La vie dominicaine, une école de joie

Entretien avec le frère Kevin Peter Cantu

Originaire de la côte Ouest des États-Unis, le frère Kevin Peter Cantu a d’abord travaillé dans le développement immobilier avant de rejoindre l’Ordre des Prêcheurs. Formé à Thomas Aquinas College en Californie, puis au Dominican School of Philosophy and Theology à Berkeley, il poursuit aujourd’hui sa formation à l’Université de Fribourg. 

Il évoque ici son parcours, sa passion pour saint Jean Macías, son amour de la philosophie, et cette conviction toute dominicaine : que la joie naît de la vérité.


Frère Kevin Peter, tu viens d’arriver à Fribourg, de la province occidentale des dominicains aux États-Unis, de la Province du Très Saint Nom de Jésus. Raconte-nous un peu ton parcours : comment un jeune Américain qui travaillait dans l’immobilier s’est retrouvé ici, à Fribourg, dans une communauté francophone ?

(Rires.) Oui, bonne question ! J’ai grandi dans une famille catholique — cinq garçons à la maison, donc beaucoup d’énergie. On avait la chance d’avoir une vraie catéchèse, pas seulement du folklore religieux, tu vois ? Très tôt, j’ai aimé servir la messe : être sur l’autel, voir le prêtre, sentir ce mystère tout proche. Et je crois que c’est là que la graine de la vocation a été semée ; j’ai même prié pour avoir une vocation sacerdotale. Cependant, à l’époque, quelque chose n’allait pas tout à fait.

Donc tu n’es pas allé directement au séminaire ?

Non, non ! J’ai même essayé d’y aller un jour pour voir — et j’ai tout de suite senti que ce n’était pas pour moi. Le séminaire diocésain, très bien, mais ça ne me correspondait pas. J’ai donc mis tout ça de côté et je suis parti faire mes études universitaires. Et c’est là que ma vie a pris un autre tournant.

Intéressant comment ?

Bien que j’aie bénéficié d’une excellente formation avec un accès régulier aux sacrements, j’ai commencé à rechercher de plus en plus des buts mondains — pas forcément mauvais, mais de moins en moins orientés vers la suite du Christ. Après mon diplôme, j’ai travaillé dans le développement immobilier — ça sonnait bien, j’avais un bon salaire, une voiture, la liberté. Mais plus je gagnais de choses, plus je me sentais vide. C’est un grand classique : tu penses trouver le bonheur dans ce que le monde te propose, et tu découvres que ce n’est qu’un mirage.

 Je crois que Dieu est très patient. Il attend le moment où tu n’as plus d’excuses. Quand j’ai enfin reconnu ce désir profond — servir à l’autel, comme quand j’étais enfant — j’ai retrouvé une paix incroyable. 

Et c’est là que la vocation est revenue ?

Exactement. Je crois que Dieu est très patient. Il attend le moment où tu n’as plus d’excuses. Quand j’ai enfin reconnu ce désir profond — servir à l’autel, comme quand j’étais enfant — j’ai retrouvé une paix incroyable. Et puis, quand j’ai découvert la vie liturgique et fraternelle des Dominicains, j’ai commencé à sentir que j’avais trouvé ce qui manquait quand j’avais visité le séminaire diocésain : la prière commune, la communauté, l’étude, la prédication… tout ce que j’aimais, mais ordonné à Dieu.

Tu parles souvent de ton passage à Thomas Aquinas College. C’est une école très particulière, non ?

Je dirais ! Thomas Aquinas College — ou « TAC », comme on dit chez nous — c’est une toute petite université en Californie, moins de 400 étudiants. Tout est fondé sur la méthode socratique : pas de manuels, pas de PowerPoint, pas de résumé Wikipédia ! On lit les textes originaux — Aristote, Newton, Einstein, Thomas d’Aquin — et on en discute en petit groupe. Le professeur est là, mais surtout pour guider.

Donc pas de triche possible, en somme !

Exactement ! Tu ne peux pas simplement réciter une fiche de révision. Il faut penser, argumenter, parfois s’arracher les cheveux. Mais c’est formidable : tu apprends à réfléchir avec rigueur et humilité. Et en plus, il y avait quatre messes par jour, dans une chapelle magnifique à deux pas du dortoir. Même si, à l’époque, j’étais un étudiant… disons, distrait, ça m’a profondément marqué.

Et pourtant, c’est aussi là que tu t’es un peu éloigné de ta vocation, non ?

Oui, ironique, n’est-ce pas ? (sourire) C’est justement au milieu de toute cette beauté intellectuelle que j’ai commencé à m’endormir spirituellement. Mais Dieu sait utiliser nos détours. Grâce à ces années, j’ai compris qu’il n’y a pas de conflit entre la foi et la science. On peut admirer la beauté d’une équation et celle d’un psaume : c’est la même source.

 

On m’a dit que tu as une dévotion particulière pour saint Jean Macías. Pourquoi lui ? Ce n’est pas le plus connu des saints dominicains !

