La grande réconciliation

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 3ᵉ dimanche du Temps Ordinaire

Is 8,23 – 9,3 / Ps 26 / 1 Co 1,10-17 / Mt 4,12-23

En entendant saint Paul, on se dit que les dissensions dans l’Église ne datent vraiment pas d’hier. « Chacun de vous prend parti en disant : moi, j’appartiens à Paul ; moi, j’appartiens à Pierre. Le Christ est-il donc divisé ? » (1 Co 1,13). Existe-t-il un seul chrétien dans le monde qui puisse prétendre avoir le monopole de la vérité ? Dès le début de la prédication, Jésus appelle des hommes aussi différents que Pierre et Jean, André et Jacques. Cette diversité ne lui fait pas peur. L’unité entre tous n’est pas synonyme d’uniformité. Dieu merci ! Si j’ai besoin que mon frère soit semblable à moi pour pouvoir l’aimer, c’est que je ne suis capable d’aimer que moi-même. Mais, au contraire, quel bonheur qu’il y ait de la place pour tout le monde dans l’Église ! De même que la diversité de la Création rend gloire à la prodigalité du Créateur, la diversité des fidèles célèbre la richesse du Rédempteur. Ici, les moyens de salut sont innombrables !

L’histoire de l’Église est si riche : c’est l’heure de nous en souvenir, puisque vient de se conclure cette semaine consacrée à la prière pour l’unité des chrétiens du monde entier, avec tout ce qui les différencie, mais aussi tout ce qui les rassemble. L’Église, c’est la procession d’une humanité en quête du ciel et traçant son chemin sur la terre. Elle a ses heures de gloire et de misère, elle qui est témoin, à la fois, de l’histoire des hommes et de l’histoire de ce « Dieu parmi nous » qui chemine aux côtés de son peuple, comme il le faisait dans le désert. Tous les événements de cette longue épopée rendent témoignage de la double nature de l’Église : à la fois visible et invisible, humaine et divine. À l’image du Christ crucifié entre ciel et terre, l’Église a ses mains fixées au ciel et ses pieds fixés à la terre. Telle est sa position, pour les siècles des siècles, semblable à un pont jeté entre ces deux royaumes ; abandonner l’un des deux pôles signifierait être infidèle à sa mission et, par là même, cesser d’exister. La première dimension de l’Église consiste à prêcher l’Évangile aux peuples de la Terre entière, au monde tel qu’il est, sans jamais se lasser d’aller à sa rencontre. Nous l’appellerons la dimension catholique, mot qui, en grec, signifie « universel ». L’autre dimension consiste à prendre soin de l’héritage reçu, en protégeant scrupuleusement l’antique et vénérable tradition dont l’Église est porteuse et qui ne lui appartient pas. Nous l’appellerons la dimension orthodoxe.

En conséquence, il existe au moins deux façons d’être chrétien. La première, en s’engageant à fond dans le monde, à l’image du levain qui disparaît dans la pâte – voire de la semence qui meurt en terre –, et cela afin d’influencer, du dedans, le cours de l’histoire, et de promouvoir les valeurs évangéliques de paix, de justice sociale, de dignité humaine, de défense des plus démunis ou de sauvegarde de la création. Et puis, il y a une seconde manière de rendre témoignage : en fuyant le monde pour chercher, dans la solitude et le silence, cet accord fondamental qui lui fait tant défaut et qu’on ne trouvera jamais en lui. On devient alors gardiens d’une tradition qui transcende les aléas de l’histoire et garde la mémoire de ce qui est inaltérable. Bien entendu, les deux rôles se répondent et sont indispensables.

C’est ici que commencent à apparaître les clivages qui, trop souvent, séparent les chrétiens. Mais, si nous voulons survivre en ce monde agité, il est urgent que nous cessions de nous diviser ainsi en des camps opposés : d’un côté, les défenseurs d’une Église qui se cramponne à une image monolithique – parfois perçue comme enfermée dans un ritualisme ou un moralisme que la majorité de nos contemporains ne comprennent plus – ; et, en face, les partisans d’une Église qui se veut prophétique, et à laquelle on reproche souvent de s’engager dans une lutte trop humaine, perdant de vue sa dimension traditionnelle et sacrée. Or, voici la vérité : ce conflit n’est pas seulement obsolète, il est suicidaire !

