La lèpre du péché
2 R 5,14-17 / Ps 97 / 2 Tm 2,8-13 / Lc 17,11-19
La souffrance est mise à l’honneur dans plusieurs passages des lectures de ce jour. Ou, plus exactement, pas la souffrance elle-même, mais le fait de l’affronter sans perdre ni la foi ni l’espérance. Car la souffrance est une véritable pierre d’achoppement sur le chemin de notre vie personnelle ou communautaire. D’ailleurs, ceux qui ne croient pas en Dieu se servent de cet argument pour contester son existence. En effet – disent-ils – la souffrance partout présente dans le monde est la preuve la plus évidente que Dieu n’existe pas. Car de deux choses l’une : soit Dieu ne peut pas l’empêcher – et alors il n’est pas tout-puissant, donc il n’est pas Dieu – ; soit il ne veut pas l’empêcher – et alors il n’est pas bon, donc il n’est pas Dieu. En tous les cas, la conclusion s’impose : puisqu’il n’est ni bon ni tout-puissant, Dieu n’existe pas. Reconnaissons que l’argument est de taille !
À cela, un philosophe et théologien juif, Hans Jonas, répond de manière magistrale, en démontrant que la seule manière de sortir de cette impasse est effectivement de renoncer à l’idée d’un Dieu tout-puissant. Cette prise de conscience est apparue, dans la communauté juive, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à partir de la question suivante : comment Dieu – le Dieu de la Bible – a-t-il pu tolérer que la presque totalité du peuple élu – six millions de Juifs, sur un total de neuf millions – périsse dans les camps de concentration, sans qu’Il daigne donner la moindre réponse au cri de ceux qui clamaient vers Lui ? Avec ce qu’il est coutume de nommer « la théologie après Auschwitz », un modèle nouveau se fit jour.
En bref, Hans Jonas explique que l’on ne peut pas confesser, en même temps, un Dieu omnipotent et un Dieu d’amour, car les deux sont tout simplement incompatibles. En effet, aimer signifie justement renoncer à sa toute-puissance, pour laisser à l’autre la possibilité d’exister et de s’affirmer en tant que tel. On ne peut pas, à la fois, prétendre aimer une personne et lui imposer sa volonté toute-puissante : l’amour ouvre forcément le champ de la liberté, en raison du respect dû à l’autre et à sa spécificité. De manière évidente, Dieu dispose, par nature, de la toute-puissance, puisque rien ne limite son pouvoir. Mais, puisqu’il est un Dieu aimant, il a lui-même renoncé à être tout-puissant, c’est-à-dire qu’il a voulu nous offrir, en signe de son amour infini, une part de cette puissance qui le caractérise. Et cette parcelle de la toute-puissance divine héritée par l’homme se nomme « liberté ». Tel est le don inaliénable d’un Dieu dont l’Alliance amoureuse va jusque-là.
Et si un penseur juif a pu arriver à une telle conclusion, combien plus le pouvons-nous – nous, les chrétiens –, lorsque nous contemplons un Dieu crucifié, qui n’a pas seulement renoncé à sa part de puissance, mais qui a même accepté de se livrer intégralement entre les mains des hommes qu’il a aimés jusqu’au bout, jusqu’au point même de se dépouiller de toute espèce de puissance dans cet acte d’oblation. Par conséquent, la douleur et l’existence de Dieu ne sont nullement contradictoires.
Dans le Livre des Rois et l’Évangile d’aujourd’hui, cette souffrance humaine est personnalisée par les lépreux. Ces misérables sont, aux yeux des gens d’alors, les victimes de la réprobation de Dieu. Et si la maladie dont ils pâtissent est, en soi, une source d’immense douleur, celle-ci est fortement aggravée par une torture plus terrible encore : celle d’être rejetés par les hommes et par Dieu, d’être condamnés à errer sans espoir de salut. La racine de cette intransigeance de la part de ceux qui les réprouvent vient d’une méprise qui reste d’actualité : celle de considérer que la maladie est la conséquence d’un châtiment divin, la rétribution d’une vie de péché. Nous devons extirper de nos cœurs cette superstition qui fait insulte à Celui qui a toujours pris le parti de ceux qui sont dans l’épreuve. Lui, l’ami des hommes et le bon Samaritain.
