La parfaite liberté
Si 15,15-20 / Ps 118 / 1 Co 2,6-10 / Mt 5,20-28
Ah ! la loi… La fameuse loi de Dieu omniprésente dans les lectures de ce jour. Elle en aura fait couler des torrents d’encre, mais aussi de sueur, de larmes, voire de sang. Car, ne l’oublions pas, c’est aussi au nom de la loi de Dieu – ou de ce que l’on prend pour telle – que les sectateurs aveugles de la « charia » posent des bombes, que les inquisiteurs envoient des hommes au bûcher, que les fanatiques de toute espèce sèment la terreur sur la terre, ou que les moralistes intransigeants condamnent leurs pénitents au terrible cachot de la culpabilité. Tout cela nous incite à crier, avec Louis Aragon : « Quoi, le bagne toujours et la chair sous la roue ? Le massacre toujours justifié d’idoles ? Aux cadavres, jetez ce manteau de paroles ! Le bâillon pour la bouche et, pour la main, le clou ! » Car c’est aussi au nom de la loi de Dieu que l’on a crucifié Jésus, l’accusant de blasphème.
Et pourtant, Jésus vient de réaffirmer la pérennité de la Loi : « Le ciel et la terre disparaîtront, mais pas un seul trait de la Loi ! » Cependant, il ajoute aussitôt : « jusqu’à ce que tout se réalise. » Et quelle est donc cette réalisation qui mettra enfin un terme à la loi ? Bien entendu, celle de l’amour parfait qui sera suffisant pour le salut et dont il témoigne sur la croix, en disant : « Désormais tout est accompli… » Mais, étant donné que nous échappons souvent à l’unique mandement de l’amour – qui, en soi, serait suffisant –, il est nécessaire qu’on nous rappelle certains devoirs que nous avons envers les autres, et aussi envers nous-mêmes. Car la loi n’est pas là pour contraindre les gens, mais pour les protéger. Et cela change tout… ! On me dira peut-être que pour protéger les uns, il faut parfois contraindre les autres. Et c’est vrai ! C’est aussi une conséquence de l’état de chute dans lequel nous gisons.
En somme, tout dépend du point de vue où l’on se place. Si on voit la loi d’en bas, on la voit comme une chape de plomb et une entreprise de contrainte ; mais si on la voit d’en haut, on comprend qu’elle est là pour protéger les hommes, et en particulier les plus petits. La loi qui contraint est celle du pouvoir : celui de tous les fascismes, y compris des fascismes religieux. Alors que la loi qui protège agit toujours au nom d’un autre principe. Et cet autre principe est celui de l’amour. Si la loi n’est pas au service de l’amour, elle devient mauvaise. Seul l’amour fait autorité ; seul l’amour permet d’échapper à toute prise de pouvoir. En ce sens, la loi ne s’oppose pas à la liberté : elle la rend possible. Certes, la loi est imparfaite : taillée à la mesure de l’homme et, par là même, incapable de sauver qui que ce soit. Pourtant Jésus n’est pas venu l’abolir, mais l’accomplir… ! L’amener au-delà d’elle-même, au-delà d’une série de préceptes par lesquels l’Esprit finit par être étouffé au profit de traditions humaines.
Si l’on transforme les préceptes de la loi en lourdes chaînes, nous ne serons jamais que des esclaves de la loi. Or, Dieu nous a créés pour être libres. Retrouver cette liberté des enfants de Dieu est l’objectif de toute vie spirituelle, puisque, là où est l’Esprit, là aussi se trouve la liberté. Or, cette liberté-là n’est pas possédée dès le commencement : elle se construit tout au long de la vie, par l’acceptation d’une discipline. En revanche, ce qui nous est donné d’avance – cadeau suprême du Créateur à sa créature –, c’est la capacité d’être libre. Celle-ci est inscrite au fronton de l’humaine dignité. Mais alors comment articuler cette déclaration avec la nécessité de la loi ? Écoutons le sage Ben Sira : « Si tu le veux, tu peux observer les commandements, cela dépend de ton choix » (Si 15,15). On le voit : la loi n’est pas imposée de l’extérieur : elle est proposée comme un soutien pour aider l’homme à progresser sur le chemin de sa croissance et de sa libération. « La loi est proposée aux hommes », dit le texte. Seule la sagesse de Dieu, qui surpasse toutes nos prescriptions, est capable de guider chacun, selon son propre chemin et dans le respect foncier de sa nature.
