du paradis terrestre, et même du paradis céleste dont il est le reflet sur la terre. D'ailleurs, le mot “paradis” vient du persan pardêz, qui signifie “jardin clos”. Mais là, comme toujours dans la vie spirituelle, il ne s'agit pas de revenir en arrière, ni de convoiter des douceurs qui se sont affadies.

La terre « pro-mise » est mise devant nous, au-delà des dunes d'un désert redoutable qu'il nous faut traverser. Terre aride, désolée, sans habitants, le désert est le lieu où l'homme ne peut pas vivre, où il se perd. Selon saint Matthieu il est le repère des démons (cf. Mt 12,43). C'est le lieu du châtiment d'Israël et de la tentation de Jésus. Synonyme de malédiction. Mais, en même temps, pour Richard de Saint-Victor, il est le cœur, le jardin de la vie érémitique qui est capable de le faire refleurir. Nous entendrons, dimanche prochain, le prophète Isaïe clamer : « Le désert, qu'il se réjouisse ! Le pays aride, qu'il exulte et fleurisse comme la rose, qu'il se couvre de fleurs des champs, qu'il exulte et crie de joie ! » (Is 35,1-2). De même chez Maître Eckhart, le désert devient semblable à un jardin : le domaine de la paix retrouvée grâce à l'ascèse qui éloigne le pénitent des faux désirs et des mirages de l'Adversaire.

Les deux définitions ne sont d'ailleurs pas contradictoires : Jésus fut tenté au désert et, de même, les ermites – tel saint Antoine le Grand –, y ont subi l'assaut des démons. Dès le début du IVᵉ siècle – après la conversion de Constantin – les moines chrétiens, déçus par une religion de plus en plus mondaine, se retirèrent au désert comme Jean qui portait un vêtement de poils de chameau et avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage. D'ailleurs, c'est de là qu'ils tirent leur nom d'ermites, puisqu'en grec, “désert” se dit ἔρημος (eremos). Bien sûr, le désert est le lieu de la solitude ; et celle-ci peut être empoisonnée ou délicieuse : le désert, sans Dieu, c'est la stérilité ; mais avec Dieu, c'est la fécondité. L'homme qui se sustente de la prière est capable de faire refleurir le désert. « La différence entre un jardin et un désert, ce n'est pas l'eau, c'est l'homme qui y vit », dit un vieux proverbe touareg.

C'est là que, d'une manière ou d'une autre, le Seigneur nous convoque. On lit, dans une homélie du IVᵉ siècle : « Quand le cultivateur entreprend de travailler la terre, il doit prendre les outils appropriés à son travail. Il en va de même du Christ, roi céleste et cultivateur véritable ; lorsqu'il est venu vers l'humanité rendue déserte par le vice, il l'a travaillée par le bois de la croix et il y a planté le jardin magnifique de l'Esprit qui produit toutes sortes de fruits délicieux et désirables. » Comme la terre fait éclore son germe et comme un jardin fait pousser ses semences, ainsi l'Éternel fera germer le salut et la louange, de la glèbe asséchée de nos âmes. C'est le chant d'Isaïe pour notre temps et pour tous les temps : un rameau sortira de la souche de Jessé et un rejeton jaillira de ses racines (Is 11,1).

Jean le Baptiste « Précurseur » (Prodromos), mosaïque byzantine du XIIe siècle, basilique Sainte-Sophie de Constantinople. (L'œuvre représentée dans cette image et sa reproduction sont dans le domaine public mondialement. La reproduction fait partie des 10 000 peintures compilées par le Yorck Project. Cette compilation est gérée par Zenodot Verlagsgesellschaft mbH et mise sous licence GNU Free Documentation License.)