Le choix de l’amour
Gn 18,1-10 / Ps 14 / Col 1,24-28 / Lc 10,38-42
Pourquoi Jésus dit-il que Marie-Madeleine a choisi la meilleure part ? (Lc 10,42).
En premier lieu, notons qu’il est touchant de le voir prendre la défense de celle qui lui a témoigné tout son amour. Il le fait ici en la soutenant face à sa sœur qui, à demi-mots, la traite de paresseuse (cf. Lc 10,40). Il avait aussi pris son parti face à Simon le pharisien qui la traitait de dévergondée (cf. Lc 7,39). Il la défendra enfin face aux attaques de Juda, lorsque celui-ci lui fera le reproche d’être dépensière et de mal employer l’argent qui aurait pu être donné aux pauvres (cf. Jn 12,5). Il n’y a personne d’autre, dans tout l’Évangile, dont le Seigneur se fasse le défenseur avec une telle diligence. Cette première remarque est essentielle, puisque justement le Seigneur est notre Défenseur. Ce qu’il a fait alors pour cette pécheresse, il le fait aussi pour chacun d’entre nous.
« Et si le Seigneur est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8,31).
Mais cela ne répond pas à la question que nous avons posée. Pourquoi donc la meilleure part revient-elle à celle qui laisse tout le travail à sa sœur ? La tradition s’est toujours appuyée sur ce passage pour affirmer que la vie contemplative – illustrée par Marie-Madeleine assise aux pieds de Jésus – vaut mieux que la vie active – représentée par Marthe qui s’affaire pour bien des choses alors qu’une seule suffit. On connaît l’argument et de nombreux auteurs l’ont commenté en ce sens. Saint Augustin, par exemple, remarque que Marthe nourrit l’humanité du Seigneur, alors que Marie se laisse nourrir par la divinité du Seigneur. Mais peut-être nous faut-il discerner autre chose dans ce passage de l’Écriture : un message d’ailleurs sous-jacent à tous les enseignements du Nouveau Testament.
Pourquoi la part de Marie-Madeleine est-elle la meilleure ? Est-ce vraiment à cause de ce qu’elle fait ? N’est-ce pas plutôt en vertu de la manière dont elle le fait ? En effet, le seul motif de cette femme, subjuguée par la présence et la parole du Maître, c’est l’immense amour qui s’est éveillé en elle et qui brûle son cœur. Jésus l’avait d’ailleurs annoncé dès le début :
« Ses nombreux péchés sont pardonnés, car elle a beaucoup aimé. En effet, celui à qui on pardonne peu aime peu. » (Lc 7,47).
Elle, elle a aimé Jésus à la folie. Elle a tout donné pour lui et elle le suivra jusqu’à la croix. En revanche, il nous est permis de douter que le service auquel elle s’emploie, Marthe le rende par amour. En effet, si ç’avait été par amour, elle ne se serait pas plainte. Elle aurait trouvé une telle joie à servir le Christ, que rien n’aurait pu la distraire de ce bonheur. Il est probable qu’elle agisse par sens du devoir, en bonne maîtresse de maison, mais de là à être véritablement mue par l’amour, il y a un pas. Donc, bien sûr, le choix de Marie-Madeleine – le choix de l’amour – est forcément le bon.
« Quand bien même je déplacerais les montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien », rappelle saint Paul aux Corinthiens (1 Co 13,2).
C’est bien ce que nous enseigne ce passage de l’Écriture : tout ce que nous faisons – que ce soit dans l’action ou la contemplation – tout sera béni si nous le faisons avec amour, si nous nous souvenons qu’une seule chose est importante. En vérité, on peut passer sa journée en prière sans que celle-ci soit habitée par l’amour. On peut aussi se dévouer au service des autres et le faire avec un tel amour que chaque geste devient une prière.
Tu es plutôt actif ou plutôt contemplatif, selon la nature que t’a donnée le Créateur : peu importe ! Que tout ce que tu entreprends devienne l’écrin d’un amour qui donnera l’onction à ce que tu réalises.
C’est aussi l’amour qui motive Abraham à recevoir, comme il le fait, les trois étrangers qui passent près de sa tente. En écoutant ce passage de la Genèse, la première chose qui nous frappe est l’empressement avec lequel le patriarche reçoit ces visiteurs.
« Dès qu’il les vit, il courut à leur rencontre depuis l’entrée de la tente et se prosterna jusqu’à terre » (Gn 18,2).
