L’amour vertueux
Ex 22,20-26 / Ps 17 / 1 Th 1,5-10 / Mt 22,34-40
Les textes de ce dimanche nous parlent tous d’amour. Comment nous en étonner, puisque le christianisme est la religion de l’amour. Si l’on considère les trois grandes religions monothéistes, on voit qu’un lien peut être établi entre le judaïsme et l’espérance : l’espérance en ce Messie que les Juifs attendent depuis presque quatre mille ans ; un autre lien existe entre l’islam et la foi proclamée avec véhémence par les adeptes de Mahomet : La ilaha illallah (Il n’y a de dieu que Dieu seul) ; et, finalement, entre le christianisme et l’amour, celui de ce Dieu incarné qui donne sa propre vie pour le salut du monde. Le chemin de l’amour est sans aucun doute le plus difficile ; et la première difficulté qu’il faut souligner est que nous sommes mis en face d’un sérieux problème. En effet, tout l’Évangile se fonde sur un précepte qui, à première vue, pourrait paraître incompréhensible : je veux parler du commandement de l’amour.
C’est vrai : comment peut-on faire de l’amour une obligation, alors qu’il est censé naître d’une disposition sincère ? La joie d’aimer vient du cœur et l’on voit mal comment cela pourrait être le résultat d’un ordre qu’on nous imposerait du dehors. Si je ne ressens pas la moindre attraction, le moindre intérêt ou la moindre sympathie pour une personne, comment pourrais-je feindre le contraire ? On pourra toujours dire que, dans ce genre de situation, le bon chrétien doit adopter une attitude « aimable », un comportement qui ne donne pas à l’autre l’impression d’être méprisé. Mais alors, ne court-on pas le risque de transformer ce commandement en une simple incitation à l’hypocrisie ; de promouvoir un amour dépourvu de toute vérité ? Or, nous savons bien avec quelle sévérité le Christ a fustigé les hypocrites. C’est même la seule catégorie de personnes qui se retrouve sous le coup d’une série de malédictions (Mt 23,13-16). Le Seigneur semble tout supporter : tout, sauf l’hypocrisie des hommes pieux de son époque, de ceux qui sont convaincus d’obéir scrupuleusement à la loi.
Mais alors, que sommes-nous supposés devoir faire pour répondre à ce précepte de l’amour ? De fait, le Christ lui-même nous donne la réponse en nous disant : « Demeurez dans mon amour » (Jn 15,9). Car cet amour dont il parle n’est pas n’importe quel amour, il est celui qui unit entre eux le Père et le Fils : comme le Père a aimé le Fils, ainsi devons-nous nous aimer les uns les autres. Et cet amour n’est pas seulement un exemple que nous devons suivre ; il est surtout la cause efficiente de tout amour. En vérité, l’amour – en tant que réalité spirituelle – ne naît pas de nos émotions ; il a sa source en Dieu, puisque c’est de lui que sourdent les grâces qui sont à l’origine de toutes nos amours. Irriguant notre terre, ce fleuve céleste féconde l’amour humain et lui donne de transcender ses possibilités naturelles. C’est pourquoi Jésus nous invite à nous maintenir dans le flux de son amour, lequel nous entraînera au-delà de nous-mêmes, en nous faisant participer au sacrement de l’agapé.
Nous serions incapables d’offrir le moindre témoignage d’amour, si nous n’avions d’abord reçu d’ailleurs ce que nous nous disposons à partager. Bien entendu, les affinités propres à la nature humaine peuvent nous aider à incarner et transmettre ce trésor reçu d’en haut. Mais cela n’est pas toujours le cas, et nous sommes invités à témoigner de l’amour, même lorsque cela nous est rendu difficile. La force de cet amour, malgré nos éventuelles réticences, est capable de surmonter tous les obstacles qui peuvent se présenter à nous ; à condition, bien sûr, que notre volonté se laisse saisir et soulever par le courant impétueux de l’amour divin. L’amour est donc une grâce surnaturelle qui peut, le cas échéant, s’appuyer sur la nature humaine, mais qui en surpasse les bornes. L’expérience du baiser au lépreux qui changea la vie de saint François d’Assise en est un excellent exemple. Pour la première fois de sa vie, lui qui avait l’habitude de se laisser entraîner par ses affinités et sa recherche d’un plaisir facile, expérimentait la force – et la joie – d’un amour qui ne venait pas de ses penchants naturels ou de ses attirances coutumières. Dans la même ligne, sainte Thérèse de Calcutta aimait à dire : « Comment pourrais-je éprouver du dégoût en face des plaies les plus répugnantes, si, par ces blessures amoureusement pansées, ce sont les meurtrissures du Christ lui-même que je suis invitée à baiser et à soulager ? »
Cet amour, qui transcende les capacités humaines, a reçu le nom de charité ou caritas, mot souvent dévalué, mais qui traduit l’idée d’une « parfaite dilection ». Il reprend l’expression grecque agapé, laquelle a été favorisée par les auteurs du Nouveau Testament, pour désigner une nouvelle forme d’amour, qui se distingue de la réalité évoquée, jusque-là, par les philosophes, les poètes ou les dramaturges, et qui est traduite par le terme éros. Agapé est l’amour divin ; éros, l’amour humain. Mais attention : le mot agapé ne désigne pas en premier lieu l’amour que l’homme nourrit envers Dieu, mais bien l’amour divin lui-même : cet amour inconditionnel dont l’homme est l’objet. Pour accueillir ce mystère qui dépasse notre entendement, il faut réformer notre manière de vivre l’amour : non pas renoncer à son expression humaine, mais l’engager dans un immense mouvement de transfiguration. Comme le dit Vladimir Jankélévitch, l’agapé, c’est l’amour transformé en vertu. C’est ce que désigne saint Augustin, lorsqu’il parle d’entrer dans l’ordre de l’amour. Cela nous oblige donc à poser une distinction entre l’amour humain et l’amour divin : entre éros et agapé. Les distinguer, mais pas les séparer ! Au contraire : les distinguer pour mieux les unir, puisqu’en réalité ils sont inséparables.
