La splendeur de l'amour

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 5ème dimanche du Temps Ordinaire

Is 58,7-10 / Ps 111 / 1 Co 2,1-5 / Mt 5,13-16

Au terme de ces lectures, c'est une question de physicien que nous pourrions nous poser : pourquoi nous dit-on que les bonnes actions produisent de la lumière ? En ces temps où nos factures d'électricité ne cessent d'augmenter, il serait intéressant d'en connaître la formule. Car c'est bien ce qu'affirment les textes de ce jour. Isaïe, d'abord : « Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement ; alors ta lumière jaillira comme l'aurore. » Et dans le psaume, Salomon utilise le même langage : « Lumière des cœurs droits, il s'est levé dans les ténèbres l'homme de justice, de tendresse et de pitié. » Enfin, Jésus lui-même leur emboîte le pas : « Par ce que vous ferez de bien, votre lumière brillera devant les hommes. » Mais quel est le lien entre la lumière et la pratique des œuvres de justice ? La réponse à cette question nous donnera peut-être la clef d'interprétation de ces textes.

Pour ma part, je crois que ce qui nous est signifié ici est que la bonté — celle qui se manifeste dans les bonnes actions — est inséparable de la beauté — celle que la lumière fait briller à nos yeux. En Dieu, elles ne font qu'une seule et même chose : à l'image du soleil — l'un des symboles majeurs du Christ — qui nous dispense à la fois sa chaleur et sa lumière. Entendez que la lumière est ce qui révèle à nos yeux la beauté de la création et que la « chaleur humaine » est synonyme de bonté. Or, dans l'Évangile d'aujourd'hui, ces deux notions se cristallisent dans les images choisies par Jésus : celles du sel de la terre et de la lumière du monde. Nous allons voir cela de plus près.

Le sel, tout d'abord. Dans la plupart des civilisations, il possède un caractère sacré : Homère le considérait comme un ingrédient divin et, dans les Upanishad, on lit que Dieu est comme un morceau de sel qui se dissout dans l'eau. Les Celtes, de leur côté, attribuaient aux déesses les sources d'eaux salées et, en Égypte, les prêtres offraient du sel à leurs divinités. Il est intéressant de noter qu'en malgache, le mot « fanasina » signifie à la fois « sel » et « sacré ». Notons aussi que, dans l'Empire romain, une partie de la solde des militaires était une ration de sel appelée salarium ; c'est d'ailleurs de là que vient le mot « salaire ». Chez les chrétiens d'Occident, on attribue au sel la vertu d'éloigner les démons : c'est pourquoi on le mêle à l'eau bénite. Enfin, on sait qu'au Moyen Âge, il était l'objet d'un monopole royal et qu'il était grevé d'un impôt, en raison de sa grande valeur.

En tout cas, une chose est sûre : le sel rend les aliments meilleurs ; dans un sens métaphorique — dont Jésus est familier —, il nous rend meilleurs, nous aussi. En arabe, le terme mâlaha, qui signifie « partager le sel », est synonyme de « recevoir l'hospitalité ». Il est le signe de la bonté. En plus, le sel, utilisé pour la conservation de la nourriture, est aussi un symbole de pérennité. Lorsque le Livre des Chroniques parle de l'alliance irrévocable scellée par Dieu, il utilise l'expression : « alliance de sel ». On retrouve la même idée dans la liturgie du Temple, où toutes les offrandes présentées à Dieu doivent être salées (Lv 2, 13). Enfin, le sel a aussi un effet stérilisant et purificateur, comme celui qu'Élisée jette dans la source de Jéricho pour en assainir les eaux. Selon l'exégète Marc Sevin, nous pouvons en déduire que les disciples sont appelés à donner saveur au monde et à en assurer la survie et à contribuer à le guérir. Mais s'ils sont infidèles à leur mission, ils perdront leur saveur.

Bien que tiré de l'eau — les habitants de Palestine l'obtenaient par évaporation des eaux de la mer Morte —, le sel contient du feu, puisqu'il possède un grand pouvoir calorifique. On le sait bien, ici, où l'on s'en sert pour faire fondre la neige sur la chaussée. Nous pouvons en déduire que, comme la lumière, le sel — rempli de feu — est un symbole de l'Esprit. Ajoutons encore ceci : lorsque le Christ dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre » et « vous êtes la lumière du monde », il n'indique pas ce qu'ils doivent devenir, mais ce qu'ils sont dès à présent. Le Seigneur n'a pas recours à l'exhortation, il parle d'une réalité établie, par lui, en chacun des croyants. La bonté et la beauté dont il s'agit résident en toute créature, depuis le début de la création, lorsque « Dieu vit que tout était bon ». Ceux qui reçoivent la parole du Christ retrouvent en eux cette beauté perdue et cette bonté originelle, toutes deux défigurées par le péché, et restaurées par l'onction de l'Esprit.

