La misère et la gloire

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 3ème dimanche de l'Avent

Is 35,1-10 / Ps 145 / Jc 5,7-10 / Mt 11,2-11

Puisque Jean le Baptiste nous invite à préparer les voies du Seigneur — et que c'est justement ce que nous faisons en ce temps de l'Avent : aménager la misérable crèche de notre cœur afin que Jésus puisse y être déposé par sa mère —, je vous propose de nous tourner, aujourd'hui, vers la figure de ce prophète dépouillé de tout et qui frissonna de tout son être, dès avant sa naissance, à l'approche du Roi des rois. « Parmi ceux qui sont nés d'une femme, personne ne s'est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui », affirme Jésus (Mt 11,11). Nous sommes là en présence de l'une de ces phrases vraiment mystérieuses de l'Évangile, une phrase sur laquelle nous butons. Et c'est là, d'ailleurs, que l'Évangile devient intéressant : lorsqu'il nous résiste et ne se laisse pas enfermer dans notre logique.

Oui, Jean le Baptiste est grand, au milieu des hommes. Lui qui vient mettre un terme à la longue lignée des prophètes qui annoncent, depuis des siècles, l'arrivée du Messie. Il vient conclure cette longue histoire, en désignant lui-même celui qui était attendu par les Juifs et, à travers eux, par l'humanité tout entière. Tout ce qui avait été dit auparavant se résume dans les paroles de ce solitaire qui s'est dépouillé de tout et est parti au désert, guetter le jour de la délivrance et l'annoncer aux hommes. Il est immense, cet ascète ! Il est revêtu d'un prestige à nul autre pareil. Il est plus grand que les grands de ce monde ; il domine même les rois puisqu'il les juge et les avertit, comme il fait avec Hérode qui a peur de lui (cf. Mc 6,20).

Pourtant, ce n'est pas son prestige qui lui ouvrira les portes du ciel. En d'autres mots, ce n'est pas la bonté de Jean qui lui permettra d'entrer enfin dans la gloire, mais, paradoxalement, la méchanceté d'Hérodiade et de Salomé qui lui fourniront le moyen de mener sa mission jusqu'au bout, jusqu'au témoignage suprême, jusqu'au don de sa vie… Car la gloire du martyre surpasse toutes les autres gloires.

L'homme s'imagine parfois qu'il est aimé pour ses aspects les plus brillants. Mais ceux-ci ne peuvent susciter, au mieux, que de l'admiration. L'amour n'est pas encore là. Il faudrait plutôt le chercher dans l'attention que l'on porte au plus pauvre, à celui qui est le plus démuni de ce qui brille aux yeux du monde. C'est en tout cas le chemin que suit Jean le Baptiste : « Il faut qu'il croisse et que je diminue » (Jn 3,30). C'est au milieu de cette dépossession de lui-même que Dieu l'a saisi et qu'il l'a couronné de gloire, alors que la couronne d'Hérode, elle, était jetée dans la poussière.

Nous avons tous des moments où nous touchons du doigt notre propre misère, des moments où nous nous engouffrons. Or, c'est là que Dieu, lui aussi, vient s'engouffrer ! Et nous ne pouvons même pas imaginer la célérité avec laquelle ses anges se précipitent pour venir à notre secours, afin que notre pied ne heurte la pierre, pour que nous ne soyons pas emportés dans l'abîme du néant. Nous pensions être riches de nos certitudes, de nos succès, de ce que nous croyons posséder. Et Dieu est à la recherche d'un pauvre. D'un homme qui soit assez pauvre pour l'accueillir.

Une nuit, à Mexico, j'ai été agressé par deux individus d'une extrême violence. Après m'avoir passé à tabac durant une bonne dizaine de minutes, ils m'ont dit qu'ils allaient me conduire en dehors de la ville et que là, ils allaient me tuer et jeter mon corps dans un fossé. Je ne voyais rien : tuméfiés, mes yeux saignaient et je pensais avoir perdu la vue sous leurs coups. Or, en cette heure que je croyais être la dernière, quelque chose d'étrange s'est produit. Toute peur a disparu et je me suis mis à prier pour eux, avec une ardeur particulière. Heureusement, ils ont finalement décidé de m'éjecter de leur véhicule et, peu après, un chauffeur de taxi m'a récupéré sur le bord de la route, pour m'emmener à l'hôpital. Lorsque j'ai raconté cela à mon père spirituel, il m'a dit cette chose étrange : « Peut-être qu'à aucun moment de ta vie tu n'auras été aussi chrétien qu'à ce moment-là. » Il a alors évoqué une citation de saint Ambroise : « Que dit-elle donc, l'épouse du Cantique ? À peine avais-je dépassé les gardes, j'ai trouvé celui que j'aime ; je l'ai saisi et ne le lâcherai plus » (cf. Ct 3,4). Puis, il a ajouté le commentaire suivant : « C'est au moment où tu as échappé aux mains de tes persécuteurs que le Christ est venu à ta rencontre, ne permettant pas que tu souffres plus longtemps. »

