La porte des larmes
Si 35, 15-22 / Ps 33 / 2 Tm 4, 6-8; 16-18 / Lc 18, 9-14
« Toutes les portes sont désormais condamnées ; toutes… sauf la porte des larmes », nous a dit un jour Emmanuel Levinas, à l’époque où j’ai eu le privilège d’être son élève. C’est une conclusion que l’on pourrait tirer de la lecture du sage Ben Sira : « Le Seigneur écoute la prière de l’opprimé ; il ne méprise pas la supplication de l’orphelin, ni la plainte de la veuve » (Si 35,17). En vérité, la prière des larmes est celle de la sincérité de l’âme, celle où le cœur déborde ; et de ce trop-plein jaillit ce que l’homme garde au fond de lui. Seule une prière ainsi remplie de la substance de l’être – comme celle du pauvre publicain que nous décrit l’Évangile – seule une telle prière est à même de transpercer le ciel et de rejoindre le cœur de Dieu. « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » (Mt 5,4).
Cette béatitude réunit, en un même énoncé, le mystère du chagrin et celui de la consolation ; car ils sont inséparables. Et en présence de Dieu, l’un appelle l’autre. Lui qui essuiera toutes larmes de nos yeux (cf. Ap 21,4) se tourne vers celui qui pleure, le serre contre son cœur pour soulager sa peine, comme le fait un père envers son fils, « car le Seigneur est proche du cœur brisé, il sauve l’esprit abattu » (Ps 34,18).
Mais les larmes – ne l’oublions pas ! – peuvent aussi être des larmes de joie. C’est ce que Jésus enseigne à sainte Catherine de Sienne : « Dans un tel état, l’âme commence à unir sa volonté à la mienne, et à éprouver, en elle-même, une joie toute nouvelle : celle de m’aimer. Elle gémit alors dans la charité qu’elle a pour moi, en s’affligeant, avec un cordial amour, de ne pouvoir rendre honneur et gloire à mon nom comme elle le désirerait. »
Oui, toucher au plus profond de l’être humain revient alors à découvrir ce qui, en nous, jouit d’avance de la révélation d’une gloire que nous ne faisons qu’entrevoir, mais qui, sitôt qu’elle nous touche de son rayon, nous bouleverse de fond en comble.
Mystère immense de la peine et de la joie, intrinsèquement unies l’une à l’autre, puisque nous mettre face à Dieu et nous laisser toucher par lui nous pousse à rejoindre ce qu’il y a de plus vrai au fond de nous – ce qui ne disparaît jamais, ce qui donne à notre existence son fondement le plus inexprimable. Et ce que l’on ne peut plus dire avec des mots, c’est dans les larmes qu’on le donne à connaître, à soi-même et aux autres… et par-dessus tout à Dieu, qui inscrit en lettres d’or, au grand livre de sa mémoire, chacun de nos moments de vérité.
Être vrais face à Dieu, être vrais face à la vérité, c’est réellement rejoindre ce qu’il y a de plus beau en nous, ce qui est ineffaçable, ce sur quoi veille notre ange gardien, ce qui jamais ne sombrera dans l’oubli. Il est si difficile d’aller jusque-là… Il y a tant de moments où nous sommes étrangers à cette évidence. Mais chaque fois qu’elle nous touche du doigt, nous savons que c’est là, et nulle part ailleurs, que nous sommes vrais et vraiment capables de lever notre visage vers Celui en qui se cache la source de cette pureté absolue.
Notre joie est belle, lorsqu’elle nous vient de Dieu et fait jaillir nos larmes. Elle est, ici-bas, une participation anticipée à ce bonheur du ciel pour lequel nous avons été créés. Mais prenons garde que notre joie ne soit pas une joie de pharisien : une joie qui devienne une offense ou une insulte pour les autres. Comme on dit au Mexique : « Ne compte pas ton argent en présence du pauvre ! » Oui, notre joie peut devenir pesante, même outrageante, quand elle n’est qu’une joie superficielle, trop facilement rejointe – une joie qui ignore l’humain, qui se délie de la réalité de tant d’hommes et de femmes pour qui le bonheur n’est pas d’accès facile.