Mais comment les disciples pourront-ils rendre sa saveur au monde ? La tâche est surhumaine et les ouvriers peu nombreux. J'aime beaucoup l'expression d'Augustin Sagna, évêque de Ziguinchor, au Sénégal, qui dit : « Il ne faut pas un kilo de sel pour cuire un kilo de riz ! Quelques grains y suffisent. » Toutefois, avant de devenir le sel de la terre, les disciples — dont nous sommes — doivent être « salés au feu », selon l'expression utilisée par saint Marc qui ajoute : « Ayez du sel en vous-mêmes et vivez en paix les uns avec les autres » (Mc 9,50). Nouveau parallèle entre le sel et la bonté intrinsèque des créatures. Le sel est ingéré : il agit à l'intérieur. La lumière, en revanche, se diffuse : elle irradie vers l'extérieur. Il en va de même de la bonté qui tient aux entrailles et transfigure le cœur, alors que la beauté est un rayonnement qui met en évidence ce qui est caché au fond des êtres : cette gloire du Créateur qui habite la création. Le sel et la lumière, loin d'être des éléments réunis de manière arbitraire, s'ajustent parfaitement. On se rend compte, une fois de plus, de la parfaite cohérence des images utilisées par le Christ.

Quant à l'image de la lumière, elle est à mettre en lien avec la vocation de Jérusalem, ville placée sur la montagne pour que sa clarté attire les peuples vers Dieu, ainsi que l'affirme Isaïe. Telle est la vocation d'Israël : non seulement être bon et se sauver soi-même, mais devenir la lumière des nations, ainsi que nous le rappelions, cette semaine encore, en fêtant la Chandeleur. « Ceux qui craignent le Seigneur sont justifiés, ils font briller leurs bonnes actions comme une lumière », enseigne le Siracide (Si 32,16). Il ne s'agit pas ici d'exhiber sa vertu, bien entendu, mais de faire découvrir au monde la lumière qui émane de Dieu et qui, à travers nous, chasse les ténèbres.

Ces bonnes œuvres attendues des disciples sont celles qui sont énoncées dans le passage de l'Évangile qui précède celui d'aujourd'hui : le discours des Béatitudes, que nous entendions dimanche dernier. On y apprend deux choses : d'abord que nous avons été créés pour le bonheur et non pour le malheur ; ensuite que l'accès à ce bonheur ne nous épargnera pas les obstacles et les tristesses rencontrés en chemin. Le Maître nous invite à tenir bon, même lorsque c'est difficile ! Mais, en réalité, les Béatitudes tracent un portrait de Jésus : c'est lui le doux et humble de cœur, l'artisan de paix, le cœur pur, c'est lui qui est persécuté pour la justice. Faire corps avec lui, c'est se laisser gagner par sa lumière et permettre à l'Esprit de nous façonner en hommes des Béatitudes, dont la première caractéristique est de se savoir créés pour le bonheur. Cette audace est bonne à prendre dans un monde où les gens se plaignent si souvent d'être malheureux. Au cœur des drames qu'ils traversent, les chrétiens sont sûrs d'être aimés par Dieu et cela suffit à leur bonheur.

Enfin, pour conclure, ajoutons encore un dernier détail qui n'est pas sans importance : tandis que l'image du sel de la terre se référait aux œuvres de justice, celle de la lumière évoque la grâce illuminative. En effet, la corruption et les ténèbres viennent toujours ensemble. Si le sel nous protège du mal et de la dégradation, la lumière, en revanche, tourne notre regard vers le bien. Celui qui invite ses disciples à être la lumière du monde est, de fait, le même qui affirme : « Moi, je suis la lumière venue dans le monde, afin que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres » (Jn 12,46). En union avec lui, nous sommes invités à devenir ce qu'il est lui-même. Dans l'épître aux Philippiens, les disciples sont comparés aux luminaires qui brillent dans le ciel, au-dessus d'un peuple qui, lui, marche dans les ténèbres.

Alors, reposons la question du début : pourquoi nos bonnes actions produisent-elles de la lumière ? En réalité, c'est le contraire qui arrive : la lumière dont nous sommes irradiés — celle qui vient du cœur de Dieu — est celle qui nous transfigure et qui fait naître nos bonnes actions. « Les hommes qui sont dans la lumière — enseigne saint Irénée de Lyon — n'illuminent pas, eux, la lumière, mais par elle sont illuminés et par elle resplendissent : loin d'apporter quoi que ce soit à la lumière, ils en bénéficient et sont illuminés par elle. » Sans la lumière d'en haut, même nos œuvres de justice ne dépasseront pas celles des pharisiens. Mais, sous le soleil de la grâce qui éclaire et réchauffe notre vie, le sel que nous jetons sur les routes du monde fera reculer l'hiver et accélérera la venue du printemps. Le Seigneur disait à sainte Catherine de Ricci que nous fêtions hier : « Revêts-toi de ma gloire éternelle, ici et maintenant. Car, par toi, je veux faire paraître ma splendeur aux yeux du monde. »

Saint Joseph Charpentier, Georges de La Tour, 1642. Domaine public.