La vraie-semblance

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 3ème dimanche de Pâques

Ac 2,14-33 / Ps 15 / 1 P 1,17-21 / Lc 24,13-35

Dans l'Évangile d'aujourd'hui, saint Luc nous raconte une très belle histoire : celle de la rencontre de Jésus et de deux témoins privilégiés sur le chemin qui conduit à Emmaüs. Comme nous voudrions être à leur place et entendre cette leçon magistrale qu'il leur fit, leur démontrant, dans toute l'Écriture, les passages qui le concernaient. Le lieu de cette rencontre, les chrétiens en ont gardé la mémoire. Un monastère y fut édifié : celui d'Abu-Gosh, où des moines et des moniales olivétains vivent en communion. Un lieu cher à mon cœur, puisque c'est là que j'ai fait la promesse de devenir prêtre, le 22 septembre 1985.

Cette histoire, que saint Luc est le seul évangéliste à mentionner, il la raconte avec beaucoup de soin et de nombreux détails. La raison est peut-être – selon certains exégètes – qu'il est justement l'un de ces deux compagnons. En effet, il nous donne le nom du premier, Cléophas, mais pas celui de l'autre. Il se pourrait que ce soit là sa manière de signer son Évangile, comme le fait, de son côté, saint Jean, en ne citant jamais son propre nom, lui préférant l'expression de « disciple bien-aimé ».

Quoi qu'il en soit, il y a quelque chose de particulier dans cet Évangile, quelque chose qui retient notre attention. D'ailleurs, comment nous en étonner ? Tous les récits des apparitions du Ressuscité ne sont-ils pas surprenants ? Mais dans cet Évangile-là, on trouve quelque chose qui n'apparaît dans aucun autre : on nous montre Jésus faisant semblant : « Jésus fit semblant d'aller plus loin », écrit saint Luc (Lc 24,28). Reconnaissons que nous ne sommes pas habitués à voir le Christ, qui est la vérité incarnée, faire semblant. Et dans cet Évangile, il fait semblant plusieurs fois. Outre le fait qu'il prétend ignorer les événements qui rendent tristes ses deux compagnons de marche, on voit Jésus faire semblant deux autres fois : tout d'abord, il fait mine de poursuivre son chemin ; ensuite, il fait semblant de rester avec ses deux compagnons, alors que, finalement, il partira, disparaissant de leur vue, au moment de se mettre à table.

Cela peut nous paraître anodin, mais nous le savons : il n'y a rien, dans l'Évangile, qui soit sans importance. Et moins encore chez saint Luc, qui est un lettré et qui choisit soigneusement les mots qu'il utilise. Or, « faire semblant », c'est revêtir une « semblance », un « aspect » sous lequel on se donne à voir. Et c'est bien cela que raconte l'histoire du Ressuscité : il s'offre à voir, il apparaît au milieu de nous... Il ne s'agit pourtant pas de croire qu'il revient. La seule manière d'appartenir à notre monde, c'est de s'incarner, de naître d'une femme. Marie fut, en quelque sorte, la porte par laquelle Jésus est venu au monde. Mais, dans les apparitions du Christ après sa Résurrection, on nous dit qu'il entrait, toutes portes étant closes. De fait, il n'a plus besoin de porte, puisqu'il ne revient pas…

Pourtant, les disciples l'ont vu. Ils ont contemplé cette semblance, cette image, j'ai envie de dire cette vraie-semblance. En grec, pour désigner une image, on utilise le mot εικόνα : icône. Oui, les apparitions du Ressuscité sont des icônes : non pas des portes – Jésus ne revient pas au monde, il ne se « réincarne » pas –, mais des fenêtres par lesquelles il se penche sur notre réalité, mais sans y entrer vraiment. Comme l'affirment les chrétiens d'Orient, il y a une présence vraie, dans l'icône, mais il s'agit d'une présence mystique, non pas d'une présence corporelle. Telles sont les apparitions du Ressuscité, même s'il nous donne l'impression d'être revenu et que sa présence est confirmée par les sens : la vue, l'ouïe, voire même le toucher. On voit bien, au demeurant, qu'il s'agit d'une expérience sensitive d'un genre particulier, puisque saint Luc précise que « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 24,16).

Je vais peut-être vous faire sursauter en disant cela, mais la Résurrection et les apparitions du Ressuscité ne sont pas des événements historiques, au vrai sens du terme. Pour qu'elles le soient, il aurait fallu que Jésus entre à nouveau dans l'histoire, revienne s'y inscrire, comme un événement historique, un fait qui peut être constaté et daté. Mais ce temps-là est révolu. La vie et l'histoire humaine de Jésus, comme celle de tous les hommes, commencent par sa naissance et se terminent par sa mort. C'est pourquoi ses apparitions sont fugitives, vécues sur le mode du passage. Il se fait « vraie-semblance », il se fait icône véritable, il se donne à voir ; mais il n'est pas ici, il n'est plus en ce monde. Il l'affirme d'ailleurs lui-même, chez saint Luc : « C'est ce que je vous disais, lorsque j'étais encore avec vous », déclare-t-il (Lc 24,44). Ce qui signifie bien que, désormais, il n'est plus avec nous, en tout cas plus de cette manière-là.

