Le bon Dieu

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 25ème dimanche du Temps Ordinaire

Am 8,4-7 / Ps 112 / 1 Tm 2,1-8 / Lc 16,10-13

«Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux !» (Am 8,4). Cet avertissement du prophète Amos, qui ouvre les lectures de ce jour, donne le ton à ce qui va suivre. Il nous oblige à nous tourner vers les plus démunis: tous ceux qui, dans le monde, sont victimes de l’exploitation, de l’abus, de la férocité d’une société qui n’a de cesse de dépouiller le plus pauvre. Lorsqu’on se met à y penser, c’est une envie de pleurer qui nous saisit; une envie de crier vers le ciel: «Pitié pour ceux qui peinent, Seigneur, pitié pour ceux qui peinent !» En vérité, le mal a quelque chose d’incompréhensible. Sa raison d’être nous échappe, puisque c’est en vue du bien que nous avons été créés. Mais le chemin qui y conduit est une voie étroite...

Il existe en nous une curieuse alchimie: notre désir de bonté est engendré par nos blessures. En effet, il faut avoir touché la précarité de sa vie, pour naître en humanité. L’épreuve contribue à nous rendre plus humains, c’est-à-dire meilleurs, puisque la plénitude de l’être se déploie dans le bien. C’est notre condition mortelle qui ouvre notre cœur à la misère des autres. Au contraire, si nous étions invulnérables ou immortels, nous aurions toutes les chances de devenir les pires des hommes. C’est exactement le drame du Prince de ce monde qui, enfermé dans le temps et privé du Royaume éternel, est sous le coup d’une condamnation à perpétuité. Alors qu’au contraire, pour nous qui avons des oreilles pour entendre, le bien qui est à notre portée peut devenir, dès ici-bas, une porte ouverte sur l’éternité.

Mais le monde se laisse séduire par les forces de mort. L’intérêt qui le mène est un poison distillé par celui qui en est malheureusement devenu le Prince. «Les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière – se lamente Jésus –. Ils disent: nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances. Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le pauvre pour une paire de sandales» (Am 8,5-6). C’est l’empreinte de Mammon, le démon de l’argent érigé en divinité, et qui trône sur ce sinistre autel où nous sacrifions notre vie, dans l’illusion de la gagner. C’est le règne de la ploutocratie: cet ordre social qui domine le monde depuis la fin du Moyen Âge et qui livre la terre aux griffes des possédants et des promoteurs. Aujourd’hui, ce n’est pas le meilleur qui gouverne, c’est le plus riche. Pourtant le Christ nous avait prévenus: «Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent !» (Mt 6,24). La société a désormais fait son choix... Et celui qu’on nomme “le serpent monétaire” porte fort bien son nom !

Mais le Sauveur ne renonce pas pour autant. «De la poussière il relève le faible, il retire le pauvre de la cendre pour qu’il siège parmi les princes» (Ps 112,7-8). Et face au cynisme du système en place, ses disciples ne baissent pas les bras. Au contraire, ils les élèvent, afin de présenter «des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d’État et tous ceux qui exercent l’autorité, afin que nous puissions mener notre vie dans la paix» (1 Tm 2,1-2). Car, «il n’y a qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes: un homme, le Christ Jésus, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous» (1 Tm 2,5). Oui: en rançon ! Afin de racheter tous ceux qui ont été vendus au plus offrant. Vous voyez: nous sommes bien dans un “langage commercial”: il faut parler au monde la langue qu’il comprend !

Face à ces pouvoirs qui nous dépassent et nous mènent par le bout du nez, les mises en garde pullulent, dans la Bible: «Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait», lit-on chez saint Paul (Rm 12,2); ou encore, chez saint Pierre: «C’est la volonté de Dieu qu’en pratiquant le bien vous réduisiez au silence les hommes ignorants et insensés» (1 P 2,25). Et enfin, chez saint Jean: «Bien-aimé, n’imite pas le mal, mais le bien. Celui qui fait le bien est de Dieu; celui qui fait le mal n’a point vu Dieu» (3 Jn 1,11).