Chacune des deux attitudes se réclame, avec raison, des enseignements du Christ : lui n’hésitait ni à se mettre en marge du monde, pour passer des nuits entières à prier, ni à se plonger dans la multitude de ceux qui étaient comme des brebis sans pasteur, afin d’y soulager la peine des malheureux. Bien loin d’être en contradiction, ces deux ministères se fortifient l’un l’autre. Comme le disait Gilles-Hervé Moisson, au cours des funérailles du regretté père Ambroise-Marie Carré, à Notre-Dame de Paris : « En demeurant au cœur de l’Église, on n’en rejoint que mieux encore ceux qui en sont le plus éloignés. » Nos logiques sont mises en échec. Plus la sève du christianisme pénétrera le monde extérieur, plus il aura besoin que ses forces soient régénérées dans le sanctuaire de son cœur le plus mystique. Plus se multiplieront les Artisans de la Paix qui se compromettent dans la marche de l’histoire, plus on aura besoin des Gardiens de la Source, sans laquelle toute activité humaine se convertit en un activisme stérile.

Il existe un christianisme de masse qui est condamné à disparaître : des pans entiers de l’Église que nous avons connue jusqu’ici sont en train de s’écrouler. Et pourtant, sous les décombres d’une religion qui s’épuise, les pousses d’une espérance neuve se montrent déjà. À tout moment, la flamme la plus vive peut ressurgir au cœur de la nuit la plus obscure, pour illuminer le visage des fidèles qui auront attendu, contre vents et marées, l’aube de cette résurrection. Ainsi que l’écrit le poète Saint-John Perse : « Devant l’homme du soir, la route est de braise et non de cendres. »

Oui, l’Église semble menacée jusque dans son existence et, parfois, le désespoir gagne les rangs des chrétiens. Mais il en sera de l’Église comme du pays de Zabulon et de Nephtali : « Dans un premier temps, le Seigneur les a couverts de honte, mais ensuite, il les couvrira de gloire » (Is 8,23). C’est notre regretté Benoît XVI qui a signé ces paroles prophétiques : « De la crise actuelle émergera l’Église de demain : une Église qui aura beaucoup perdu mais qui sera si belle. Sans doute de taille réduite, elle devra peut-être repartir à zéro. Mais quand les épreuves d’assainissement de cette période auront été surmontées, cette Église simplifiée et plus riche spirituellement en ressortira grandie et affermie. »

La vie vraie vient lorsqu’on s’est débarrassé de toutes les pelures de soi-même. On n’y accède qu’en traversant de vastes zones d’ombre ; on la trouve au-delà de la mort à soi-même. Car la vraie vie est toujours une résurrection. C’est ce que dit Merab Mamardachvili, philosophe géorgien, lorsqu’il confesse : « Le silence et la solitude permettent de tout affronter. Désormais, je n’ai plus peur… Si l’on a franchi le point limite du désespoir, alors s’ouvre devant soi une plaine sereine, je dirais même joyeuse. » Oui, le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. À cette heure plus qu’à toute autre – en ces temps où la valeur de la vie elle-même est remise en question –, nous sommes invités à chanter avec le psalmiste : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte ? Le Seigneur est le rempart de ma vie ; devant qui tremblerais-je ? » (Ps 26,1).

Il y aura toujours des chrétiens, même « anonymes » – comme dirait Karl Rahner –, qui participeront à l’œuvre des semailles, par lesquelles les sillons de notre terre reçoivent le don d’une vie nouvelle. Et il y aura toujours des chrétiens, même silencieux, cloîtrés ou camouflés dans les catacombes de l’histoire : des hommes et des femmes qui vivent déjà, en eux, le mystère de cette renaissance spirituelle et qui anticipent, avec une joie singulière, le temps des réjouissances par lesquelles se manifestera la grande réconciliation. En vérité, les travaux de ceux qui sèment et de ceux qui récoltent ne sont pas les mêmes, mais il n’y a aucune raison de les opposer. L’un sème dans les larmes, l’autre récolte dans la joie ; mais tous œuvrent de concert dans le champ du Seigneur.

Le Fils de l’Homme, lui aussi, a semé sa Parole libératrice, versant ses larmes, sa sueur et son sang, au long de son chemin sur la terre ; tandis que le Fils de Dieu rassemblait, en chantant, le fruit béni de la récolte dans les greniers du paradis. Et tous deux ne sont qu’un. Telle est la double dimension de la vie chrétienne qui naît de l’union du ciel et de la terre, de l’Église triomphante et de l’Église souffrante. Certes, ce n’est pas facile de faire tenir tout cela ensemble. Mais lorsque nous y parvenons, le Royaume commence à émerger à la surface de l’histoire. Et l’on entend alors les trompettes d’une victoire qui est celle de l’amour. Non pas une victoire bruyante ou spectaculaire ! Mais une victoire discrète, douce, presque invisible, une victoire qui ne se réjouit pas de la défaite du vaincu, mais qui l’inclut dans sa joie, sa paix et sa célébration. Et c’est là que les hommes célèbrent, dans la liesse, le temps de la vendange et celui de la moisson, pour que le monde entier devienne eucharistie. Pour que nous soyons un !

La Vocation de saint Pierre et saint André. Le Caravage, 1606. Domaine public.