L'amour chasse la crainte

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 27ème dimanche du Temps Ordonaire

Ha 1,2-3 ; 2,2-4 / Ps 94 / 2 Tm 1,6-14 / Lc 17,5-10

Il nous faut tout reprendre à zéro, dès aujourd’hui. Et demain, il faudra le faire à nouveau. C’est vrai, il y a tant de choses dont nous devons nous débarrasser, tant de choses qui encombrent cette relation pourtant si simple que Dieu rêve d’établir avec nous. « L’âme simple, forte, claire est un printemps irrésistible – écrit Jean-Baptiste Porion –. Mais la vérité, c’est que les gens simples sont très rares. C’est surtout la conscience qui est compliquée et qui complique tout. Or, il n’y a qu’un moyen de retrouver la grâce du printemps : s’ignorer ou s’oublier. C’est ce que nous nous efforçons de faire en demeurant tournés vers l’absorbant spectacle de la beauté de Dieu. » Ah ! cette grâce de simplicité que les Chartreux ont héritée de saint Bruno…

Et parmi les choses dont nous devons nous débarrasser, en tout premier lieu : la peur, qui court-circuite cette innocence native avec laquelle nous avons été créés. Car la peur est partout, elle cohabite avec nous et ne cesse de faire sentir sa présence en nos âmes et en nos corps : peur de ne pas être à la hauteur, peur d’être abandonné, peur de mourir à soi-même, peur de ne pas avoir la force d’aller jusqu’au bout, peur de décevoir ceux qui comptent sur nous, peur de nous être trompés, peur du non-sens qui nous menace et pose, certains soirs, ses mains sur notre gorge… La peur étend sur nos jours son ombre maléfique… « Mais vous n’avez pas reçu un esprit de peur, vous avez reçu un esprit de force et d’amour », nous exhorte saint Paul (2 Tm 1,7) ; et « l’amour chasse la crainte », nous avertit saint Jean (1 Jn 4,18).

Alors d’où vient-elle, cette peur qui nous entrave, qui nous paralyse et, parfois, nous laisse hors d’haleine ? D’où vient-elle, sinon de cette tendance innée à tout ramener à nous-mêmes, à tout mesurer à notre aune, à tout vouloir contrôler ? Nous passons un temps fou à essayer de nous donner bonne conscience vis-à-vis de nous-mêmes, vis-à-vis des autres, vis-à-vis de Dieu. Nous nous égarons si souvent sur ces chemins sans issue… Car la réponse ne vient évidemment pas de ce côté-là.

La réponse qui est l’antidote de toute peur, l’Évangile de ce jour nous l’apporte : « Vous êtes des serviteurs inutiles » (Lc 17,10). Comprenons bien ! Nous sommes appelés au service, bien sûr ; notre foi, notre engagement, notre vocation nous incitent constamment à nous déprendre de nous-mêmes et à nous tourner vers l’autre, vers ce prochain pour qui la vie n’est pas facile non plus ; à aller au-devant, à la rencontre, et à vivre en communion. Mais ce service n’est pas un devoir imposé de l’extérieur, par quelqu’un dont le seul souci serait de nous évaluer, de nous mesurer, et dont – avec raison – nous pourrions avoir peur. Il ne s’agit pas d’une espèce d’exercice mercantile, où nous aurions la tâche – si lourde – de peser toutes nos actions à la balance, afin de savoir si elles ont une chance d’obtenir l’approbation d’un négociant intraitable.

On sait bien, d’ailleurs, que l’on n’en fait jamais assez, que c’est avec la coquille de noix de notre misérable dévouement que nous cherchons à vider l’océan d’une tâche surhumaine. Mais redisons-le : ce service n’est pas un examen auquel nous devrions nous soumettre en tremblant de ne pas obtenir la moyenne. Ce service est tout autre chose : c’est un acte d’amour… et cela change tout. Il ne procède pas d’une contrainte, mais d’un don de nous-mêmes, dans lequel nous nous sentons aspirés et où tout ce que nous sommes vient s’engouffrer avec joie, dans la fraîcheur et la gaieté du geste gratuit, du don sans cesse renouvelé, simplement motivé par la tendresse, par la joie, par l’éblouissement devant cette beauté de tout visage, sitôt qu’il se tourne vers nous. Oui, un service d’amour.