Mais cela, de toute évidence, ne constitue pas une invitation à n’importe quel comportement débridé. « C’est vers ceux qui le craignent que le Seigneur tourne ses yeux » ; vers ceux qui le considèrent comme leur Père et qui mettent leur confiance en lui. « Car les yeux du Seigneur connaissent la voie des justes, mais la voie des impies se perd » (Ps 1). Bienheureux sont-ils ceux qui comprennent cela et qui s’engagent, sans entraves, sur le chemin de la vie. « Heureux les hommes intègres dans leurs voies qui marchent suivant la loi du Seigneur ! Heureux ceux qui gardent ses exigences et qui le cherchent de tout cœur ! » Chercher le Seigneur, nous laisser gagner par son Esprit : telle est notre raison d’être. « Ouvre mes yeux, Seigneur, que je contemple les merveilles de ta loi. Montre-moi comment garder ta loi, afin que je l’observe de tout cœur » (Ps 118).
Dans son Opera de vita regulari, Humbert de Romans – quatrième successeur de saint Dominique à la tête de l’Ordre des Prêcheurs – dit que ce dernier était si attaché à ce que l’esprit de liberté soit maintenu parmi les frères qu’il a affirmé, devant témoins, que si l’un de ses fils pensait qu’un manquement à l’observation religieuse était un péché, « il irait lui-même, sur-le-champ, dans tous les couvents, et effacerait la règle à l’aide de son couteau ! » Voilà un bon exemple de quelqu’un qui avait compris le sens de la loi : elle n’est pas là pour nous tenir sous sa férule, mais pour nous aider à atteindre plus sûrement la perfection de l’amour. Comme la corde de l’alpiniste qui ne sert pas à l’entraver, mais qui lui permet d’atteindre les plus hauts sommets. Et au final, la loi s’effacera. Les voies du Seigneur surpassent tout ce que nos yeux peuvent avoir vu ; tout ce que nos oreilles peuvent avoir entendu ; tout ce qui a pu monter à notre imagination. C’est là que se déploie la sagesse du mystère de Dieu, tenue cachée depuis la fondation du monde, à laquelle nous sommes invités à participer et qui a été prévue pour nous donner la gloire ! »
Le vrai problème est donc d’articuler obligation et liberté. À ce sujet, nous pourrions nous inspirer de nos frères de l’Église d’Orient. Comme le note Jean-Claude Larchet, « les chrétiens d’Orient sont plus discrets que les catholiques au sujet des questions morales. La première raison de cette discrétion est qu’il n’y a pas, dans l’Église orthodoxe, un magistère qui s’exprime ex cathedra et impose ses directives aux fidèles, cherchant à formater la conscience de ses membres. Celle-ci s’exprime plutôt par la voix de ses pasteurs et de ses théologiens qui cherchent, de concert, à approcher la vérité au plus près. La deuxième raison est qu’il n’y existe pas non plus de “morale” conçue comme une matière indépendante. Éloignée de la mentalité juridique héritée des Romains, l’Église orthodoxe conçoit moins la morale comme un ensemble de règles à appliquer scrupuleusement (acribie), que comme un mode de comportement : un ethos, au sens étymologique du terme. Celui-ci est défini par les valeurs fondamentales du christianisme, sur la base d’un consensus ecclésial auquel participe la conscience de chaque fidèle (économie). Ce qui permet d’éviter les écueils de la rigidité… »
Le péché n’est pas tant dans l’acte lui-même que dans l’esprit du pécheur qui agit contre sa vraie nature. « Il n’est pas nécessaire de passer à l’acte pour commettre l’adultère » (Mt 5,28), enseigne Jésus. De fait, lui ne s’arrête jamais aux actes commis par les pécheurs qu’il rencontre. Il voit leur souffrance, il rejoint leur cœur, il leur montre de quel côté est la lumière et les invite à ne pas désespérer. Dieu ne s’intéresse pas à nos péchés : l’Écriture dit qu’il les jette très loin derrière lui. « Tu as retiré mon âme du néant et tu as jeté derrière toi tous mes péchés » (Is 38,17). Ce que le Sauveur vient ouvrir, c’est un chemin de libération. On le voit prendre de grandes libertés par rapport aux préceptes de la Loi, surtout lorsque ceux-ci contreviennent à son esprit. Mais il ne nous invite pas, pour autant, à nous « arranger » avec la loi, en faisant le jeu des hypocrites qu’il a sévèrement fustigés : « Que ton oui soit oui ; que ton non soit non » (Mt 5,37). Attention : on ne sort pas de la loi par le bas, en rejetant ne serait-ce « qu’un seul de ses commandements », parce que cela nous convient ; on échappe à la loi par le haut. Non pas, comme nous avons tous tendance à le faire, en minimisant les choses et en se contentant d’une pratique au rabais, mais en allant au-delà des principes pour en rejoindre l’esprit. En vérité, la loi est un parapluie contre l’intempérie du péché. On le referme quand se lève le soleil de l’amour.