La ruse déjouée
Gn 2,7 - 3,7 / Ps 50 / Rm 5,12-19 / Mt 4,1-11
Durant les cinq dimanches de carême qui précèdent la solennité de Pâques, nous assisterons à cinq rencontres fondamentales de l’homme Jésus : d’abord avec le diable, au désert, dans l’Évangile d’aujourd’hui ; puis, successivement, avec Moïse et Élie, au sommet du mont Thabor ; avec Photine, la Samaritaine, près du puits de Sicar ; avec Sidoine, l’aveugle-né guéri à la sortie du Temple ; et enfin avec Lazare que le Christ tirera du tombeau, à Béthanie. Nous le verrons au fur et à mesure, chacune de ces cinq rencontres nous met en présence d’une frontière : une limite à laquelle nous nous heurtons sans pouvoir la transgresser. La première, que nous méditerons aujourd’hui, est celle du mal ; la seconde, dans l’épisode de la Transfiguration, celle du mystère ; la troisième, au puits de la Samaritaine, celle d’un amour qui n’est pas de ce monde ; la quatrième, avec l’aveugle-né, celle d’une souffrance qui peut paraître irrémédiable ; et enfin, avec Lazare, l’ultime frontière : celle de la mort. Voilà… Donc, si vous voulez connaître les prochains épisodes, vous avez avantage à être fidèles à la fréquentation de la messe dominicale, durant ce temps de conversion qui s’ouvre à nous et qui nous conduira à la Résurrection.
La première frontière que nous rencontrons est donc celle du mal. Nous en avons tous l’expérience : en effet – dit saint Paul – « la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation » (Rm 5,16). Mais nous voyons, dans le Livre de la Genèse, dont on vient de nous faire lecture, que l’homme, avant d’être responsable du mal, en est la malheureuse victime. Il en est victime, puisqu’il est le jouet des machinations de l’Ennemi – la plus rusée de toutes les créatures – et qu’il succombe à la tentation, sans avoir vraiment conscience de ce qu’on le pousse à faire. Cependant, il en est aussi responsable, puisqu’il acquiesce et, qu’en entrant dans le jeu de l’Adversaire, il devient en quelque sorte son adjoint et contribue, à son tour, à répandre ce mal dont il a lui-même été contagié.
L’existence du mal, dans la création, est un problème difficile à résoudre. En effet, si tout est bon dans ce que Dieu a créé, d’où vient donc cette tendance inscrite en nous qui fait que nous sommes enclins à tourner le dos à la lumière ? N’y aurait-il pas, dans notre cœur, dès l’origine, un germe de malice qui nous prédisposerait à choisir le mauvais chemin ? La réponse est non, puisqu’au commencement, Dieu vit que tout était bon. Mais alors, par quel biais le démon peut-il avoir prise sur nous ? L’Évangile nous donne la réponse : c’est en profitant de notre fragilité que Satan cherche à nous amadouer. En effet, Matthieu nous dit ceci : « Après avoir jeûné durant quarante jours, Jésus eut faim ; c’est alors que le tentateur s’approcha de lui » (Mt 4,2). Le stratagème est très répandu et ils sont nombreux, les prédateurs qui cherchent à s’immiscer dans l’âme de leurs semblables, en profitant de cette fragilité radicale qui les caractérise : le diable et ses spadassins. En faisant mine d’aider les malheureux, ils s’établissent dans leur vie et usent de leur pouvoir de séduction pour mieux les dominer. Ils sont habiles à repérer la brèche qui existe toujours, quelque part, dans la vie de chacun et ils sont prompts à s’y glisser. Il faut les craindre comme la peste !
Mais d’où nous vient cette fragilité foncière ? À cette question aussi, nous trouvons une réponse dans les lectures de ce dimanche : « Le mal est entré dans le monde, et par le mal est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes » (Rm 5,12). Saint Paul est précis : ce n’est pas le mal, mais la mortalité – et donc la conscience de notre radicale fragilité – qui s’est transmise et a entraîné tous les hommes vers le néant qui les menace. Pour exorciser cette anxiété qu’il héberge, l’homme a un besoin pressant de se prouver à lui-même qu’il est plus fort que la fatalité. Alors, pour oublier sa condition mortelle, le voici qui convoite la toute-puissance sur les réalités matérielles – changer les pierres en pains –, ou un pouvoir sur ses congénères qui lui apportera puissance et invulnérabilité – conquérir les royaumes de la terre – ou même une faculté bien plus subtile encore : l’illusion d’étendre sa domination sur la vie… et sur Dieu lui-même en le soumettant à ses projets dérisoires – se jeter du pinacle du Temple –. Tout cela, nous y assistons chaque jour. Le diable, en réalité, n’a que peu d’imagination : c’est toujours la même rengaine… et d’ailleurs pourquoi se fatiguerait-il, puisque nous tombons si facilement dans le panneau ?