Nous sommes dans le camp de la victoire puisque le mal s’épuise lui-même, alors que le bien est diffusif. Bonum diffusivum sui, c’est-à-dire qu’il est dans sa nature de se donner, de rayonner autour de lui. L’expérience nous le confirme chaque jour: lorsque notre cœur est dans le mal, il tend à se recroqueviller sur lui-même. À l’opposé, lorsque nous faisons le bien, notre âme se dilate et rayonne sur notre entourage. La bonté est comme le printemps: elle mène les choses à leur maturité, elle fait éclore, elle permet de s’épanouir et de se déployer, de trouver ses plus belles couleurs. Et Dieu est infiniment bon puisqu’il nous mène à notre perfection. En définitive, la bonté c’est l’amour même. Mais cet amour n’est pas seulement une manière d’agir, c’est une façon d’être.

Alors, concrètement, comment contribuer au règne de ce bien qui vient de Dieu et qui veut embellir le monde? Est-il entre nos mains le pouvoir de changer l’ordre des choses? Certainement pas ! Mais ce qui est à notre portée, ce sont les “petites bontés”. Contrairement aux grandes actions menées du côté visible de l’histoire, celles-ci brillent dans le secret, comme des étoiles qui sont incapables de déchirer le voile de la nuit, mais qui savent le consteller d’une poésie que la frénésie du monde n’a jamais réussi à épuiser. Ces actes touchent à l’éternel dont ils procèdent. Oui, être là – juste là –, présent à l’autre. Le “baiser au lépreux” de François d’Assise produit une déflagration dont le vacarme continue à se propager, des siècles après, et qui, finalement, aura laissé, aux pages de notre histoire, une empreinte bien plus importante que ces entreprises faramineuses qui voudraient marquer de leur éclat le miroir embué d’un siècle amnésique et incapable d’échapper à son cercle vicieux.

Jésus n’a jamais cherché à faire quelque chose d’extraordinaire, quelque chose qui eût ébloui son auditoire ou qui eût donné à ses actes plus de portée, dans l’immensité d’un Empire qu’il a souverainement ignoré. Le Fils de l’Homme s’est contenté d’être présent à celui qu’il croisait sur son chemin, sans vouloir jamais systématiser quoi que ce soit et sans perdre son temps à créer un organisme qui fût capable de propager le feu de son immédiate charité. Bien sûr, il a fondé l’Église; et celle-ci, au long des siècles, a dû organiser son discours et son action. Mais ce n’est pas là que réside l’essence de ce qu’elle est en vérité. Si tel était le cas, elle aurait disparu depuis longtemps, remplacée par des sociétés plus efficaces et mieux organisées. Or, elle perdure, depuis deux mille ans, alors que les organismes en question sont souvent engloutis par le cours tumultueux d’une histoire qui n’a d’yeux que pour elle-même et qui, en vérité, se moque bien de ceux qu’elle abandonne sur le bas-côté.

L’Église que Jésus a voulue n’est pas une “institution” au sens moderne du terme, mais une communion d’esprits qui se savent tous contemporains et qui sont habités par le désir d’inscrire, ici et maintenant, dans la relation au prochain – c’est-à-dire au plus proche – cet amour dont ils ont reçu l’exemple et la force et qu’ils cherchent humblement à incarner, dans ce peu qu’il leur est donné de vivre. Voilà ce qui, de tout temps, a transfiguré l’histoire.

Fabrice Hadjadj dit très joliment que l’essentiel est moins dans les hautes affaires que l’on discute en Conseil des ministres, que dans la petite scène qui se joue juste derrière le Palais, où, par exemple, un garçon offre à une fille une fleur de pissenlit. Et cela parce que le bien se déploie de préférence dans la proximité du face-à-face et l’intimité du cœur-à-cœur, lesquels rendent le baiser reconnaissant de la jeune fille à son ami plus important que la croissance du PIB. Et l’auteur poursuit: «C’est là que nous reconnaissons combien notre époque est formidable, car son désastre permet l’aube d’un désir plus haut. De plus en plus, il y apparaît politiquement nécessaire qu’il existe, au milieu d’elle, quelque chose comme une Église radicalement distincte de l’État, sans autre force que la vérité de son témoignage et la vulnérabilité de ses témoins, annonçant que seul l’amour concret du prochain est éternel et prodigue une espérance qui nous engage, là même où il n’y a plus d’espoir.»

«Peut-être comprendrons-nous un jour – écrit Christian Bobin –, que seules nos plus faibles occupations donnaient à notre vie une place dans les étoiles.» Et cela suffira...

Émile Betsellère, L'Oublié, 1872. (Image du Musée Louvre-Lens - Yann Caradec, sous licence internationale CC BY-SA 2.0. L'image a été recadrée pour notre site.)