Il y a parfois un « devoir de souffrance »… Non pas par masochisme ou par dolorisme, mais par décence, parce que la vie n’est jamais facile. Chaque fois que notre joie se rend étrangère à cette terre où l’homme peine, à cette vallée de larmes où nos frères cheminent durement, alors, elle se transforme en une fausse joie. Chaque fois qu’elle devient un refuge frileux dans un ciel hypothétique, qu’elle prétend échapper à une souffrance si souvent inévitable, alors notre joie est une fausse joie. Et cette fausse joie, dont nous nous faisons un rempart, a contribué, dans bien des cas, à éloigner des hommes et des femmes de l’Église – et surtout parmi les meilleurs, parmi les plus lucides, parmi les plus pétris d’humanité, qui refusent de se désolidariser de cette condition pénible qui est la nôtre.
En vérité, être constamment dans la joie n’est pas ce que nous demande l’Écriture. Elle nous dit, au contraire, par la voix de saint Paul dans sa lettre aux Romains : « Soyez joyeux avec ceux qui sont dans la joie et pleurez avec ceux qui pleurent ! » (Rm 12,15). C’est tout le sens de notre vie chrétienne. Le disciple du Christ n’est pas le porte-voix d’une généreuse illusion – très à la mode aujourd’hui – qui voudrait que la vie soit facile, qu’elle puisse n’être que bonheur. Non ! La peine ne nous est pas épargnée. Mais, d’un autre côté, ajoutons aussi que la vie chrétienne n’est pas non plus victime de cette vision pessimiste et désespérante qui voudrait que l’existence ne soit que souffrances et tracas. Elle voit les deux facettes de la réalité et sait bien qu’elles sont inséparables.
« Vous serez dans la peine, mais votre peine se changera en joie » (Jn 16,20), enseigne Jésus dans l’Évangile de saint Jean. Notons qu’il ne dit pas que notre peine s’enfuira et laissera la place à la joie, mais que notre peine elle-même se changera en joie. L’une et l’autre sont connaturelles : elles participent de la même substance – celle de la vie humaine – que nous expérimentons en ses hauts et ses bas. L’homme qui souffre et celui qui se réjouit est le même… et l’un ne doit jamais oublier l’autre.
Une scène m’a marqué, au tout début de mon séjour au Mexique : dans la rue, j’ai croisé un homme âgé, un humble portefaix amaigri par la faim, la peau tannée par le soleil. Il marchait, pieds nus, portant sur son dos une impressionnante cargaison de vieux cartons sous lesquels il ployait. Et tandis que je le voyais passer et me sentais rempli de compassion pour lui, son regard a croisé le mien et il m’a gratifié d’un sourire qui a illuminé son visage et que je n’ai jamais oublié. Pauvre entre les pauvres, il était encore capable de trouver la joie et, sans prononcer un mot, de me donner une des plus belles leçons d’espérance que je n’aie jamais reçues. Cet homme devenait Jésus !
Comme le dit Khalil Gibran : « Lorsque la joie vient s’asseoir à ta table, n’oublie jamais que la peine est couchée dans ton lit. » La joie n’est pas simplement le contraire de la peine ou de la tristesse. C’est souvent dans ces buissons épineux qu’elle vient faire son nid pour y couver les œufs d’une espérance neuve. En vérité, pour beaucoup d’hommes et de femmes, la vie est une lente et laborieuse sortie de la souffrance. Le christianisme ne ferme pas les yeux sur cette réalité qui est au centre de notre vie humaine. La douleur – et même la mort – occupent une place centrale dans notre méditation en tant que disciples du Christ. Pour cette raison, le christianisme est peut-être la plus réaliste de toutes les religions : il nous emmène à mille lieues des recettes miracles de tous ces prétendus marchands de bonheur qui envahissent nos rues et nos écrans et dont le discours nous assomme.
Et le bonheur que Jésus nous promet n’a rien en commun avec ces joies frelatées qui ne durent jamais. N’oublions pas que nous avons été créés pour l’éternelle béatitude ! En attendant, dans cette vie présente, la joie et la douleur s’embrassent. Elles ne sont pas contradictoires. L’une et l’autre sont nécessaires pour nous conduire à la sagesse, comme les deux pieds qui nous permettent de marcher : « Tu nous as fait passer par l’eau et le feu » (Ps 66,12), récitons-nous au psaume 66. Et si notre cœur se désole, écoutons la voix de ce grand mystique du XIVᵉ siècle que fut Jan van Ruysbroeck : « Plus profonds seront les précipices où tu dois avancer – écrit-il – plus hautes seront aussi les cimes qui t’invitent à élever ton regard vers le ciel. » Saint Pierre nous le rappelle, lui aussi, dans sa première épître : « Mes frères, tressaillez de joie, même s’il faut que vous soyez attristés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves » (1 P 1,6).
Que le Seigneur veuille bien nous donner, aujourd’hui, cette belle leçon d’humanité.