Ses apparitions sont bien plus que des événements historiques : ce sont des événements mystiques. Des moments fugaces qui sont offerts à certains témoins et non pas à tout le monde ; des échappées qui leur permettent d'aller au-delà de leur expérience humaine et de contempler une autre réalité, bien supérieure à la nôtre, bien plus sûre que la nôtre. Par comparaison, c'est aussi ce que vit une Bernadette à Lourdes, une Lucie à Fatima ou un Juan Diego à Mexico : ils voient tout à coup la Vierge, qui n'appartient plus à notre histoire et qui n'y revient pas. Ce n'est pas elle qui revient sur la terre, c'est le voyant qui, d'une certaine manière, est élevé au ciel, introduit dans le règne de la Résurrection. C'est d'ailleurs le très beau témoignage de Juan Diego, qui décrivait son expérience en disant qu'il avait le sentiment que les portes du paradis s'étaient ouvertes, qu'il était entouré de milliers de fleurs et qu'il sentait même leur parfum.

Il ne s'agit pas, bien sûr, de penser que les visions du Ressuscité sont trompeuses ou que ceux qui l'ont vu furent victimes d'une hallucination, observant une réalité qui n'en est pas une. Non ! Au contraire ! Ils ont contemplé une réalité qui est tellement vraie que c'est plutôt la nôtre que nous devons mettre en doute : nous ne sommes que partiellement réels, et Jésus, élevé dans la gloire du Père, ne revient pas à cette réalité imparfaite qui est la nôtre, et dans laquelle il avait accepté de s'incarner durant sa vie terrestre. Par la mort, il en a été retiré. Il n'y revient pas, mais il nous invite à en sortir. Voilà l'essence du récit de ses apparitions.

Mais pourquoi donc les apparitions de Jésus – ainsi que toutes les apparitions de l'au-delà – sont-elles toujours si fugitives ? Eh bien, c'est justement pour cette raison : afin de nous tenir dans la trace de Celui qui ne fait que passer : comme au jour de Pâques, Pessah, qui signifie « passage ». Dieu ne fait que passer, car il ne vient pas nous installer dans notre réalité, il vient nous mettre en marche, pour entrer dans la sienne. Ses apparitions sont sur le mode du passage pour nous inviter à passer, nous aussi, de ce monde au Père. Dieu se retire pour nous attirer. Voilà pourquoi il disparaît aux yeux des témoins d'Emmaüs. « Si je ne m'en vais pas, dit-il au cours de la dernière Cène, vous ne recevrez pas l'Esprit Saint » (Jn 16,7). Or l'Esprit Saint est cette force spirituelle qui, justement, nous met en marche et nous aide à passer de la mort à la vie, à nous dépasser, à sortir du cadre étriqué de notre existence terrestre, afin d'entrer de plain-pied dans le Mystère.

Cette idée que Dieu se retire pour nous attirer n'est pas neuve. On la retrouve déjà dans certains textes de la mystique juive qui méditent le moment de la création du monde. C'est le fameux sod ha-tsimtsum, terme hébreu qui signifie : « le secret du retrait de Dieu ». Au XVIe siècle, Isaac Luria a développé cette théorie de très belle manière. Il commence par poser la question suivante : on dit que Dieu a tout créé à partir du néant. Mais avant la création, Dieu est tout et n'est limité par rien. Où se trouve donc ce néant dont il va tirer la création ? Il faut d'abord que Dieu le suscite. Mais comment Dieu peut-il créer le néant, sinon en se retirant lui-même, en laissant, pour ainsi dire, une portion d'espace libre de sa présence, afin que puisse exister quelque chose d'autre, quelque chose ou quelqu'un qui ne soit pas lui ? Afin que puisse apparaître l'autre, ce qui est une condition indispensable pour que s'établisse une relation d'amour.

On le voit, toute l'histoire du salut obéit à une grande cohérence. Et les récits du Ressuscité s'inscrivent dans une logique qui est celle d'un Dieu qui ne cherche jamais à imposer sa présence, qui refuse de violer notre conscience, mais qui nous invite à nous déplacer, à changer notre point de vue, afin que l'invisible nous devienne visible et que la contemplation de ce qui se trouve au-delà du voile des apparences fasse naître en nos cœurs le désir de le rejoindre, au-delà de tout.

Laurent de La Hyre. L'apparition du Christ aux pèlerins d'Emmaüs, 1656. Domaine public.