La robe nuptiale

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour le 28ᵉ dimanche du Temps Ordinaire

Is 25, 6-10 / Ps 22 / Ph 4, 12-20 / Mt 22, 1-14

Sur sa montagne, le Seigneur de l'univers préparera pour tous les peuples un festin de viandes grasses et de vins capiteux. Dans la liesse, les invités sont conviés au banquet des Noces éternelles. Beaucoup y sont appelés, nous dit l'Évangile : les bons comme les mauvais (Mt 22, 10). Cela nous donne de l'espoir d'être, nous aussi, sur la liste des invités ! En réalité, personne n'en est exclu d'emblée. Le Christ a versé son Sang pour le salut de tous. Chacun des hommes ayant vécu sur notre planète depuis le début de l'humanité – les estimations parlent de 108 milliards de personnes – a donc bénéficié de cette grâce qui rejaillit sur tous. Cela fera du monde !

Pourtant, on nous parle d'un invité qui n'est pas reçu aux festivités (Mt 22, 12). Ce détail peut surprendre, surtout si l'on considère la raison pour laquelle il est renvoyé : il n'était pas revêtu de la tenue adéquate pour une telle circonstance. C'est pour le moins surprenant, puisque ceux que les serviteurs sont allés cueillir sur les chemins sont, selon le même passage chez saint Luc, des pauvres, des estropiés, des aveugles et des boiteux. Il serait étonnant qu'ils se présentent à la salle des noces en tenue de gala, étant donné leur misérable condition. Bien sûr, l'Évangile, avec son langage figuré, nous parle d'autre chose que de bienséance ou de protocole vestimentaire. De quoi s'agit-il ? Quel est ce « vêtement de noces » requis pour pouvoir participer aux agapes célestes ? De fait, les Pères l'ont souvent mis en lien avec notre nature glorifiée par l'Esprit. Saint Macaire, par exemple, écrit : « Le vêtement de noces est la grâce du Saint-Esprit. Celui qui n'est pas devenu digne de s'en revêtir n'aura aucune part aux noces célestes et à ce festin spirituel. »

Évidemment, cela nous amène à nous demander si nous l'avons nous-mêmes, ce vêtement sans lequel nous serons refoulés. On se souvient de cet exapostilaire que nous chantons au début de la Semaine sainte : « Ton palais nuptial, je le contemple, ô mon Sauveur, mais je n'ai pas l'habit de noces pour y entrer. Illumine la tunique de mon corps, ô Donateur de lumière, viens et sauve-moi. » Conscients de notre nudité spirituelle, nous demandons au Seigneur de nous revêtir de ce vêtement lumineux. C'est un enseignement majeur basé sur un solide fondement biblique et patristique : pour réaliser notre vocation divine, nous avons besoin de nous dépouiller de notre condition déchue et de nous identifier à ce corps de gloire. C'est cela, le vêtement de noces ; celui auquel fait allusion le prêtre, au moment de se revêtir des ornements sacerdotaux, en demandant au Seigneur de lui rendre le manteau de l'immortalité perdu dans le péché de ses premiers parents.

Saint Paul n'enseigne pas autre chose : « Nous le savons, même si notre corps, cette tente qui est notre demeure sur la terre, est détruit, nous avons une autre tente édifiée par Dieu, une demeure éternelle qui n'est pas l'œuvre des hommes. Nous avons l'ardent désir de revêtir notre condition céleste, par-dessus l'autre, si toutefois le Seigneur ne nous trouve pas dévêtus mais vêtus de notre corps. En effet, nous qui sommes dans cette tente, nous espérons ne pas nous dévêtir, mais revêtir un vêtement par-dessus l'autre, pour que notre être mortel soit absorbé par la vie sans fin. Et celui qui nous a formés pour cela, c'est Dieu, lui qui nous a donné l'Esprit » (2 Co 5, 1-5). Et, dans la même lettre aux Corinthiens, il venait de préciser : « Nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image, de gloire en gloire, comme il convient au Seigneur qui est Esprit » (2 Co 3, 18). Affirmation considérable, puisqu'elle nous enseigne que cette transfiguration de notre corps en corps de gloire n'appartient pas au futur, mais qu'elle est déjà à l'œuvre ici même, en cette vie, pour autant que nous n'y fassions pas obstacle. Voilà la raison pour laquelle les invités, même pauvrement vêtus, doivent se présenter à la salle des noces déjà revêtus de cette gloire qui, peu à peu, prend possession de tout notre être.

La même espérance, saint Jean le bien-aimé s'en fait le chantre, dans sa première épître : « Voyez quel amour le Père nous a témoigné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu ! Et nous le sommes dès à présent. Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, même si cela n'a pas encore été manifesté ; mais nous savons que, lorsque cela sera manifesté, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est » (1 Jn 3, 2). Bien qu'invisible, ce mystère est déjà présent en nous. Le corps glorieux ne nous attend pas dans le vestiaire du paradis : il est tissé dès à présent. Et, comme le dit saint Paul, notre corps de chair, ce corps mortel grâce auquel nous inscrivons notre présence en ce monde visible, ce corps grâce auquel nous entrons en relation les uns avec les autres, est le lieu même où a lieu le miracle de cette transfiguration. Je dirais même que ce corps de chair est, en quelque sorte, le placenta où se forme notre corps immortel : ce vêtement de lumière grâce auquel l'entrée à la salle des noces nous sera accordée. Dans son Traité sur la virginité, saint Ambroise se fait le porte-parole de cette vérité : « Tu fais déjà partie du peuple des saints, puisque ton corps s'éclaire dès à présent par la splendeur de ton âme. »