Oui, nous avons tous, dans nos vies, des moments où, au comble de la précarité, nous n'avons plus d'autres possibilités que de nous en remettre. C'est par l'un de ces moments-là – et nous ne savons pas lequel – que Dieu nous saisira afin de nous élever jusqu'à lui. Cessons de croire que les points les plus saillants de notre vie sont nos heures de gloire… Il nous arrive parfois, lorsque nous avons accompli une bonne action, de nous dire : « Là, même Dieu doit en être étonné ; il va sûrement m'octroyer une bonne récompense pour cela. » Mais non ! Au contraire, Dieu a plutôt un penchant pour nos faiblesses ; il s'attendrit de nos maladresses, et c'est aux heures les plus déroutantes qu'il s'approche de nous, le mouchoir à la main, pour sécher nos larmes, pour fortifier nos mains défaillantes et affermir nos genoux qui fléchissent. « Car le Seigneur fait justice aux opprimés, il délie les enchaînés et, aux affamés, il donne le pain » (Ps 146,7).

Dieu ne vient pas toujours aux rendez-vous que nous lui fixons ; mais il nous attend un peu plus loin. Nous nous préparons à le recevoir, nous nous tenons à l'entrée principale de notre demeure que nous avons fleurie et décorée pour son arrivée. Mais voilà qu'il est entré par la porte de service et s'est installé dans la cuisine, auprès du potager, pour converser avec les domestiques et – qui sait ? – « tailler le bout de gras » avec eux. Et, soudain, nous entendons leurs éclats de rire…

Cela dit, je ne prétends pas qu'il faille aimer notre misère, au sens où nous devrions nous en contenter. Non, nous devons apprendre à habiter notre pauvreté radicale, puisque c'est le seul moyen de lui restituer cette humanité dont, justement, elle prétendait nous déposséder. À partir de là, notre misère reconnue et acceptée peut devenir le lieu d'une rencontre vraie, avec soi-même, avec les autres, mais surtout avec Dieu qui veut nous rejoindre là, dans notre nudité la plus absolue, là où nous ne trichons plus en faisant semblant d'être un autre.

Comme le dit Rabbi Nahman de Braslav : « Que l'homme ait toujours deux poches dans son habit. Dans celle de gauche, il glissera un papier où il aura écrit : “Je ne suis rien que terre, cendre et poussière” ; et dans celle de droite, un papier où il aura noté : “Toutes les merveilles de l'univers, c'est pour moi que Dieu les a créées”. » La gloire et la misère qui se donnent la main…

Le plus grand dans ce monde est peut-être le plus petit dans le Royaume des cieux… L'une des manières de comprendre cette affirmation pourrait être la suivante : elles sont immenses, en ce monde, les œuvres que nous pouvons accomplir pour que s'incarnent les desseins du Très-Haut et qu'il nous soit donné de nous approcher, au plus intime, de ce Mystère de salut. Mais si grandes soient-elles en ce monde, nos œuvres ne sont rien dans le Royaume des cieux, puisque, justement, le salut ne vient pas de nos œuvres, mais de l'action de Dieu lui-même qui, seul, peut nous faire entrer dans la béatitude et la vie éternelle.

Alors, faut-il en déduire que Jean Baptiste est un tout petit saint dans le Royaume ? Bien sûr que non ! Mais ce que nous vénérons en lui, comme en chacun de ceux qui ont été reçus dans les célestes parvis, ce n'est pas le catalogue des bonnes actions qu'ils ont pu accomplir. Ces bonnes actions ne sont rien d'autre que la preuve qu'ils avaient été d'abord saisis par Dieu et destinés à faire éclater sur terre la sainteté du Royaume des cieux. Voilà tout… Les actions héroïques de saint Jean Baptiste nous disent combien il a été aimé de Dieu et mû par son amour, au point d'accomplir des prodiges. Et c'est devant cela que nous ployons le genou : devant l'amour de Dieu. Comme nous le ferons devant cet enfant encore impuissant qui naîtra dans la nuit de Noël et dont la royauté nous éblouira.

Le Désespéré. Gustave Courbet, 1843. Domaine public.