Et les propos du vieil homme sont encore plus étonnants :
« Mon seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur. Permettez que l’on vous apporte un peu d’eau, vous vous laverez les pieds, et vous vous étendrez sous cet arbre. Je vais chercher de quoi manger, et vous reprendrez des forces avant d’aller plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur ! » (Gn 18,3-5).
Dans notre société où les gens vivent cantonnés derrière les barricades d’une inviolable propriété privée, on est surpris du traitement accordé à ces hôtes de passage. En fait, chez les nomades du désert – et Abraham fait partie de ce peuple –, l’hospitalité est considérée comme un devoir religieux. Chez eux, sitôt qu’un visiteur a posé sa main sur le pilier de leur tente, il devient une personne sacrée. On doit l’accueillir comme un membre de la famille, lui procurer de quoi se nourrir et se loger, et même ne pas lui demander quand il a l’intention de repartir. Et, plus encore, il vaut mieux qu’une disgrâce frappe un membre de la propre famille de l’amphitryon, plutôt qu’en soit victime l’hôte qui est hébergé sous son toit.
En outre, ces trois personnages reçus par Abraham sont vus comme une préfiguration de la Sainte Trinité. Ils sont trois, mais ensemble, ils sont la manifestation d’un même mystère. Le texte semble d’ailleurs le souligner dès le début : « Le Seigneur – lit-on – apparut à Abraham aux chênes de Mambré » (Gn 18,1).
Curieuse manière de parler ! S’ils sont trois, pourquoi dire que c’est le Seigneur – au singulier – qui apparut à Abraham ? Éclairé par l’Esprit, celui-ci en a sans doute l’intuition. Sa foi sera d’ailleurs saluée par le Christ lui-même, lorsqu’il déclare : « Abraham a tressailli de joie à la pensée de voir mon jour. Il l’a vu et il s’en est réjoui. » (Jn 8,56)
Et le voici, comme Marie-Madeleine, auprès du Seigneur, tandis que sa femme, Sarah, s’empresse de préparer un repas de circonstance. Et c’est lui qui recevra d’eux l’annonce de cette descendance qui lui est promise. Bien entendu, l’attitude contemplative est celle qui est la mieux disposée pour entendre ce que Dieu veut nous dire. Et c’est bien l’attitude de cet homme qui se tient debout, sous le chêne, aux côtés de ses invités. Toutefois, c’est Sarah qui bénéficiera de cette heureuse nouvelle et qui engendrera le fruit de la promesse. L’amour gagné par l’un se répand sur chacun. Les mérites des saints, dans leur colloque avec le Seigneur, sont source de salut pour l’ensemble de la communauté. La rétribution ne s’inscrit pas dans un registre de comptabilité individuelle, auquel Dieu lui-même serait contraint de se conformer. L’amour seul ouvre le ciel ; et la clef de l’amour est employée pour qu’ils soient une multitude à y entrer. Car l’amour – le vrai – ne veut qu’une seule chose : sauver les autres.
Sur l’icône qui représente cette scène, Andreï Roublev nous donne une image de cette Trinité d’amour. On y voit les trois personnages installés autour d’une table. Or, à l’instar de toutes les tables, celle-ci possède quatre côtés. Qui donc est ici le quatrième convive ? Abraham, évidemment. Mais l’icône n’est pas seulement la représentation d’un événement passé : elle est une fenêtre ouverte sur l’éternité. La scène figurée ici est donc actuelle. Et celui qui la contemple est appelé à devenir lui-même Abraham, ou Marie-Madeleine, afin de prendre place à la table des convives. Et ici, ce dont il s’agit, c’est de pénétrer au cœur de la Trinité. La perspective peut paraître vertigineuse, mais la communion des saints n’est-elle pas l’extension, à tous les élus, du feu de cet amour qui unit entre elles les trois Personnes divines ?
Seule la contemplation nous permet de le voir, dès à présent. Mais c’est bien l’action inspirée par l’amour qui nous y acheminera. Hors de question d’opposer l’un et l’autre. C’est saint Ignace de Loyola qui prononça un jour cette phrase admirable :
« Nous devons tout faire comme si tout dépendait de nous ; mais sans jamais oublier que tout dépend de Dieu. »
Voilà l’action et la contemplation unies en un même bouquet. Voilà pour nous, en ce dimanche, une leçon capable de nous éclairer chaque jour que Dieu fait.