Et cet amour qui nous saisit et nous entraîne vient de Dieu. Il est cette mer infinie où lui-même veut nous submerger. Et, sitôt qu’on se laisse faire, on y trouve cette paix qui surpasse tout ce que l’on pourrait imaginer. La paix des serviteurs inutiles. Rien ne dépend de nous, puisque tout dépend de lui. À la fin, il ne manquera rien, puisque c’est lui qui, dès à présent, nous pourvoit de tout. Même si c’est avec nous et à travers nous qu’il veut le faire. Mais n’en doutons pas : quand bien même nous n’aurions pas participé à son œuvre, la victoire est acquise dès le commencement. Il nous est simplement demandé de l’accueillir, puisque le don, c’est lui. À la fin du compte, notre service est certes inutile, puisqu’il n’est que la mise en valeur de ce que Dieu fait et qu’il fait de toute manière. Mais quelle liberté nous pouvons y trouver, à condition de renoncer à notre orgueil, à notre désir d’être nous-mêmes les sauveurs du monde ! Alors, à notre grande surprise, notre intime participation à ce qui se ferait même sans nous devient une source intarissable de bonheur, où l’ombre de la peur soudain s’évanouit.

Mais, sans cesse, le sarcasme qui nous rejoint : « À quoi bon ? », nous souffle-t-il. Nous transportons, jour après jour, dans la brouette de notre effort, un minuscule grain de sable ; et nous craignons, certains jours, de nous fatiguer en vain. Mais c’est notre brouette qui est lourde ! Et c’est le murmure du tentateur qui veut notre perte… Dès qu’elle se tait, cette voix qui s’est immiscée dans la conscience d’Adam et Ève pour y faire apparaître le doute et briser en eux cette conscience originelle, dès qu’elle se tait, alors tout devient joie ; joie et simplicité.

Ne rien recourber vers nous-mêmes, voilà le secret. Tout déverser, offrir cette part infime qui n’est rien, sinon la part que nous prenons à l’amour, et par laquelle nous voulons nous donner tout entiers. Et celui qui donne tout ce qu’il a – même s’il ne verse que deux piécettes au trésor du Temple (cf. Lc 21,2) – celui-là a tout donné et, par son acte, il entre dans la totalité de ce don universel qui s’accomplit en la personne de Jésus-Christ. C’est à cela qu’il faut consacrer notre vie, sans hésiter.

Dieu se donne et l’homme aussi doit se donner lui-même, en réponse à ce don initial. C’est ainsi que s’amorce la danse avec l’éternel… Mais il faut encore préciser quelque chose : selon Pascal Ide, ces deux moments de la donation – Dieu se donnant à moi et moi me donnant aux autres – doivent inclure un temps intermédiaire : celui de ma donation à moi-même. En effet, le don de soi ne devient réellement possible que si la réception du don de Dieu a été vécue en plénitude par celui qui le reçoit et qui en vit.

Et cela est vrai de la prière aussi : il faut que je m’engloutisse tout entier dans ma prière, afin que ma prière s’engloutisse en Dieu. Alors, devenue parfaitement inutile, elle aura su rejoindre la parfaite inutilité. Et nous serons comme ces anges qui nous escortent et que nous célébrons aujourd’hui : créatures intangibles qui n’ont point d’existence séparée, puisqu’ils ne sont que communion au Saint Désir de Dieu. « Oh ! mon Seigneur et mon Dieu, comme vous êtes enrobé de mystère, et comme je suis nu devant vous ! Et comme vous m’aimez… Au point d’accorder toute votre importance à ce rien que je suis. »

Et, face à cet immense mystère, pourquoi donc vouloir tout comprendre ? La feuille jaunissante qui brille, l’espace d’un instant, à la lueur d’un soleil automnal, a-t-elle la moindre conscience que le don de sa vie participe à l’offrande plénière du cantique de la forêt ? Et pourtant, que serait la forêt sans l’éclat de ces feuilles coloriées par la mine du temps, ces feuilles qui ne sont rien mais qui se revêtent des splendeurs de Salomon (cf. Mt 6,29). Servantes inutiles de la beauté, enseignez-nous votre sagesse, car vous savez déjà ce que nous ignorons encore…

Le Cri, Edvard Munch, 1893. Domaine public.