À l'image du vêtement tissé par l'Éternel lui-même pour Adam et Ève (Gn 3, 21), ce corps est le chef-d'œuvre de ce magnifique « Tisserand » qu'est le Créateur. Mais à quel moment ce tissage a-t-il commencé, au plus secret de notre être ? Paul lui-même nous donne la réponse à cette question : « Vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3, 27). La gloire dont nous sommes revêtus dès ce moment-là, et qui ne cesse de grandir, en particulier par la vertu des sacrements, n'est autre que celle du Christ lui-même, dont l'image se reflète en nous et permettra au Maître des noces de nous reconnaître comme ses frères. Or, dans le supplément de la Somme théologique de saint Thomas, il est dit que ce corps est caractérisé par quatre qualités : l'impassibilité, la subtilité, l'agilité et la clarté. L'impassibilité, c'est ce qui donne au corps glorieux son pouvoir d'incorruptibilité, c'est-à-dire l'impossibilité de souffrir la moindre altération. La subtilité est la condition d'un corps qui n'est plus soumis aux lois de la nature et qui ne rencontre plus aucun obstacle en elle : il est capable, par exemple, de pénétrer la matière ou, au contraire, de se tenir en suspension au-dessus d'elle. L'agilité est la parfaite soumission à la volonté de Dieu, afin d'en accomplir immédiatement tous les décrets, y compris s'il faut être à plusieurs endroits à la fois. Enfin, la clarté est la faculté d'irradier la splendeur de la gloire divine qui habite chaque corps glorieux et le soutient dans l'être.

Bien sûr, on est en droit de se demander comment saint Thomas pouvait savoir cela. Outre le fait qu'il s'agit d'un auteur inspiré dont l'autorité est affirmée par l'Église, un autre fait vient apporter une preuve à ses allégations. Je veux parler de la vie des saints. En effet, la sainteté est une investiture de la gloire, accordée à un mortel ; une plus grande adéquation de sa nature humaine à la nature glorifiée, qui sera la sienne dans l'au-delà. En d'autres mots : la sainteté qui se donne à voir dans les saints est la manifestation, en ce bas monde, de ces corps glorifiés par la lumière du Christ, et dont certaines facultés surnaturelles peuvent se manifester dès à présent. Pour être plus clair, citons rapidement quelques exemples de saints qui ont manifesté l'une des quatre qualités du corps glorieux décrites par saint Thomas. Saint Laurent, en premier lieu, qui, après avoir été exposé sur un gril durant plusieurs heures, ne montrait aucune marque de brûlure : voilà le don de l'impassibilité qui prouve que les qualités de son corps glorieux étaient bel et bien présentes en lui. Saint Hyacinthe de Pologne, qui traversa, sans s'y enfoncer, les eaux de la Vistule, afin de soustraire le Saint-Sacrement aux Tartares : voilà le don de la subtilité de son corps glorieux. Saint Pio de Pietrelcina – le fameux Padre Pio – qui, à maintes reprises, a manifesté sa présence à différents endroits du monde auprès de ceux qui étaient en difficulté : voilà le don d'agilité dont il disposait déjà, lorsqu'il vivait encore dans son corps de chair. Enfin, saint Séraphin de Sarov, un moine russe du XIXe siècle, dont le visage devenait si brillant dans la prière que ses disciples ne pouvaient plus le regarder sans être éblouis : c'est là le don de cette indicible clarté qui était déjà à l'œuvre en lui.

Ce sont eux les élus dont nous parle Jésus dans l'Évangile, en disant qu'ils sont peu nombreux (Mt 22, 14). Tous les hommes sont appelés à être revêtus de la gloire, tous, sans exception. Les élus, eux, sont beaucoup moins nombreux : ce sont ceux que le Seigneur a choisis pour sauver les autres : les saints par qui s'éclaire le chemin du salut pour que chacun puisse le suivre. Personne n'est saint pour lui-même. Les élus sont peu nombreux, mais leur influence est incalculable. La Bible nous dit même que dix justes suffisent pour sauver une ville entière (Gn 18, 32). Voilà qui sont les élus : le Livre de l'Apocalypse nous dit qu'ils sont 144 000, mais qu'à leur suite s'avance une multitude que personne ne pourrait dénombrer (Ap 7, 9). Et nous alors – pauvres mortels –, au milieu de tout cela ? Quelle leçon pouvons-nous en tirer ? Une leçon hautement mystique, me semble-t-il. Une leçon qui nous invite à ne pas oublier que ce qui se produit, de manière visible, dans la personne et dans le corps des élus de Dieu, se réalise aussi en nous, de manière sans doute moins spectaculaire, mais tout aussi sûre. Réjouissons-nous donc et rendons grâce à Dieu qui nous revêt de l'immortalité.

Le Sommeil des justes, détail de la Tenture de l’Apocalypse d’Angers, fin du XIVᵉ siècle. Œuvre appartenant au domaine public.