(Rires.) C’est vrai ! C’est une histoire assez drôle. Quand j’étais petit, ma mère me lisait la vie des saints. Et un soir, elle m’a raconté celle de Jean Macías : un berger espagnol du XVIᵉ siècle, sans grande éducation, devenu frère convers à Lima. Il priait, servait les pauvres, et… il lévitait ! Quand tu as huit ans, ça te marque !
 
On comprend ! Et tu l’as choisi comme saint patron ?

Oui. Quand est venu le moment de ma confirmation, je ne savais pas quel saint choisir. Et je me suis souvenu de lui. Je me suis dit : « Allez, celui qui vole pendant la prière, ça doit être un bon choix ! » (rires) Ce n’est que dix ans plus tard, en visitant les Dominicains, que j’ai découvert qu’il en faisait partie. Et aujourd’hui, me voilà dominicain moi aussi. Comme quoi, Dieu a de l’humour.

Et qu’est-ce que saint Jean Macías t’enseigne, aujourd’hui ?

Son humilité, d’abord. Il n’avait ni diplôme ni titres, mais il avait le cœur en feu pour Dieu. Et ça remet les choses à leur place. La plupart des Dominicains sont appelés à une vie sérieuse d’étude, peut-être même à faire un doctorat ; mais tout cela doit procéder de l’amour. Elle dépend d’un amour simple et total.

Tu as aussi passé un temps pastoral à Benicia, en Californie. Qu’est-ce que cette expérience t’a appris ?

Benicia est une petite ville merveilleuse et ce fut une bénédiction d’y être, surtout avec nos paroissiens. C’était merveilleux d’avoir de petites occasions d’enseigner, mais aussi de voir la belle foi de beaucoup de gens. Cependant, même dans une ville sans grande pauvreté économique, on trouve encore des personnes blessées et qui souffrent. Il y a une faim profonde de sens dans la vie que les biens matériels ne peuvent pas vraiment satisfaire.

Et qu’est-ce que cela t’a appris sur la prédication dominicaine ?

Eh bien, c'est simplement cela, que les gens ont faim — une vraie faim de sens. Et si les Dominicains, avec tout ce qu’ils ont reçu, ne nourrissent pas cette faim, alors qui le fera ? Cela m’a convaincu de l’importance des études : il faut être bien formé pour parler de Dieu avec clarté et compassion.

 

Pourquoi avoir choisi Fribourg ? Le fromage, peut-être ?

Je t’avoue, le fromage aide ! (rires) Mais non, deux raisons principales. D’abord, la qualité des études. J’ai des professeurs extraordinaires ici, surtout en dogmatique : Bernhard Blankenhorn et Emmanuel Durand, par exemple. Ils traitent saint Thomas d’Aquin avec un respect immense, tout en reconnaissant qu’il ne répondait pas exactement aux mêmes questions que nous. C’est très équilibré.

Et la deuxième raison ?

Ah ! La deuxième est beaucoup plus simple : je voulais être forcé d’apprendre le français ! Si tu ne vis pas dans une communauté francophone, tu ne t’y mets jamais sérieusement. Et maintenant, je commence à lire des textes que je n’aurais jamais pu comprendre avant. Bon, je fais encore des fautes, mais ça viendra !

Tu travailles aussi sur ton mémoire de philosophie au DSPT. Comment vois-tu le lien entre philosophie et théologie ?

Pour moi, c’est vital. Dieu s’est révélé dans le monde, avec nos mots et nos concepts ; alors si on ne comprend pas bien ces mots, comment peut-on comprendre ce qu’il nous dit ? La philosophie nous apprend à penser juste, à nommer correctement les choses. Si tu te trompes sur le sens d’un mot, tu peux te tromper sur Dieu !

Tu veux dire que la grammaire mène au salut ?

Disons que la mauvaise grammaire peut mener à l’hérésie ! (rires) Mais sérieusement, la philosophie nous donne les outils pour lire la Bible, comprendre la création, parler des sacrements. Elle n’est pas au-dessus de la théologie, mais la philosophie est la servante de la théologie.

 On parle souvent de “croire”, mais on oublie de “s’émerveiller”. Sans émerveillement, on passe à côté de la sagesse — et de la beauté de Dieu, qui est pourtant sous nos yeux. 

Et pour finir : comment te vois-tu dans quelques années ?

Honnêtement ? J’espère être là où Dieu me veut. Peut-être enseigner un jour, faire un doctorat, qui sait ? Ce que je souhaite le plus, c’est aider les gens à retrouver l’émerveillement. On parle souvent de « croire », mais on oublie de « s’émerveiller ». Sans émerveillement, on passe à côté de la sagesse — et de la beauté de Dieu, qui est pourtant sous nos yeux.
 
Un dernier mot ?

Oui. Si tu te donnes à la vérité dans l’amour, tu ne seras jamais déçu. La vie n’est pas toujours facile, mais marcher sur le chemin de la croix avec Jésus, c’est porter un joug doux et un fardeau léger. Je suis tellement privilégié de pouvoir vivre cela dans ma vocation dominicaine.

Bienvenue, frère !

Le frère Kevin Peter Cantu au couvent St-Hyacinthe (photo : fr. Simon Meyer)