Voici donc cette première frontière où Jésus nous convoque. Contrairement aux autres qui viendront après, celle-ci n’est pas infranchissable ; elle est même très perméable. Seule l’interdiction de la franchir nous retient de le faire. Mais de l’autre côté, celui qui a établi son royaume dans l’obscurité, ne cesse de nous y inviter. Il semble pourtant qu’il serait si facile de lui dire non, puisque nous savons que ses offres – surtout les plus alléchantes – dissimulent toujours un redoutable venin. Nonobstant, il mène son négoce avec succès, comme si la ténèbre avait la possibilité de freiner la lumière. Mysterium iniquitatis, dit-on : le « mystère de l’iniquité ». Alors que Dieu est la source de tout bien, subsiste au fond de l’âme cette tentation de l’abîme, dont on sait bien, pourtant, qu’il nous sera fatal. Il y a là quelque chose de radicalement incompréhensible. Quelque chose que nous sommes incapables de saisir… et que nous ne saisirons jamais. Notre intelligence a été créée pour comprendre le bien et non le mal qui est sa négation.
En effet, un jour nous atteindrons la compréhension du bien dans sa totalité ; les desseins du Seigneur – si difficiles à déchiffrer, pour le moment – nous deviendront limpides. Et de cette lumineuse intuition, nous viendra une joie que rien ne saurait décrire. Le mal, en revanche, nous ne le comprendrons jamais : il est fondamentalement insensé. Pour comprendre quelque chose, il faut d’une certaine manière s’identifier à cette chose. C’est pourquoi le mal reste obscur à Dieu lui-même, qui n’est que pure lumière ; et, avec lui, les saints rencontrent la même impossibilité : ils sont à ce point tournés vers le bien qu’ils se trouvent dans l’incapacité de voir le mal et qu’ils discernent la bonté en toute créature.
Ajoutons encore que cette frontière, qui court entre notre monde et la principauté du mal, n’est franchissable que pour nous ; l’Ennemi, lui, ne peut la violer sans notre assentiment. Si la porte s’ouvre, entre les deux royaumes, c’est toujours de notre fait. Le démon doit se contenter de toquer, comme il le fait, en vain, avec Jésus, se heurtant de plein fouet au huis clos de son impassibilité. En résistant aux avances du tentateur, Jésus ne nous donne pas seulement une leçon pour que nous en fassions de même : il nous transmet la force qui nous rend capables de résister aux assauts les plus cruels. En vérité, dans le désert de Juda, chacune de nos tentations a été vaincue d’avance par le Maître : mais entrer dans cette victoire, acquise dès l’origine, exige le consentement de notre liberté. Car il y a deux catégories de personnes qui rendent cette victoire apparemment inutile : celle des hommes qui se laissent enfermer dans le vice et qui se résignent à penser que toute victoire est impossible ; et celle des hommes qui sont à ce point obsédés par leurs vertus qu’ils se conduisent comme si cette victoire dépendait d’eux-mêmes. Dieu fournit les armes aux « guerriers de la lumière » que nous sommes, mais nous présenter sur le champ de bataille dépend de notre décision. Et la juste humilité est l’art d’occuper sa juste place…
Ce champ de bataille, c’est le désert où nous évoluons : ce jardin des origines que nous avons dévasté, cette poussière dont nous avons été modelés et à laquelle nous sommes condamnés à revenir. Mais dans cette créature qu’il a tirée du sol et de la mort, le Créateur a insufflé le souffle de sa vie : l’énergie nécessaire pour surmonter tous les obstacles et reprendre le chemin qui conduit à Jérusalem. C’est un chemin qui monte et il n’est pas aisé de le suivre : le soleil y est ardent et la faim, la soif et toutes nos nécessités nous tenaillent. Mais là-haut, sur la montagne qui se dessine à l’horizon, apparaissent déjà les lueurs de la Ville Sainte : celle où le drame de notre existence trouvera son dénouement et où l’irrésistible gloire du Ressuscité vaincra définitivement l’ombre de nos peurs, de nos doutes et de nos multiples tergiversations. Alors, selon les paroles de Matthieu (Mt 4,11), les bêtes féroces s’éloigneront de nous et, comme ils le firent avec Jésus, les anges s’approcheront pour nous servir. Leurs yeux sont tournés vers l’avenir ; ils sont les messagers de Celui qui nous attend, au bout de nos épreuves, et qui place en nous sa confiance…