Mais on peut aussi faire de ces passages une lecture symbolique. En effet, la lèpre qui afflige ces pauvres malheureux, si elle n’est pas le salaire d’une âme damnée – nous ne le répéterons jamais assez ! – peut être lue, ici, comme la métaphore du péché lui-même, puisque le péché est sans doute ce qui fait le plus souffrir les hommes. Ce parallèle peut être établi au moins pour trois raisons : d’abord, cette atroce maladie défigure ceux qui en sont affublés ; ensuite, cette calamité – que l’on croyait contagieuse – isole totalement ceux qui en sont affectés et qui sont tenus à l’écart ; enfin, la situation de qui en est touché est telle qu’aucune délivrance ne semble pouvoir être espérée. N’est-ce pas exactement ce qui caractérise le péché lui-même ? Il défigure l’âme jusqu’à la rendre méconnaissable ; il nous retranche de la communion avec les autres ; il nous pousse, parfois, à un tel désespoir que nous pensons ne plus pouvoir être sauvés.
Si les lois de la nature auxquelles nous sommes soumis ne sont généralement pas remises en question par l’action de la grâce, celle-ci nous offre cependant la possibilité de ne pas nous laisser enchaîner par elles au point d’y perdre toute espérance. Ce qu’il faut attendre de Dieu, ce n’est pas que toute douleur disparaisse – pour cela, il faudrait purement et simplement effacer la création elle-même, comme si elle était une erreur – mais que cette douleur que nous vivons ne nous fasse pas perdre notre humanité. Avoir mal et, en dépit de tout, savoir rester humains ; humblement attachés à cette condition qui est la nôtre et sensibles aux difficultés de ceux qui nous entourent. Voilà ce qu’il faut demander ! Cela n’a rien de spectaculaire, bien sûr, mais cela nous enracine dans une valeur qui domine tous les aléas de la vie et que la mort elle-même ne pourra jamais remettre en question. Cette grâce-là a soutenu des millions d’hommes et de femmes, dans les prisons, les hôpitaux ou les camps de concentration : ne pas s’enfermer dans sa souffrance mais trouver le moyen d’en faire un lieu de communion, puisque celle-ci n’est épargnée à personne et que chacun la rencontre tôt ou tard. Puisque, jusque-là, nous sommes frères.
Cette grâce de communion qui nous délivre de nous-mêmes, je l’ai vue à l’œuvre chez une malade, à une époque où j’ai brièvement travaillé comme aumônier des brancardiers de Lourdes. Au retour de notre pèlerinage, cette femme éprouvée me disait : « Vous savez, je suis partie à Lourdes avec le secret espoir d’être guérie, bien sûr ! Mais ce que j’ai reçu là-bas est si beau, que si vous me proposiez d’échanger cette grâce contre de nombreuses années de vie en pleine santé, je refuserais. Car ce qui m’a été octroyé vaut bien plus que cet excédent de vie. » Et croyez-moi : cette femme ne faisait pas de la littérature. On n’en a pas le cœur, lorsqu’on se trouve aux portes de la mort. Elle nous a d’ailleurs quittés quelques semaines plus tard… Mais la joie, elle, ne l’avait pas quittée. Cette grâce qui a illuminé son cœur est insolvable. Élisée le sait bien, lui qui a refusé d’être payé par Naaman (cf. 2 R 5,16).
Lorsque nous sommes saisis par son amour, nous savons que c’est pour le Christ que nous endurons la souffrance. « C’est pourquoi – dit saint Paul – je supporte tout, dans l’espérance d’obtenir la gloire éternelle » (2 Tm 2,10). Car « si nous sommes morts avec le Christ, avec lui nous vivrons ; et si nous supportons l’épreuve, avec lui nous régnerons » (2 Tm 2,11-12). Lorsqu’il se trouve face au seul lépreux qui a su revenir sur ses pas pour glorifier le Seigneur, Jésus lui montre clairement le sens de ce qui s’est passé : « Ta foi t’a sauvée ! Que ta chair, comme celle de Naaman, soit redevenue semblable à celle d’un petit enfant n’est que le signe visible d’un miracle beaucoup plus grand : c’est à la lèpre du péché que tu as échappé, elle qui te condamnait à vivre et à mourir loin de Dieu, rejeté par les tiens et même condamné par ta propre conscience. Seule la foi peut obtenir cela… » Oh ! mes amis, crions-nous aussi, comme ces pauvres hères venus à la rencontre de Jésus ; supplions-le qu’il nous délivre, dès à présent, de la lèpre du péché qui tient nos corps et nos âmes enchaînés. Et alors, nous danserons de joie !