Dans la première encyclique qu’il devait signer après son élection au siège pontifical, Benoît XVI l’a rappelé de manière détaillée. « Au regard de la tradition chrétienne – écrit-il –, il existe une relation intime entre l’amour humain et l’amour divin. [Ce que prône l’Église] n’est pas le refus de l’éros, mais sa guérison en vue de sa vraie grandeur. L’homme devient vraiment lui-même, quand le corps et l’âme se trouvent dans une profonde unité. Si l’homme aspire à être seulement esprit et qu’il veuille refuser la chair comme étant un héritage simplement animal, alors l’esprit et le corps perdent leur dignité. Et si, d’autre part, il renie l’esprit et considère le corps comme une réalité exclusive, il perd également sa grandeur. Ce n’est pas seulement l’esprit ou le corps qui aime – dit encore le pape –, c’est l’homme, la personne, qui aime comme créature unifiée, dont font partie le corps et l’âme. (...) En réalité, éros et agapé ne se laissent jamais séparer l’un de l’autre. Plus ces deux formes d’amour trouvent leur juste unité dans l’unique réalité de l’amour, plus se réalise la véritable nature de l’amour. » C’est exactement ce que Jésus nous enseigne, dans l’Évangile d’aujourd’hui, en nous disant que les deux commandements – celui de l’amour de Dieu et celui de l’amour du prochain – sont intimement liés.
À partir de là, ajoutons encore une distinction supplémentaire qui est d’une grande simplicité : aimer Dieu – comme dit Jésus – de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit (Mt 22,37), voilà le précepte de l’amour divin ; aimer l’autre autant que soi-même (Mt 22,39), voilà le précepte de l’amour humain. Notons bien la différence entre les deux : aimer de toutes ses forces se réfère à un amour parfait – au moins aussi parfait que nous puissions le vivre –. Aimer l’autre comme soi-même, par contre, désigne un amour imparfait, puisque c’est imparfaitement que nous nous aimons nous-mêmes. Voici donc éros et agapé mis en présence l’un de l’autre. Dans le cas de l’agapé, l’amour est parfait puisqu’il s’agit de l’amour par lequel Dieu nous aime. Dans le cas de l’éros, nous sommes ramenés aux humbles limites de notre condition qui peine sur le chemin de l’amour. Dans le cas de l’éros, ce que nous expérimentons, c’est d’abord le fait d’aimer, d’être mû par un sentiment débordant, par le désir de toucher l’autre et, bien sûr, par l’espoir de recevoir une réponse similaire de sa part. Nous retrouvons ici la situation de Paul qui rappelle de quel amour il a aimé ses disciples et comment il attend, de leur part, un témoignage du même ordre (1 Th 1,5-6). En revanche, ce que nous expérimentons dans l’agapé, c’est d’abord d’être aimés, d’être choisis, d’être élus, et ensuite, de nous efforcer de correspondre à ce don (cf. Jn 15,16).
Enfin, dans l’Évangile, le Christ note la différence entre les deux amours, mais il les lie l’un à l’autre, indissociablement. Ce sont les deux facettes d’une même réalité : celle qu’il nous est donné de contempler dans notre propre expérience de l’amour : expérience forcément humaine ; et celle qui demeure invisible, mais qui lui est sous-jacente, puisqu’elle soutient l’amour humain et lui donne sa force et sa fidélité. Sans lui, nos pauvres amours humaines s’épuiseraient très rapidement. C’est donc bien cela qu’il nous faut demander au Seigneur, et avec insistance. Non pas qu’il nous détache de l’amour humain, mais qu’il nous aide à entrer dans ce processus de transfiguration qui en fait germer la semence, et auquel il nous est demandé de nous soumettre. C’est le chemin le plus ardu, à n’en point douter. Un chemin qui longe de profonds ravins et enjambe des précipices vertigineux. Mais un chemin qui débouche sur un paysage dont la beauté ne pourra que nous estomaquer.